‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 168 sur 174 · PAGE 495 ET · texte numérisé non relu

PAGE 495 ET

M. Mathurin... Je le donnai au public sous le titre de Feuilles de figuier. —

On ignorait jusqu'à ce jour quel était l'auteur de cet ouvrage publié à la Haye en 4687, chez Abraham Troyel (in-42 de 298 p.), sous le titre de: Les Feuilles de figuier, ou Vanité des excuses de ceux qui ont succombé sous la persécution. Nous apprenons ici qu'il était de Mathurin, et que Rou en fut l'éditeur. Il est devenu très rare. Nous en donnerons quelques extraits d'après l'exemplaire que possède la Bibliothèque impériale (coté D, 2, 4203).

L'avis au lecteur, écrit par Rou, commence ainsi : « C'est une curiosité « fort ordinaire à un lecteur que de connaître l'auteur d'un ouvrage, mais « je ne puis la satisfaire au sujet de celui-ci. C'est comme une espèce d'en- « fant trouvé dont le père, pendaut quelque temps, m'a été absolument in- « connu ; et quoique par la suite j'aie fait là-dessus quelques découvertes, « je ne suis pas en droit d'y donner plus de lumières. Voici naïvement et « dans toute la vérité d'une confession comment la chose s'est passée.

« Un gentilhomme que je ne connaissois point m'apporta, sur la fin de « l'année dernière, un assez gros paquet comme de lettres, mais delà taille « d'un petit livre. J'y trouvai en effet huit ou dix feuilles manuscrites dont « on pouvoit faire un raisonnable volume, et parmi ces feuilles, une lettre « si obligeante, que je me donnerois bien de garde de la produire, si d'un « côté je n'étois absolument résolu de taire mon nom, et engagé de l'autre « à rendre un compfe fidèle et naturel de toute l'ingénuité des circon- « stances qui regardent l'ouvrage que je publie. » ( Suit la lettre de la page 496 qui se trouve ici reproduite textuellement, ainsi que la note et les observations qui raccompagnent.}

Rou termine ainsi : « C'est tout ce que j'ai à dire sur l'ouvrage que je « publie aujourd'hui, me contentant d'ajouter que si le titre qui paraît au « frontispice du livre [Les Feuilles de figuier, etc.) est différent de celui qui « règne au haut de toutes les pages {Adam sous le figuier ou les Déser- « leurs sans excuse), c'est que je l'ai changé de mon chef dans le cours de « l'impression, suivant la permission que j'en ai eue, et cela pour ôter un « sens faux qui auroit résulté de l'équivoque du premier tour qu'on avoit « pris. »

Le titre métaphorique du livre se trouve expliqué par les lignes de la page 33, adressées à ceux qui prétendent avoir abjuré de bouche, non de cœur : « Après tout, pour te faire voir que tu te couvres de feuilles de « figuier, considère que Jésus-Christ ne dit pas seulement: Quiconque me « reniera, mais il ajoute : devant les hommes, etc. »

On reconnaît dans l'ouvrage cette forte conviction, cette ferveur de dévouement, qui porta l'auteur à rentrer en France après la Révocation, pou y réveiller les consciences, au péril de sa propre vie. La mort était à ses yeux préférable à l'apostasie, et il aurait pu prendre pour épigraphe de son livre cet admirable vers de Juvénal :

Et propter vitam vivendi perdere causas.

Voici quelques passages propres à faire connaître l'esprit et le ton de cette véhémente et pathétique exhortation d'un martyr :

« Il y a beaucoup de gens qui ont recours à d'autres excuses, ils en trouvent une foule dans leur abjuration, et parcequ'elle est indirecte, ambiguë, involontaire, et suspendue sur divers sens, il leur semble que leur conscience doit être en repos: il est faux néanmoins ce repos, il est mortel; réveillons donc cette conscience en la convainquant de la fausseté des raisons sur lesquelles on s'endort et s'endurcit.

« J'avoue qu'on n'a jamais vu des abjurations si monstrueuses ; la violence, la fourberie et le sacrilège les rendent dignes de la haine du ciel et de la terre.

« Je dis la violence ; car qui ne sait que les prêtres, l'abjuration à la main, ont paru à la tête des soldats pour la faire recevoir, à peu près comme Judas, qui guida les soldats romains qui étoient destinés pour se saisir de Jésus- Christ; ou bien que les dragons ont entraîné ces misérables victimes dans les maisons des prêtres, ou dans leurs églises, et que c'est là, où, le couteau à la gorge, ils leur ont fait souscrire à leurs abjurations, poussant même leur cruauté plus loin que les ariens et les eusébiens, qui employèrent la violence dans le concile de Tyr, pour obliger les pasteurs à souscrire à la condamnation de saint Athanase. L'on raconte des miracles de la douceur de M. de Sales ; si l'on en croit la bulle de sa canonisation, il a gagné par là soixante-douze mille dévoyés, et le cardinal Du Perron avoit coutume de dire qu'il n'étoit point d'hérétique qu'il ne convainquît par son raisonnement, mais que pour les convertir, il falloit la douceur de cet évêque. Cela étoit bon pour le commencement de ce siècle, mais présentement l'on est plus raftiné, et la mission dragonne fait plus de merveilles que les raisonnements et les douceurs des cardinaux et des évêques. Cette violence est de notoriété publique ; cependant, ô prodige de cruauté et d'impudence! il y a plusieurs endroits où, changeant ces abjurations, l'on a fait mettre dans les dernières que l'on avoit signé et changé volontairement. Achab est toujours Achab, Rome est toujours Rome, car qui ignore que les grecs ne souscrivirent au formulaire des latins que par égards humains, d'où vient que ceux de Florence et qui signèrent ce que les latins voulurent, ne furent pas de retour dans leur pays, qu'ils révoquèrent ce qu'ils avoient fait. Cependant, les papistes,

voulant faire voir que les grecs avoient signé par connaissance de cause, et par un libre mouvement de leur volonté, leur faisoient dire et écrire : « Cet acte authentique que j'ai fait de ma profession de foi et de ma pro- « messe, avec jurement, après l'avoir lu et relu, je l'ai signé volontairement « de ma propre main. »

