‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 141 sur 174 · DU MOT « ALPESTRE · texte numérisé non relu

DU MOT « ALPESTRE

« mon avis, une dissection anatomique de l'article du Diction- « tionnaire qui vous coupe la gorge, étant comme notvejugulum « causée. Or, que faites-vous à l'égard de cette explication simple « du Dictionnaire? vous y ajoutez des choses qui n'y sont point; « vous enflez le cornet, comme je vous ai déjà dit; vous vous « faites des libéralités de commentaire à mes dépens; et de ce « tour d'adresse, qui est de votre pure invention, vous en suc- « culentez votre soupe ; et pour vous dispenser d'une réponse « à la force de mes instances, vous passez par-dessus et n'en « dites pas un mot ; je vous demande à vous-même s'il y a de « la justice dans tout ce procédé?

« Oh! mais, me direz-vous, bien loin que je vous aie soustrait les « Qualita d'Alpe portées par le Dictionnaire, c'est au contraire « sur quoi j'ai fort insisté dans mes lettres précédentes, vous y « ayant dit en termes formels qu 'Alpestre, selon le Dictionnaire, « ne vouloit pas dire quelque chose quixiNT et sortit des Alpes, « mais seulement une chose qui tenoit des qualités et de la nature « des Alpes, savoir, d'être montagneux, aride, inculte, ou selon « le mot à mot du Dictionnaire, grossier, sauvage, rude. A tout « cela, j'ai deux choses à vous répondre :

« 1 ° Que le Dictionnaire ni moi ne considérons point le mot « Alpestre seulement par rapport à ce que vous lui faites dire « de la sortie et origine des Alpes; nous le considérons gé- « néralement, eu égard à tout ce qui a du rapport avec les Alpes,

< dont principalement le Dictionnaire s'attache à leurs qualités, « comme aussi fais-je; et c'est là mon sujet de plainte contre « vous, qu'il semble que vous veuilliez restreindre et borner « ma prétention (en ce qui est du sens propre) à cette seule « venue et sortie des Alpes, ce qui il' a jamais été avancé par « moi, qui, sans me borner à cela, entends le mot Alpestre « (en ce qui est du sens propre) de tout ce qui, généralement « parlant, a du rapport avec les Alpes, c'est-à-dire, soit eu égard

< à une origine et sortie de ces montagnes, soit eu égard à « leurs qualités.

«iOO DISCUSSION SUR LE SENS

« 2° Je dis, que, par cette seule considération, que le Die « tionnàirè, dans sa définition, fait une mention littérale du « mot Alpé, par cela seul, dis-je, il établit le sens propre que je « soutiens et que vous me niez: car propre et littéral sont «< des termes synonymes. Encore une fois, si vous pouvez ré- « pondre à cela quelque chose de solide, eris mihi, etc.

« Je viens présentement à cette autre partie de votre dernière « réponse, où vous me sommez de vous prouver leSEss propre « que je prétends et que vous me niez. Je consens donc de « venir à cette preuve, et la voici : je la tire d'une autorité que « vous-même, sans y penser, m'avez donné lieu de découvrir, « mais que par une politique semblable à celle de la suppres- « sion que je vous ai déjà reprochée, vous vous êtes bien gardé - de me faire connaître ; cette autorité est celle de Servius sur « Je troisième vers du Xe livre de l'Enéide; ce célèbre commen- « tateur dit donc, qu'à la vérité, toutes hauteurs de montagnes « s'appellent généralement Alpes, mais qu'encore que cela soit « ainsi, et que les Gaulois donnent ordinairement cette inter- « prétation à ce mot, cependant, à proprement parler, cela s'en- « tend des montagnes gauloises (qui ne sont autres que les « Alpes). Me nierez-vous encore après cela, mon cher Mon- « sieur, le sens propre que je prétends?

