‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 165 sur 174 · XI · texte numérisé non relu

XI

A M. Iîoit.

A Rotterdam, le U mai 1686.

J'ai lu avec un plaisir extrême, mon cher Monsieur, tous les manuscrits que vous m'avez communiqués. Ils sont écrits, et avec beaucoup de pureté, et avec force, et avec zèle : j'en pourrois dire beaucoup plus de bien si je voulois égaler, par mes expressions, ce que j'en pense.

Voici ce que j'ai reçu ce matin de M. Rainssant, dont je n'avois eu aucune nouvelle depuis la lettre que vous savez. Je vous copie mot à mot ce qu'il m'écrit, tant sur le chapitre de M. Du Vivier que sur le votre. Faites-le lui savoir, je vous conjure.

Extrait d'une lettre de M. Rainssant.

« Vous me feriez beaucoup de plaisir de donner avis à M. Du Vivier, que

a jean rou (3689). 347

« j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir ce qu'il souhaite ; mais toutes mes « tentatives ont été inutiles ; cependant, omnem moin lapidem, Deos ipsos « adii. J'ai fait, en un mot, tout ce qu'on peut attendre d'un ami.

« Quant à M. Rou, je n'ai pas eu meilleur succès de mes démarches. La « diversité de religion est un obstacle invincible, surtout en ce temps. »

A M. Rou.

A Rotterdam, le juin 4686.

Je n'ai pu trouver aucune voie jusqu'ici, mon cher Monsieur, pour vous envoyer les Nouvelles de mai. Je les joins à ces vers, qu'on m'a prié de vous rendre.

M. Rainssant m'a écrit que M. le duc de Montausier lui a parlé de vos Tables en homme bien intentionné pour vous, et qu'il lui a répondu qu'il en falloit parler à M. le chancelier, de qui elles dépendoient uniquement. Je crois que vous devez engager ce duc à en parler à M. le chancelier. Tout à vous.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 27 février 1689.

Il vous en coûtera bon, mon cher Monsieur, de m'avoir appris les nouvelles qui me concernent dans la lettre de Mademoiselle 0... ; car voici le troisième port de lettre qu'il vous en coûte à ce sujet. Je voudrois avoir pu tout enfermer dans le paquet d'hier, mais il ne me fut pas possible.

Vous pouvez être assuré, mon cher Monsieur, qu'âme qui vive ne saura rien de ce que vous me marquez, et que vous serez en cela servi ponctuellement. J'ai été fort satisfait delà latinité (1), où il paraît un air d'abondance fleurie, et qui promet une distinction avantageuse des lettres de semblable caractère, où l'on fait trop entrer le style négligé de la chancellerie. Il est vrai qu'il faut tenir un milieu, ce me semble, entre la politesse dont les se-

(1) M. Rou étant obligé par sa charge d'écrire des lettres d'Etat en latin, avoit envoyé un essai de son style à M. Bayle, pour savoir son sentiment.

crétaires des papes (et surtout du temps de Léon X) se piquent, eux qui sont les dépositaires des droits de l'ancienne Rome, et le grand chemin que l'on tient dans les cours du Nord, pour les dépêches latines, qui est quelquefois fort voisin de la basse latinité. M. Cuper, grand latin, et sans doute plus difficile juge qu'aucun autre de la Haye, conviendroit aisément que les dépêches des souverains ne doivent point être étudiées ; mais claires, et d'une élégance facile.

Je vous supplie de faire tenir à Paris cette lettre pour M. de Longe-Pierre, et d'avoir la bonté de témoigner à mademoiselle 0.. . la reconnaissance que j'ai de toutes les honnêtetés qu'elle a répandues avec tant d'esprit sur mon sujet, dans la lettre qu'elle vous a écrite. Qu'elle sache, je vous prie, par votre moyen (je le souhaite extrêmement, parce que vous représenterez mieux que je ne saurois faire, ce que je veux dire); qu'elle sache, dis-je, par vos expressions, l'estime que j'ai pour son mérite, et la passion (le lui rendre en toutes occasions mes très humbles services. Je suis, etc.

P. S. La lettre où vous et moi sommes critiqués, doit être chez tous vos libraires.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 21 septembre 4690.

J'ai lu, avec un singulier plaisir, toutes les différentes pièces que vous m'avez communiquées. Votre réponse sur YJmbrosie (1 ) est savante et pleine d'esprit. Je ne comprends pas pourquoi vous avez supprimé l'autre pièce imprimée; car elle me paraît très digne d'aller par tout la tête levée; à moins que des raisons de paix, et l'intérêt de ne pas fournir nouvelle matière au feu de la discorde, par la nécessité où pareils écrits mettent les gens de prendre parti dans les compagnies, et de dire des choses tant sur le fond que sur les manières et les personnes, qui sont rapportées et multipliées, et laissent partout des semences de noise, ne vous aient déterminé à cette conduite. Je garderai cet ouvrage d'autant plus précieusement, que ce sera un jour une pièce-anecdote, que les curieux chercheront pour assortir l'histoire des différends littéraires, de toutes ses dépendances.

Quant aux pièces manuscrites, je vous les renvoie selon votre désir, avec mille remercîments de m'avoir procuré le plaisir de les- lire, et avec de grandes instances pour obtenir celui de voir vos Remarques sur le livre de

(1) Voir t. T, p. 209.

M. Ancillon (1). Je crois qu'il sera assez galant homme pour ne pas désapprouver votre avis; car, si d'un côté, vous lui montrez avec force que vous avez raison, vous y mêlerez, sans doute, de l'autre, la pilule bien dorée; et quand un auteur se fâche, après cela à son dam et tant pis pour lui. Je

A M. liou.

A Rotterdam, le 10 octobre 1690.

