DE H. GOUSSET
« et les vœux que je fais pour votre bonheur commun et pour « celui de votre famille.
« Je suis très sincèrement, etc.,
« Gousset. »
Il n'y auroit aucune excuse pour moi a laisser passer sans réponse les quatre petits points de critique qui font presque la clôture de la lettre qu'on vient de voir. Je n'ai point été convaincu de la raison du premier; et tant d'autres bons juges que j'ai consultés sur la matière, ont insisté ta ce que je laissasse à la chaleur dont je parle en cet endroit, Y activité qui est l'unique cause des effets que je lui attribue, que je me suis tenu à leur décision.
Le second endroit critiqué eût pu tout de même être laissé dans l'état où je l'avois mis, parla raison que l'expression qu'on attaque en qualité d'italienne est excusable, lorsqu'on parle d'une profession où les maîtres sont accoutumés à ne s'énoncer pas autrement; les peintres, les sculpteurs, les architectes, etc., ne prendront jamais le change sur le mot de vertueux qu'ils verront appliquer à un amateur des beautés de leur art. Cependant j'ai adhéré en quelque sorte au sentiment de M. Gousset, puisqu'on ne voit plus dans ma pièce le terme de vertueux en la place duquel j'ai mis celui d' habiles gens .
Le scrupule pris sur le mode corinthien prétendu mal attribué à la Diane d'Ephèse, vu que cette ville étoit en Asie et non pas en Grèce, n'a aucun fondement; puisque rien ne peut empêcher qu'un ouvrier qui sera à deux mille lieues d'un pays où règne une certaine manière de travailler, ne fasse un ouvrage dans ce goût et dans cette manière-là, sans qu'il change pour cela de situation et de pays. Le palais de Luxembourg à Paris est selon l'ordre toscan; cependant les pierres dont il est construit, u'ont été taillées ni assemblées dans le voisinage de Florence ou de Sienne.
Enfin, la censure faite de cette faim si avide des Israélites,
26 REMARQUES CRITIQi
lorsque îa manno leur fut envoyée du ciel, laquelle a\idité, selon M. Gousset, ne pouvoit guère bien convenir à des gens qui s'étoient gorgés de cailles quelques heures avant ce présent miraculeux; cette censure, dis-je, n'est qu'un effet du peu de connaissance des mystères de la peinture dont mon illustre ami étoit fort excusable de n'en paraître pas mieux informé. Je ne veux point ménager si peu sa mémoire que de lui appliquer sur cet article le fameux Ne sutor ultra crepidam, dont il se de voit un peu mieux souvenir qu'il ne faisoiten étalant sa critique avec tant d'apparat. Les peintres en traitant un sujet sur le papier ou sur la toile, ne se tiennent pas obligés d'envisager ce sujet dans toutes ses faces, comme un théologien le peut, et même le doit faire. Arrêtons-nous par exemple sans sortir de notre matière au sujet dont il s'agit ici. La tractation de la manne par un peintre, soit dans un dessin, soit dans un tableau, ne demande pas qu'il recherche soigneusement toutes les circonstances de ce sujet-là; il y auroit même du ridicule à s'y opiniàtrer, par ia raison qu'en peinture on peut aussi bien pécher contre l'unité de temps et de lieu, qu'on le fait quelquefois en poésie au sujet d'une pièce de théâtre, puisque les mêmes spectateurs, aussi bien que les mêmes acteurs, ne peuvent pas être tout à la fois en deux temps et en deux lieux tout à fait différents. De plus, un peintre travaillant a son tableau s'y propose une circonstance principale, et n'en entreprend point plusieurs dans lesquelles il se pourroit trouver certaines contradictions fort possibles, quant à la vérité de l'histoire, mais absolument impraticables dans l'exécution d'un tableau. Gela ainsi posé, le Poussin, sans faire aucune attention au fait des cailles du soir qui précéda la manne, s'est Uniquement fait une affaire de représenter énergiquement tous les divers caractères d'une faim canine, tant sur les visages que dans tous les mouvements du corps de ses figures, beauté et énergie, qui lui eussent été impraticables s'il avoit envisagé ses personnages comme des gens tout à fait rassasiés. Mais je
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passe plus avant; c'est qu'en admettant même cette circonstance des cailles, l'avidité que je prétends convenir aux Israélites, n'en est pas pour cela moins réelle, et le rassasiement que 31. Gousset suppose, n'en résulte pas mieux; car comme on ne se contente pas de manger de la chair toute seule et qu'on y veut aussi joindre du pain , les Israélites n'avoient point ce pain pour assaisonner leurs cailles, et c'est sur quoi leurs plaintes sont si fort étalées par Moïse (Exod. XYI, 3, 8, 1 2 ); ces malheureux étaient soûls de cailles, mais ils enrageoient après du pain ; et ce fut pour cela que Dieu , dont la patience est inépuisable , après leur avoir donné de la viande sur le déclin du jour, voulut bien dès le matin suivant achever de satisfaire leur gloutonnerie, en leur donnant le pain qu'il fit exprès tomber du ciel.
Je reviens seulement à ce que j'ai insinué et non pas mis dans tout son jour, qu'un même sujet peut fort bien recevoir deux envisagements d'une très grande différence, et je le vais faire voir d'une manière des plus palpables par la proposition d'un fait historique auquel je me suis autrefois trouvé présent, et par où il est visible qu'une matière envisagée par les plus habiles gens du monde , mais qui seront de profession différente, est susceptible de jugements tout à fait opposés. Je me trouvois un jour à l'Académie royale de la peinture et de la sculpture , lorsque , par occasion , on vint à y agiter la question de la préférence qui devoit être adjugée entre les deux statues équestres de la place Royale et du Pont-Neuf. De ces statues, il ne s'agissait que du cheval et non pas du cavalier. Presque tous les professeurs qui donnèrent là-dessus leur avis, prononcèrent en faveur du cheval de la place Royale ; mais un écuyer de la grande écurie et un des trois maîtres de la célèbre Académie de Coulon, s' étant trouvés à l'examen de cette question, jugèrent en faveur du cheval de bronze, qui est celui du Pont-Neuf (1). Ces deux sortes de partisans alléguèrent [1) L'Académie de Coulon, dont il a déjà été question (T. I, p. 141) à propos du