« Je passe à cette heure à votre Al-pen celtique. Je ne m'op- « pose point à ce que vous en dites (1), mais vous m'avouerez a que cela est tiré de bien loin ; et je doute que Pétrarque ni « MM. délia Crusca aient jamais songé à cette étymologie; « mais passe, qu'est-ce que cela fait contre moi? Cela y pourroit

(1) Lorsque je communiquai, il y a quelques jouis, à M. Martel l'endroit di Servius, que je fais servir à la preuve à moi demandée par M. Rapin, il me voulut anticiper une réponse qu'il croyoit prévoir de la part de notre ami, savoir que Servius ne faisoit rien là pour moi, parce qu'il ne raisonnoit des Alpes que sur le pied latin, au lieu que la prétention de M. Rapin (dit M. Martel) roule uniquement sur ce que le mot Alpestre est purement italien et nullement latin, les Latins n'ayant jamais dit Alfestrls; sur quoi je répondis à M. Martel que la dispute entre M. Rapin et moi ne rouloit pa> sur Alpestre, en tant (pie mot purement

DU MOT « ALPES i II!'; )). 301

« faire quelque petite chose, si en adoptant ce mot celtique « (comme je ne m'y oppose pas, pourvu qu on lui conserve son « véritable rang et ordre), il en résultoit que nécessairement, « prochainement et immédiatement , Alpestre vient d'Al-pein « celtique; mais cela n'est point; Alpestre ne vient point im- « médiatement d'AL-PEA, il vient premièrement et plus pro- « chainement d'ALPÉ et Alpé vieil cTAl-peiv. Yoilà la véritable « gradation généalogique de ce mot; car vous savez bien que « les étymologistes, en se divertissant, ont plusieurs fois traité « les étymologies sur le pied de gradation généalogique ; un « mot dontils cherchent l'origine, leur est comme un filsdont ils « montrent premièrement le père, ensuite Y aïeul, le bisaïeul, etc . « La célèbre étymologic, par exemple, de M. Ménage sur " le mot de laquais, est telle : Laquais est comme le fils; Lacaïus f est comme son^ère; Vernulaeaïus est son aïeul, et ainsi jusqu'à - cerna, de qui laquais descend par cinq degrés généalogiques « d'étymologie. Or, voyons là-dessus quel est votre procédé; « vous supprimez le père d' alpestre qui est Alpé, et sautez, « tout d'un coup, du fils au grand-père qui est Al-pein celtique,

au lieu qu'il falloit premièrement et principalement passer « par le père qui est Alpé, après quoi vient le grand-père Al- « peis ; mais cela ne vous accommodoit pas, le sens littéral et

propre étant, par ce moyen, trop visible; tenez-moi tète en- 9 core après cela, mou cher Monsieur, si vous pouvez.

italien (chose jamais par moi contestée), mais sur la négation que M. Rapin m'avoit laite ci-devant, que les premiers Italiens qui se servirent du mot d'ALPESTRE, et l'introduisirent dans leur langue, eussent eu les Alpes en vue, comme je le soutenois ; M. de Rapin, disois-je à M. Martel, prétend que par le mot d'ALPÉ, ou n'étoit pas obligé, du temps des premiers Italiens introducteurs dALPESTRE, d'entendre les fameuses montagnes qui actuellement portent ce nom, mais généralement toutes sortes de hauteurs montagnardes; qu'ainsi il n'y avoit que le sens figuré qui eût lieu en cet endroit-là, et non pas le sens propre que je prétendois et soutenois, sur quoi aussi M. de Rapin, cuntinuois-je, me demandoit preuve de celle prétention. Or, là-dessus je crois que mon allégation du passage de Servius est entièrement à l'abri de votre objection, disois-je à M. Martel. [Ntte de Caufttor.l

130*2 DISCUSSION St!R LE SENS

< Ici je ne saurais m1 empêcher de craindre que nonobstant « toutes mes précautions précédentes, vous ne vous mettiez « dans l'esprit que je ne garde pas assez de mesures auprès de « vous, et que je vous pousse trop sur cet article; cela m'a fait « rêver un fort long-temps, pour tacher de découvrir l'en- « clouure de notre dissension, me disant à moi-même : il faut « nécessairement qu'il y ait là quelque malentendu entre nous; « car je ne puis sans la plus grande des injustices, et même sans le « dernier ridicule, soupçonner un homme comme M. Rapin, ni de