Je suis très fâché, mon cher Monsieur, que vous n'ayez pas recula lettre où je vous faisois l'apologie de mon retour de la Haye,- sans avoir eu le bonheur de vous voir.

Vous avez épluché le style de M. Ancillon avec la dernière exactitude ; et vos Remarques sont assurément bien fondées, et conformes aux préceptes de nos meilleurs maîtres, les Bouhours, les Corneilles, et leur devancier Vaugelas. Vous rendez en cela un très grand service à ce jeune auteur, et je ne doute pas qu'il n'y paraisse au premier écrit qu'il fera.

Une des incongruités que vous lui marquez, qui est, par exemple, de mettre partagea, où il faut partageât, est un vice du pays messin, et de Sedan (2) ; et comme je l'ai vue en divers livres, il faut qu'elle soit commune à plus d'une province. J'ai remarqué que dans la première page vous appelez mode le prétérit et le participe; cependant ce n'est pas cela que les grammairiens nomment ainsi. En un autre lieu, vous appelez prétérit défini, j'aimai; et prétérit indéfini, j'ai aimé : je crois que c'est tout le contraire.

Mais pour venir à ce que vous me témoignez être plus important et plus pressé (3), je vous dirai en général, mon cher Monsieur, que quoique je ne voie rien de condamnable dans notre usage de tutoyer Dieu, et que je ne voulusse pas même qu'on le changeât puisqu'il a déjà tant duré ; je ne trouve point que nous le puissions bien justilier ; et je sais même que

(1) Histoire de V établissement des Français réfugiés dans les Etats de son Altesse électorale de Brandebourg. Berlin, 1G90. in-8.

(2) Partagea pour partageât n'est ni un vice du langage messin, ni Je pense, un vice du langage de Sedan; mais bien une incongruité de gens qui ne savent ni grammaire, ni syntaxe. Le vice du langage de Metz est, non pas d'écrire partagea au lieu de partageât, mais de ne pas faire sentir le t final de ce dernier mot dans le discours, lorsque ce mot est suivi d'une voyelle. [Remarque de M. le Duchat.]

(3) Voir la dissertation ci-dessus, p. 2.

M. Jurieu a toujours trouvé cela rude, et qu'il a souvent usé du Fous dans quelques exclamations en chaire/apostrophant la Divinité. En particulier, je ne vois pas que la raison que nous alléguons ordinairement, et dont aussi vous vous servez, soit bonne. C'est que Dieu a lui-même adopté le Tu, et que Jésus-Christ Ta inséré dans l'Oraison, qui nous doit servir de modèle; car cela serait bon à dire, si dans les langues hébraïque, syriaque, grecque et latine, le Fous eût été en usage de l'inférieur au supérieur, comme il Test aujourd'hui en français. Il ne faut donc pas dire, qu'il y a toujours eu parmi les peuples un Tu de religion et de piété; car anciennement le singulier se donnoit en tout temps et en tout lieu à toutes sortes d'objets, supérieurs et inférieurs. Mais vous avez raison de dire que depuis que les langues ont adopté le Fous envers les supérieurs, et ceux qu'on traite civilement ou en cérémonie, on n'a pas laissé de retenir le Tu en certains cas; par exemple, dans les vers, et dans les prières. Encore y a-t-il toujours eu des poètes qui ont employés le Fous, et des prières ou le Fous a été pareillement employé. Quoi qu'il en soit, je ne saurois voir la moindre ombre de mystère en ce que Dieu dans sa Parole s'est désigné par Tu et Toi; car la langue dont il se servoit ne connaissoit point d'autre usage; il falloit passer par là, ou exposer l'Ecriture à la moquerie qu'excitent les phrases à solécismes et à barbarismes.

Au reste, les Allemands et les Flamands se choquent bien plus du Tu que les Français ; et j'ai ouï dire que l'on n'oseroit quasi s'en servir envers les servantes, tant cela est offensant. Ce que je crois, c'est que la terminaison du pluriel et du singulier n'est guère différente dans les verbes aux deux personnes; mais il est certain que les artisans même qui s'entre-parlent, un à un, se servent des termes qui veuleut dire vous faites, vous dites, dans le même sens que s'ils adressoient ces expressions à cent personnes.

Je ne vois proprement de bonne raison que' l'usage de nos adversaires dans leurs vers aux rois, et dans les versions des Psaumes; et les raisons qu'en a données Desmarets dans sa préface du Clovis, et M. Godeau dans la préface de son Nouveau Testament. Ces deux passages ont été cités par 31. Colomiés dans sa Rome protestante, livre où il nous justifie sur diverses choses par le témoignage de nos adversaires. On y peut joindre la préface du Quinte-Curce de Vaugelas, où l'on voit la raison pourquoi, dans les harangues de cet historien, on met tantôt Vous, tantôt Tu. Il me semble que M. de Scudéri en dit aussi quelque chose dans la préface de V Illustre Bassa ; mais je ne m'en souviens pas bien. J'ai quelque chose dans mes recueils, que je n'ai jamais pu retrouver, par où il paraît que, dès le siècle de Pline le Jeune, il se jetoit quelques semences du Fous, pour flatter un seul. L'usage en étoit établi envers les grands, au siècle de Théodose, cent ans

avant Justinien, comme il paraît par les Epltres de Symmaque. Je ne me souviens point d'avoir vu aucune dissertation ex professo sur ceci ; mais il seroit bon de s'en informer plus exactement de ceux qui ont parcouru nos controversistes. Adieu, mon cher Monsieur. Je serai ravi que vous trouviez par l'enquête que la matière est encore toute neuve, et que vous puissiez dire, comme Lucrèce :

Avia Pieridum peragro loca, nullius ante Trita solo (1).

Tout à vous, etc.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 15 octobre 1690.