« MAUVAISE FOI , ni (^'OPINIÂTRETÉ et d 'ENTÊTEMENT , ni de

< manque d'intelligence et d'habileté. Que peut-ce donc « être qui nous empêche de nous trouver d'accord? Or je crois, « à la fin, avoir trouvé ce point d'enclouure ; c'est une espèce « de louche qui se rencontre dans les termes de propre et pro- « prennent dont jusqu'ici nous nous sommes également servis « vous et moi dans nos précédentes lettres. Ces termes, dis-je, « propre et proprement se peuvent prendre en deux manières ; « savoir: 1° pour particulier et particulièrement ou principale- « ment; et 2° pour littéral et littéralement. Or je trouve « que jusqu'ici votre esprit ne s'est tourné que vers la première « de ces deux manières, et que vous avez cru que je voulois

< vous soutenir que le Dictionnaire délia Crusca, dans sa défi- « nition du mot alpestre, vouloit faire entendre, qu'il signifie » particulièrement et principalement une chose qui a de la rela- « tion avec les Alpes ; et dans cette vue vous seriez en quelque « façon excusable de me nier une telle prétention ; mais je n'ai « nullement entendu les termes de propre et proprement comme « pour particulier et particulièrement ou principalement, je les " ai entendus pour littéral et littéralement, et en cela j'ai « eu toute raison de dire que le Dictionnaire, dans sa définition « d' Alpestre, ne se pouvoit prendre que dans le sens littéral,

< puisqu'AU pied de la lettre cette définition roule sur les « Alpes. Or là-dessus tout ce que vous pourriez me reprocher, « seroit de ne vous avoir pas assez écarté ce louche dont je

DU MOT (( ALPKSTRE )) . -303

« parle, et de ne m'être pas, tout d'un coup, exprimé par les « termes de littéral et littéralement, au lieu de ceux de « propre et proprement, dans lesquels il se trouve du louche. « Mais à cela je vous répondrai, que je crois être fort excusable « de ne m'être pas mis dans l'esprit qu'un aussi habile homme « qu'est M. de Rapin, eût besoin d'avertissement et de leçon « pour savoir que quand on se sert des termes de propre et « proprement par opposition à ceux de figuré et figurémeivt, « ils ne veulent dire autre chose que littéral et littérale - " ment. Voilà, mon cher Monsieur, une porte, ou si vous vou- « lez, un pont que je vous ai trouvé pour honnête retraite ; si < vous ne jugez pas à propos de vous en servir, je ne vois pas « pour vous d'autre voie de salut. Je suis, etc.

« Rou.

« À la Haye, le 4 avril, veille de Pâques 1711. *>

Je linirois ici ce long article de M. de Rapin, qui ne s'est trouvé tel que par le plaisir que j'ai pris à m'entretenir d'un ami de cette distinction, si je n'étois retenu par le désir d'ajouter encore ici deux choses : l'une qui regarde les illustres personnes à qui cet excellent ami doit la vie ; l'autre une espèce de dissertation contenue dans deux lettres, dont on verra la raison ci-après.

Le père de M. de Rapin, personne de naissance illustre, étoit un célèbre avocat de la Chambre de l'Edit de Castres, lieu ordinaire de sa résidence, jusqu'à ce que cette Chambre ayant été réunie au Parlement de Toulouse, il fut obligé de se transporter dans cette grande ville, capitale de Languedoc. Ce fut dans ce dernier tribunal, et lorsqu'on commençoit à ne garder plus de mesure avec les réformés, qu'une cause importante fut entreprise par un personnage de très grand nom, Champlàtreux, contre la demoiselle de Sainte-Claire qu'il ne vouloit point reconnaître pour sa femme, encore qu'il y eût entre eux un mariage secret. L'avocat du mari contestant.

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