Je vous ai marqué, mon cher Monsieur , la citation de M. Godeau telle que le sieur Colomiésl'a marquée dans sa Rome protestante, et je la crois fort juste ; car, encore que M. Godeau n'ait pas traduit en français le Nouveau Testament, il a du moins publié des Paraphrases en français sur les Epîtres de saint Paul ; et c'est apparemment dans la Préface de ces Paraphrases qu'est le passage en question (2).

Ce que je vous ai marqué du siècle de Théodose, c'est-à-dire que Symmaque, qui vivoit alors, se servoit du pluriel dans ses lettres, doit être restreint à l'empereur ; car je vois que dans les lettres qu'il écrit à d'autres personnes, il leur dit Tu. Encore pourroit-on prétendre que lorsqu'il écrit à Théodose seul, et qu'il se sert de Vestra Majestas, Clementia , ou même Veslrum Numen il le considère avec ses collègues à l'empire. Il y a plusieurs de ses lettres écrites à Théodose et à Gratien conjointement. La peine seroit de voir si Théodose, n'ayant nul collègue à l'empire, a reçu des lettres de Symmaque, où il fut vousté; et je pense qu'il s'en trouverait ; mais ce n'est peut-être pas la peine de perdre beaucoup de temps à ces recherches, qui en demandent beaucoup plus qu'on ne s'imagine. Je suis, etc.

(1) Lucret. Lib. IV, VS* L

(2) Voyez ci-après la lettre à H. Rou, du lcl' novembre 1690, où M. Bayle l'avertit qu'il a trouvé dans un livre de M. Simon, que M. Godeau avoit traduit en français le Nouveau Testament. En effet, cette traduction fut imprimée à Paris en 1668, sous le titre de Version expliquée du Nouveau Testament ; et c'est dans la préface que M. Godeau rend raison, pourquoi il a préféré le Toi au Vous à l'égard de Dieu. {Note de Des Maizeaux.)

./ M. Rôti.

À Rotterdam, le 2i octobre '1690.

Je suis bien aise, mon très cher Monsieur, de ee que vous m'écrivez de raisonné sur le prétérit indéfini et sur le défini; car pour le qui pro quo du mode, c'est pure inadvertance. Je vois que vous avez vos raisons et vos autorités, pour appeler prétérit indéfini, j'ai aimé; et défini, j' aimai; et je conviens avec vous qu'on peut raisonnablement prendre ce parti, et que peut-être vouloir disputer contre, ne seroit qu'une pure logomachie. Ce qu'il y a de certain, ce me semble, c'est qu'on peut trouver aisément des raisons pour soutenir que j'ai aimé est le parfait défini; et j'aimai, Y indéfini. En voici une. J'ai aimé dénote le passé, purement et simplement ; et comme vous dites fort bien, absolute loquendo, f aimai désigne le temps passé, avec un rapport confus à un jour ou à un autre : il enferme bien un événement qui n'est plus présent, mais il se peut aussitôt rapporter à hier qu'à avant-hier; ainsi il emporte le temps passé avec une relation, ou, comme disent les logiciens, avec une connotation vague et confuse d'un certain temps passé, qui n'est pas plutôt celui-ci que celui-là. J'ai aimé est dégagé de cette connotation vague, et se trouve par conséquent destiné à marquer pleinement, rondement, et définitivement, pour ainsi dire, le temps qui n'est plus; et si nous y faisons une exception, comme quand nous disons : J'ai vu aujourd'hui monsieur un tel, ce n'est que pour une seule espèce, ou plutôt portion de temps, qui est en partie passée et en partie présente. Ainsi, c'est toujours quelque chose de fixe, ou le temps passé en général, ou une de ses parties en particulier. Au lieu que j'aimai n'est jamais dégagé ou d'une partie passée du temps, ou d'une autre à l'infini; comme quand on dit : Un vaisseau, quelque homme, ce n'est ni celui-ci, ni celui-là, c'est un individuum vagum. Mais quand on dit : L'homme, on marque une espèce d'animal fixe et déterminée, sans rien de vague.

Cela étant, je crois que la raison n'est guère capable de prononcer là-dessus-, il faut recourir à l'autorité et à l'usage des grammairiens ; et franchement, je ne sais pas trop bien qui l'emporteroit; et il pourroit bien être, qu'ayant cru que j'ai aimé dit quelque chose de moins vague que j'aimai, j'ai jugé que c'étoit j'ai aimé que les grammairiens appeloient prétérit défini; mais que j'ai compté sans l'hôte, c'est-à-dire sans consulter si effectivement ils se régloient sur la raison qui me faisoit juger; ou si sans raison,

ou bien pour des raisons différentes et aussi bonnes que la mienne, ils se servoient d'une autre dénomination (1).

Je vois, par la Grammaire française d'Antoine Oudin, qu'il est tout à fait conforme à Chiflet : je n'ai point celle que MM. de Port-Royal ont faite pour la langue française en particulier, outre ce qu'ils appellent Grammaire générale et raisonnée, ni celle de Maupas et d'autres petits maîtres; ainsi je ne puis pas déterminer ce qui en est. Mais je conjecture qu'ils font comme Oudin et Chiflet; et qu'ainsi, mon cher Monsieur, vous devez laisser la chose comme vous l'aviez mise.

J'apprends tous les jours qu'il n'est rien de si aisé que de se tromper, quand on juge sur des apparences, et sans vérifier sur les lieux ce de quoi on veut juger. Une autre fois, je vous promets d'être beaucoup plus circonspect , surtout quand il s'agira de s'écarter de ce que je verrai employé dans vos écrits. Je suis, mon très cher Monsieur, votre, etc.

A M. Rou.

À Rotterdam, le 4cr novembre 1690.

Je viens, mon très cher Monsieur, d'ouvrir Y Histoire critique du Nouveau Testament de M. Simon, à l'endroit où il examine les versions françaises qui en ont été faites. Le hasard a fait que, cherchant à m'amuser en attendant le libraire, j'ai pris ce livre; mais l'amitié a été cause que, voyant à l'ouverture du livre ce qui concerne le père Amelote, et la version de Mo?is, j'ai cherché avec dessein si M. Godeau se trouverait parmi les traducteurs français. Je l'y ai trouvé, comme ayant publié une version du Nouveau Testament, qui tient le milieu entre la paraphrase, et l'attachement total à la lettre. Vous verrez que M. Simon y critique, entre autres choses, l'usage du Toi, que M. Godeau a préféré à celui du Fous, à l'égard de Dieu. J'ai cru qu'il étoit important que vous fussiez averti de cela, puisque vous pourrez vous faire honneur de maintenir le goût et le jugement de M. Godeau, contre ce nouveau critique (2). Je suis, etc.

(1) M. l'abbé Régnier Desmarais, dans son Traité de la Grammaire française (page m. 336, 337), dit que je fis est le prétérit indéfini; et j'ai fait, le prétérit défini; et que c'est aussi le sentiment de l'auteur de la Grammaire générale et raisonnée. {Note de Des Maizeanx.) (2) Voir ci-dessus, p. 2 et 3*7.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 22 décembre 1690.

Apparemment, mon très cher Monsieur, ce billet ne vous tirera pas de peine ; car vous aurez reçu ma réponse ce matin pour le plus tard. Vous trouverez que je me range à votre parti, sur la question que vous m'avez proposée, savoir que foudre, masculin, est bon; quoique foudre, féminin, comme vous le reconnaissez, soit plus ordinaire (4); et peut-être qu'en style d'inscriptions et de devises, Bouhours lui-même donnerait la préférence, s'il étoit consulté (ce que je souhaiterois que vous fissiez faire), à foudre, masculin : s'agissant de cette figure avec laquelle les anciens peintres et sculpteurs représentoient Jupiter; quand même il rejetteroit, comme trop subtile, la distinction de sceptre et d'effet du sceptre. Je vois que du Ryer, dans vos exemples, se sert même du masculin, pour Yeffet du sceptre. Je suis toujours, etc.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 15 mai 1691.

Je me serois donné l'honneur de vous écrire , mon très cher Monsieur, dès le lendemain que le livre où M. Jurieu me traite si mal passa sous mes yeux, pour vous marquer le déplaisir inconcevable où je me trouve d'être obligé à écrire contre lui. Mais comme je croyois dans un jour ou deux donner au public un abrégé de réponse, pour dissiper ce qu'il raconte touchant le projet de paix, et vous en envoyer un exemplaire , je différai à verser dans votre cœur le regret où je me trouve, et à vous supplier très humblement de plaindre ma destinée, sans que je prétende exiger de vous la moindre déclaration de ce que vous jugez du procédé de M. Jurieu, dans le livre qu'il vient de publier contre Y Avis aux Réfugiés, et dans Y Avis au Public qu'il y a mis à la tête; non plus que de mon procédé dans la réponse que j'y prépare. Elle sera plus longue que je n'avoiscru d'abord; et c'est pourquoi elle paraîtra beaucoup plus tard que je ne pensois. Je vous en enverrai un

(1) Le Dictionnaire de l'Académie française marque que ce mot est masculin et féminin. (Voir ci-dessus, p. 12 et 325.)

a jeak uou (1691). 355

exemplaire la semaine prochaine ; car apparemment elle sera prête pour ce temps-là. Quoique je n'exige point que vous portiez jugement, je vous permets néanmoins de me dire librement, et avec toute sorte d'ouverture de cœur, tout ce que vous désapprouverez dans ma défense; et vous me ferez même beaucoup de plaisir.

Entre les choses que je trouve les plus fâcheuses pour moi dans cette grande rupture avec M. Jurieu, et qui va faire rire nos ennemis en France, je mets la peur que j'ai que votre amitié pour moi ne s'altère beaucoup. Mais tâchons de démentir la maxime : Qux non sunt idem uni tertio, non sunt idem inter se. Nous ne sommes pas tous deux amis de M. Jurieu. Vous l'êtes, et il est mon ennemi; mais soyons pourtant amis ensemble, vous et moi. Vous le pourrez, sans rien faire contre ce que vous lui devez; puisque je ne demanderai jamais aucune chose qui ait du rapport aux différends que j'ai, et que je pourrai avoir avec lui.

J'avoue que j'ai assez bonne opinion du public, pour espérer de me justifier pleinement, tant sur l'accusation calomnieuse de la cabale, que sur l'autre accusation, non moins calomnieuse de l' Avis aux Réfugiés-, et je vous dirai ingénument que j'ai été surpris que M. Jurieu ait employé de si petites raisons pour ce dernier article. Mais il ne faut pas vous préoccuper ; vous en jugerez mieux vous-même la semaine qui vient. Je suis avec toute sorte d'attachement, mon très cher Monsieur, votre etc.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 18 mai 16911

Je vous renvoie, mon très cher Monsieur, le morceau (1). ...» i

Quant à ma réponse (2), je n'ai pas cru devoir cacher au public que

M. Jurieu est mon accusateur. Il est vrai qu'il ne s'est pas nommé dans son

écrit; mais il ne se cache à personne d'en être l'auteur. Il l'a mis entre les

mains de quelques-uns de nos magistrats. Il a même donné un mémoire

(1) La première partie de cette lettre est imprimée ci-dessus, page 10.

(°2) La Cabale chimérique ou Réfutation de l'Histoire fabuleuse et des calomnies qu'on vient de publier malicieusement touchant un certain projet de paix, dans l'examen d'un libelle intitulé, etc. Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France. Rotterdam, 1691,in-12. M. Bayle en donna, la même année, une seconde édition, imprimée aussi à Rotterdam (sous le nom de Cologne), qui est beaucoup plus ample et plus exacte que la première.

manuscrit à noire bailli, afin qu'on informât contre moi, selon la découverte qu'il a publiée de notre prétendue cabale : il a taché de porter îe Consistoire flamand à solliciter avec lui pour ces informations. Lui, et mademoiselle sa femme, ne parlent dans les compagnies que de la découverte de cette cabale. Ainsi on a tout lieu de croire qu'il ne veut pas être dénonciateur anonyme. D'ailleurs, il n'eût de rien servi de se contenter de le désigner, parce que les désignations lui eussent été tellement propres, que ni en France, ni ailleurs, personne ne l'eût méconnu; non plus que personne ne me méconnaît aux désignations qu'il fait de moi. Je vous le répète encore, avec la dernière sincérité, mon très cher Monsieur, ce qui me fâche le plus dans cette querelle, c'est le triomphe que nos ennemis en tireront. Mais toute personne équitable verra que ce n'est pas moi qui suis dans le tort. S'il ne s'agissoit que de perdre, sans flétrissure, le poste que j'occupe, de bon cœur je sacrifierois cela à la charité et à l'intérêt du corps. Mais il s'agit de l'honneur; il s'agit de passer pour traître, conspirateur d'Etat, impie, athée; il s'agit et de vie et d'honneur. C'est une occasion où, si j'épargnois mon adversaire, je fortifierois les soupçons contre mon innocence. De plus, il faut bien se garder de croire que les intérêts de notre cause dépendent de la réputation de nos écrivains ; et rien ne sauroit nous faire plus de tort dans le public que de dissimuler les fautes d'un ministre, et de les laisser impunies, sous prétexte qu'il auroit fait des livres contre l'Eglise romaine. M. Basnage n'en a-t-il pas fait d'excellents? et M. Jurieu ne m'a-t-il pas avoué qu'il le regardoit comme celui, de tous les ministres réfugiés, qui étoit le plus capable de défendre notre cause? Cependant M. Jurieu ne laisse pas de le mettre de la conspiration tramée, à ce qu'il dit, dans ce pays en faveur de la France, pour exciter ici et en Angleterre une révolte générale ; ce qui seroit le comble de tous les crimes.

Ainsi, mon cher Monsieur, séparons toujours, comme 31. Jurieu nous y exhorte, Y œuvre de Dieu, des mauvaises qualités de V ouvrier. Dieu, s'elon lui, s'est servi pour la délivrance de l'Angleterre, de Yambition et du mécontentement de quelques milords : il se peut servir aussi, pour fortifier les siens dans la foi, de la plume de gens passionnés et vindicatifs, jusqu'à employer tout ce que la calomnie peut imaginer de plus infernal contre leurs ennemis.

Mais vous jugerez mieux de tout, quand vous aurez lu mon Apologie. Je vous demande toujours la continuation de votre amitié; mais non pas au delà de la restriction nécessaire, usque ad aras. Je suis, etc.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 28 mai 1693.

N'ayant pu trouver une voie d'ami, mon très cher Monsieur, depuis que mon prélude de réponse (1) est achevé d'imprimer, c'est-à-dire depuis mercredi dernier, je n'ai pu vous envoyer l'exemplaire promis qu'avec ceux qne M. Leers fait partir aujourd'hui pour la Haye. Ce ne sera encore que trop tôt, puisque apparemment cet ouvrage ne vous plaira pas. Mais mettezvous à ma place, et dites-vous, je vous prie, ce que vous feriez contre M. Jurieu même, s'il vous accusoit de trahir l'Etat, et de communiquer à l'ennemi les plus importantes et les plus secrètes délibérations. I/épargneriez-vous ? Si vous pesez bien cela, vous ne me blâmerez point. Je suis, etc.

1 M. Jlou.

A Rotterdam, le 3 avril 4700 (2).

J'espère, mon très cher Monsieur, que vous aurez deviné la raison pourquoi je ne me suis point donné l'honneur de répondre à votre dernière lettre, où vous me proposiez la difficulté que vous aviez rencontrée dans les marges du Thuanus restitutus (3). Il m'a été impossible d'en trouver la solution, n'ayant pu confronter ensemble les diverses éditions de M. de Thou ; et je ne sais même si, en les confrontant, on pourroit ôter les embarras, où il semble que ceux qui ont donné le Thuanus restitutus se sont jetés par leurs citations (4).

(1) La Cabale chimérique, etc.

(2) Dans l'édition in-fol. de 1730, t. IV, p. 79, cette lettre, qui est la 243% est datée du 1er avril.

(3) Thuanus restitutus, sive Sylloge locorum variorum in Historia illustrissime viri Jacobi Augusti Thuani hactenus desideratorum. Amstelodami., 1663,in-12. Cerecueil est non-seulement fort confus, mais aussi très défectueux ; in qao restitué multo etiam plura possunt, comme le remarque M. Titius dans l'écrit intitulé: Viri illustris Jacobi Augusti voluminum historicorum recensio, imprimé à Dantzick en 1685, in-4°; et réimprimé en Hollande, in-12, sous le nom de Dantzick, 1685. (Note de Des Maizeaux.)

(4) « De la manière que parle M. Bayle en cet endroit, il paraît ignorer qui étoit

Que mon silence ne vous fasse point condamner, je vous en conjure, la liberté que je prends de vous consulter aujourd'hui.. Ma seconde édition est présentement à la fin de la lettre G ; et la plupart des articles Guise sont déjà réimprimés. Je remarque cela, afin que, si votre commodité le permet, je puisse avoir votre réponse par le retour de M. Leers, qui ira mardi prochain à la Haye, et en reviendra le même jour. Je vous demande la grâce de marquer (mais c'est en cas que la chose ne vous coûte point) en quel temps sont mortes les deux sœurs du duc de Guise, chef des rebelles de Naples ? L'une étoit abbesse de Montmartre; l'autre vivoit dans le monde (1). Je ne saurois plus me souvenir dans quel tome du .Mercure Galant je vis les dispositions testamentaires de mademoiselle de Guise; mais j'ai quelque idée confuse que c'est vers l'an 4 690 (2). Nos nouvellistes ont parlé depuis peu d'un procès, si je ne me trompe, entre le prince de Condé et le prince de Bergues, où il s'agit de la validité du mariage de ce duc de Guise avec la comtesse de Bossu. Ils ont dit que le Parlement de Paris ne l'a pas reconnu bon, quoique la cour de Rome l'eût déclaré valable et légitime. Si vous pouvez m'indiquer quelque date, ou quelque circonstance sur cette affaire (3), vous obligerez sensiblement votre, etc.

P. S. Je ne vous parle point du plaisir très instructif que me donnent les Mémoires que vous insérez de temps en temps dans les journaux; je voudrais que vous le fissiez chaque mois.

Je me souviens, ou je crois me souvenir, qu'il est dit dans un Etat de la France de l'an 4656, ou environ, que M. du Hallier, qui fut maréchal de France, avoit épousé Charlotte des Essars, maîtresse de Henri IF, et ensuite du cardinal de Guise; ce qui avoit fait du tort à ce M. du Hallier. J'ai Y Etat de la France imprimé en 4 657 : cela n'y est point; mais seulement que ce maréchal de France épousa Charlotte des Essars. Si vous me pouviez donner quelque lumière là-dessus, vous m'obligeriez infiniment (4).

« l'auteur du Thuanus restitutus; je lui appris dès lors que c'etoit M. de Wicque- « fort, si fameux par ses excellents ouvrages, et par sa disgrâce auprès de leurs « Hautes Puissances ses maîtres, de qui il tenoit la charge dont je suis revêtu au- « jourd'hui. » [Cette remarque est de M. Rou.] (Note de Des Maizeaux.)

(1) Sous le nom de duchesse de Guise. Elle mourut en mars 1688. — Voyez dans le Dictionnaire critique l'article Guise (Henri de Lorraine, duc de), fils de Charles de Lorraine, duc de Guise, rem. H. [Note de Des Maizeaux.)

(2) Voyez le même article, ibid.

(3) Tout cela est détaillé dans un mémoire communiqué à M. Bayle, et inséré dans la rem. C. de l'article du cardinal de Guise (Louis de Lorraine), aux Additions de l'édit. de 1702. (Note de Des Maizeaux.)

(A) Voyez la lettre suivante à M. Rou, du 10 d'avril 1700.

.4 M. Rou.

A Rotterdam, le 10 avril 1700.

Je vous ai bien de l'obligation, mon cher Monsieur, de la bonté que vous avez eue de m'écrire tant de bonnes et de belles choses; mais prenez garde qu'en m'apprenant que vous avez fait tant de riches amas historiques et généalogiques, vous ne soyez exposé à mes importunités, et que je recoure trop souvent à votre oracle.

Je ne crois point que M. Bernard se soit trompé dans son Histoire abrégée de l'Europe (1), en donnant à mademoiselle de Guise la qualité de duchesse; car on la lui donne dans YEtat de la France, imprimé en 1681. Il fallut, sans doute, qu'elle obtînt des lettres pour cela : car si le duché de Guise étoit un fief masculin, elle l'eût dû posséder dès l'année 1664, que son frère mourut sans enfants; son frère, dis-je, qui n'avoit point de frères : et nous savons néanmoins que leur neveu fut duc de Guise, et qu'étant mort en 1 671 , le fils, qu'il avoit laissé de la fille de Gaston de France, fut censé duc de Guise; et il est certain que Mademoiselle de Guise n'a été qualifiée duchesse que depuis que son petit-neveu fut décédé en 1 675. Il est. certain aussi que l'abbesse de Montmartre, sa sœur, est morte ; car dans YEtat de la France, imprimé en 1697, on marque que l'abbesse de ce nom est une fille du prince d'Harcourt.

Il n'est pas nécessaire de chercher ce que je vous disois de Charlotte des Essars; je puis citer un livre imprimé, que j'ai recouvré depuis deux jours, et où j'ai vu qu'elle eut des enfants du cardinal de Guise (2). Autant que je puis en rappeler les idées, YEtat de la France, imprimé en 1 656 ou environ, parloit du mariage de cette Charlotte, maîtresse de Henri IV, et depuis de ce cardinal, avec M. du Hallier, au chapitre des Maréchaux de France, et à l'article du maréchal de l'Hôpital, ou bien à l'article des enfants naturels de Henri IV : et vous remarquerez , s'il vous plaît , qu'en ce temps-là YEtat de la France parloit non-seulement des maré-

(1) C'étoit une espèce de journal qui se publioit tous les mois sous ce titre; Histoire abrégée de l'Europe, où l'on voit tout ce qui se passe de considérable dans les Etats, dans les armes, dans la nature, dans les arts et dans les sciences. M. Bernard le commença au mois de juillet 1686, et le continua jusqu'au mois de décembre 1688. Cela fait 5 volumes in-12, imprimés à Leyde. (Note de Des Maizeaux.)

(2) Voyez l'article du cardinal de Guise (Louis de Lorraine), rem. B, et celui du maréchal de YHôpit al (François de), rem. Z. (Note de Des Maizeaux.)

chaux vivants ; mais aussi de ceux qui étoient morts depuis sept ou huit années. C'est ce que j'ai vu dans Y Etat de la France, imprimé en 4657. Le maréchal de l'Hôpital vivoit encore. J'ai vu tout de nouveau son article. Je n'y ai point trouvé son mariage avec Charlotte des Essars ; mais je l'ai trouvé dans le père Anselme, qui n'observe point que cette Charlotte eût été maîtresse, ni du cardinal de Guise, ni de Henri IV (4). Une chose m'embarrasse : je ne comprends pas ce que nous ont dit les nouvellistes, que M. le prince de Condé d'aujourd'hui dispute la succession de mademoiselle de Guise, du chef de sa femme. Le Mercure historique, du mois de février dernier, nous apprend qu'il l'a disputée au prince de Bergues, qui se fondoit sur le mariage de la comtesse de Bossu (2).

Ce que M. Le Clerc a répondu à votre objection n'a aucune ombre de solidité ; et il faut ranger cela entre les exemples de ceux qui aiment mieux que l'on connaisse par leurs répliques qu'ils ont tort, que par leur silence (3).

Si vous n'étiez pas venu à bout de la question, que vous me proposez, sur un endroit de Mariana, je me presserois d'y satisfaire, quoique mon travail de commande et journalier ne me permette aucune diversion. Vous avez raison d'appeler cela un os à ronger (4). Je ne pense pas que, dans un profond loisir, j'en pusse bien parler; privé que je suis des livres nécessaires. Je me ferois peut-être fort, sans trop présumer, d'en trouver le dénoûment, si je pouvois passer une quinzaine d'après-dînées dans la bibliothèque de M. l'archevêque de Reims, ou du cardinal Mazarin, ou des jésuites du collège de Clermont, et semblables : mais sans de tels secours,

(1) Voyez, dans le Supplément du Dictionnaire critique, l'article Essars (Charlotte des), rem. AA, où M. Bayle rectifie une faute qu'il avoit faite d'après le père Anselme, au sujet de cette dame, dans l'article du maréchal de YHôpitah (Note de Des Maizeaux.)

(%) Voyez la lettre précédente à M. Rou, du 3 avril, remarque 5.

(3) M. Le Clerc ayant remarqué, dans son Parrhasiana, que Vittorio Siri s'étoit trompé, lorsqu'il avoit dit dans ses Memorie recondite, que le dauphin (Louis XIV) naquit (s'infanto) à Paris au mois de décembre, au lieu qu'il naquit à Saint-Germain en Laye au mois de septembre ; M. Rou critiqua cette remarque, et fit voir que Siri ne parloit pas dans cet endroit de la naissance du dauphin, mais de sa conception. On inséra le Mémoire de M. Rou, avec la réponse de M. Le Clerc, dans les Nouvelles de la République des lettres, septembre 1699, articles V et VI, pag. 318 et suiv. (Note de Des Maizeaux.)

(4) Mariana, dans son 15e livre, chap. XIV, confond tellement, en trois différents endroits, les deux Andronics, Il et ///, soixante-neuvième et soixantedixième empereurs d'Orient, qu'il n'y a point de lecteur qui ne juge d'abord que cet historien prend le change dans ces endroits-là; mais M. Rou trouva enfin moyen de débrouiller tout ce chaos, comme cela paraît par la lettre que M. Bayle lui écrit le 8 mai 1700. (Note de Des Maizeavx.)

je me vois contraint à chaque moment de rendre les armes. Je suis, mon cher Monsieur, tout à vous animitus et medullitus.

P. S. J'avois ouï dire quelque chose de ce mariage de conscience de Montrésor, dont vous m'assurez, et je n'y avois pas fait attention ; mais depuis ce que vous m'en avez écrit, j'y ai eu plus d'égard (1).

A M. Rou,

A Rotterdam, le 8 mai 1700.

Ce que vous eûtes la bonté de me marquer, mon cher Monsieur, à l'égard du temps de la mort de mademoiselle de Guise, m'ouvrit une route, qui me fit trouver plusieurs choses qui m'accomraodoient, et que je n'eusse pu trouver sans cela. Je vous en renouvelle mes remercîments très humbles. Vous verrez que ce n'est pas sans raison, que je vous ai prédit que vous vous attireriez souvent les importunités de mes consultations, en répondant si bien à mes premières demandes. Je renouvelle aujourd'hui mes questions ; et c'est une suite de ma précédente curiosité.

J'ai eu deux ou trois auteurs imprimés à alléguer, touchant les amours de Charlotte des Essarts et du cardinal de Guise, il en eut cinq enfants, trois fils et deux filles. J'ai lu depuis, en un autre endroit, qu'elle fut maîtresse d'un archevêque d'Auch, depuis la mort de ce cardinal, et avant que d'épouser M. du Hallier, qui fut ensuite le maréchal de l'Hôpital. Ce maréchal épousa en secondes noces Françoise Mignot, dont les aventures sont si singulières. Voilà des paroles de Moréri, qui ont été supprimées dans l'édition de Paris 1699. Je sais, en gros, que cette maréchale de l'Hôpital fut une aventurière (2) ; et je crois même avoir ouï dire, que M. Talon, avocat général, en fut amoureux. Si vous vous souvenez de quelque chose là-dessus, je vous supplie de m'en faire part, J'en aurai besoin pour la fin de la semaine prochaine.

Il m'a été impossible d'essayer mes forces sur la question de votre dernière lettre, dont vous avez enfin trouvé vous-même la solution, dans vos belles Notes sur Mariana. Je fus bien affligé, en lisant l'endroit ou vous

(1) Voyez l'article du duc de Guise (Henri de Lorraine) , fils de Charles, duc de Guise, rem. H, où M. Bayle rapporte ce que l'auteur du Mercure historique et politique a dit de ce mariage de conscience de mademoiselle de Guise avec M. de Montrésor. (Note de Des Maizeaux.)

(2) Voyez l'article du maréchal de VHôpital (François de), rem. Z.

dites que cet ouvrage ne paraîtra pas si tôt. Je suis affamé de le voir public, et je voudrois qu'il le fût avant que l'on réimprimât l'article de ce jésuite dans mon Dictionnaire, afin que, ex visupublico, je pusse faire une addition à ce que j'ai déjà annoncé, tiré du journal de M. de Beauval. Souffrez, mon cher Monsieur, que je vous exhorte à vous hâter d'enrichir la république des lettres de cet excellent ouvrage, et si propre à vous immortaliser (1). Je suis, avec toute l'estime imaginable, mon très cher Monsieur, votre, etc.

A M. Rou.

A Rotterdam, le 3 juillet 1706.

On vient de m'envoyer, de chez M. Basnage, votre lettre du 30 du mois dernier, mon très cher Monsieur. Je l'ai lue avec tout le plaisir que vos lettres m'ont toujours fait goûter, et tout aussitôt j'ai consulté une vieille édition que j'ai Epistolarum familiarium de Pétrarque. Cette édition est de Lyon, 1601, in-8°. On voit au titre FrancisciPetrarchcZ, etc. Elle fut faite sur un manuscrit, qu'un certain Jean Chasas, natif de Nîmes, communiqua au libraire. La préface, faite par Pétrarque, est marquée au titre Petrarchx; et toujours au commencement de chaque lettre, on écrit Petrarcha. Cependant cela ne prouve rien, parce que le copiste de ce manuscrit a pu suivre un original, où l'aspiration avoit été insérée par abus. Ce qu'il y a de plus fort est que le Thomasini, dans son Petrarcha redivivus, rapporte ainsi l'inscription qui est au bas de l'effigie de Pétrarque , à Padoue, dans un lieu public : Franciscus Petrarcha, etc. Le Thomasini se sert toujours de l'aspiration , et il s'en justifie dans un chapitre à part, où il cite de savants hommes, qui soutenaient (ainsi que vous le prétendez) qu'il falloit écrire Petrarca; mais il répond diverses choses, et entre autres qu'un manuscrit du Vatican, qui lui a été communiqué et qui est de la main de Pétrarque, porte le nom de ce poëte avec aspiration. Le Gésualdo, qui, comme vous savez, a fait en italien des notes sur les poésies italiennes de Pétrarque, le nomme toujours, et lors même qu'il fait sa vie, Petrarcha,

Pour ce qui est des vers léonins que vous m'alléguez, mon très cher Monsieur, permettez-moi de vous dire qu'ils ne sont pas une bonne preuve; car le poëte, pour trouver sa rime, a pu retrancher la lettre h. Les œuvres imprimées de Pétrarque, en latin, ne sont point parmi mes livres; mais je

(1) Voyez ci-dessus, p. G7, la lettre à M. Rou, du 13 février 1090,

conjecture, par ce qu'en dit la Bibliothèque de Gesner, que son nom y est avec l'aspiration. Cela ne prouve rien encore, parce que les libraires auront pu suivre une orthographe gâtée par les copistes. La décision dépend des manuscrits originaux de Pétrarque , ou de quelque contemporain qui l'eût connu particulièrement (1).

J'ajoute que notre terminaison Pétrarque favorise l'aspiration ; car si le mot italien eût été Petrarca, nous eussions dit Pêtrarche; comme tYarca, arche ; de marca, marche, etc. (2) ; mais vous pouvez très bien répondre à cela, que l'aspiration y a été introduite depuis longtemps sur la fausse conformité de ce nom avec les exemples que vous me citez , Monarcha, etc. Votre critique de Moréri est très juste.

A l'égard de Y Enigme, vous me permettrez, selon votre bonté ordinaire, de vous répondre simplement, Davus sum, non OEdipus. Votre savant y trouve, si je ne me trompe, la pierre philosophale. Pour moi, j'aurois besoin d'y rêver bien des semaines, si je voulois remplir ces lettres initiales; et après tout, je serois bien incertain, si j'aurois trouvé la pie au nid.

Je vous rends mille grâces, mon très cher Monsieur, de l'honneur de votre souvenir, et je vous supplie de croire que je suis très absolument à vous, et votre très humble, etc.

(1) Cette première partie de la lettre a été donnée par Rou, ci-dessus p. 307, mais non ce qui suit.

(2) Voici la remarque que M. Rou a faite sur ces paroles de M. Bayle. « J'ob- « serverai, dit-il, avec tout le ménagement qui est dû à la mémoire de cet habile « homme, et d'ailleurs mon ancien ami, qu'il n'avoit pas assez fait réflexion sur « ce qu'il avance ici. 1° Il y paraît mettre en balance l'alternative de l'ortho- « graphe italienne sur le nom Petrarca, ce qui n'a aucun fondement; avoit-il « oublié ce que je lui venois de dire, et qui est incontestable, que les Italiens, « hors les mots tirés du latin ou du grec, ne se servent point de la lettre H; et « qu'ils ne le font point, en tout cas, dans les terminaisons, puisqu'ils l'ôtent « même des mots grecs et latins, comme il parait dans Monarca, Patriarca, etc. « En un mot, Petrarcha ne s'est jamais dit en italien, mais seulement Petrarca. « 2° M. Bayle prétend que si le mot italien eût été Petrarca, nous eussions dit Pe- « trarche, comme ôCarca, arche; de marca, marche, etc.; mais cette conséquence « n'est pas bonne, par la raison que nous avons des ca latins traduits par que et « non pas par che : comme, par exemple, Respublica, République ; Spelunca, « Spc'lonque, vieux mot français à la vérité, mais qui, quoi qu'il en soit, s'est dit «autrefois comme il seroit facile de le justifier. De même, truncare, tronquer; « communicare, communiquer; implicare, impliquer, et une infinité d'autres. (Note de Des Maizeaux , à qui Rou avait communiqué les lettres qu'il avait reçues de Bayle. On voit que cette note est l'équivalent de l'observation ci-dessus, p. 308, note 3).

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