« Quelque furieuse qu'ait été cette violence, il est sûr néanmoins qu'elle n'eût pas eu un si grand succès, si elle n'eût pas été accompagnée d'une profonde dissimulation; d'où vient que pour vaincre la résistance que l'on opposoit aux dragons, il n'est point de tour qu'on n'ait employé pour former ces abjurations. Tantôt on les augmentoit, tantôt on lesdiminuoit. Dans le village, les uns ont signé une abjuration, et dans la ville l'on en a signé une différente. Il y a eu des abjurations pour les paysans et les artisans, il y en a eu d'autres pour les bourgeois et les gens de lettres, et les nobles en ont signé de différentes. Presque chacun a été l'architecte de son abjuration. Celle que l'Eglise proposoit autrefois était simple, uniforme, claire, et il n'y avoit rien qui fût capable de l'obliger à se radoucir sur ce sujet. Les ariens vouloient venir parmi les orthodoxes, à condition qu'ils ôtassent le terme consubstantiel de l'abjuration qu'ils exigeoient d'eux ; mais il n'y eut ni promesse ni menace qui les pût obliger à rayer ce mot, et l'on a justement décrié la lâche complaisance qu'eut le concile de Rimini en l'altérant, bien que ce changement ne fût que d'une simple lettre. L'Eglise romaine n'a pas ces délicatesses ni ces scrupules; tout est bon, pourvu qu'elle vienne à ses fins; or, elle est bien assurée que dans quelqu'un de ces mots à deux ententes qu'elle fait glisser dans l'abjuration, elle aura droit d'exiger de son nouveau converti ce qu'elle voudra, croyant avec Sanchez, ou faisant voir au moins par sa pratique, qu'il est permis d'user de termes ambigus , en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soi-même {Op. 7nor., p. 2, 1. 5, c. 6, n. 4 3). En effet, ces pauvres gens n'ont pas donné dans le piège, que les convertisseurs leur ont découvert tous les mystères de l'abjuration. Ces abjurations voilées étoient comme ces œufs d'aspic dont parle Esaïe, qui cachoient le poison, et ces abjurations découvertes ont été comme ces œufs écrasés d'où l'on voyoit sortir une vipère.

« Par ces abjurations, non -seulement ils dressent des pièges à la vérité, à la simplicité et à la conscience, mais ils forcent de plus à prendre le nom de Dieu en vain, en ajoutant sacrilège sur sacrilège, ils donnent à ces prosélytes l'absolution de leurs péchés. Quoi ! est-il possible que vous accordiez à des gens que vous regardez comme des schismatiques et des hérétiques la remis sion de leurs crimes? Il ne serviroit de rien de dire que par leur abjuration ils ont été transplantés dans votre Eglise ; car comment y seroient-ils passés, puisque la plupart ne savent pas votre doctrine, et quand tous la sauroient.

peut-on changer dans un moment ? Mais ce qui est convaincant, c'est que vous ne pouvez pas donner qu'ils ne soient les mêmes. Les dragons que vous employez pour les obliger à faire quelque acte de votre religion, leur tristesse, leur abattement, leurs plaintes, leurs larmes, leurs paroles, leurs cris, tout conspire à faire voir qu'ils ne sont rien moins que papistes...

« Mais si l'on considère les suites de ces abjurations, on ne sauroit concevoir rien de plus sacrilège, car pour ne parler pas de leurs autres mystères, ne force-t-on pas ces gens par des dragons à communier ? Quelle impiété! quel blasphème!... » (P. 428 à 135.)

« ... Chacun a son excuse. J'irois bien loin si je les rapportois toutes; cependant il ne faut pas que j'oublie celle-ci, il est de la dernière importance que je l'examine. C'est qu'il y a des gens qui ont fait mettre dans leur abjuration, que ce qu'ils font est par obéissance à la volonté du roi.

« Je ne veux point remarquer que ce commandement que le roi de France a fait de changer est d'autant plus irrégulier qu'il l'a fait à des gens dont la liberté de religion étoit fondée sur des édits et des déclarations, non-seulement de ses aïeux, mais de lui-même; édits et déclarations sur quoi, comme sur un fondement inébranlable, l'on se croyoit d'autant plus assuré qu'ils étoient munis et contenus de sa parole royale, car pour me servir des termes d'un jésuite, «qu'y a-t -il dans la société civile qui doive être plus inviolable que la parole d'un grand roi? » (Hist. des Crois., 1. IV.) Ce commandement, qui renverse sa parole, aussi bien que tous les édits et toutes les déclarations qui nous avoient été données, ne sauroient avoir de succès. Tant de gens qui sont dans les prisons, dans les couvents, dans les galères; tant de gens qui ont été pendus, brûlés et qui ont passé au fil de Tepée; taut de gens qui sortent du royaume; tant de gens qui gémissent; tout ne publie-t-il pas que ce grand roi ne réussira point? J'efface le terme de lâche : à Dieu ne plaise que je renferme dans cette idée un roi si redoutable, mais je ne fais que transcrire, voici le jugement d'un jésuite: « Ces lâches princes qui ne croient pas être obligés de se soumettre à la loi qu'ils se sont faite eux-mêmes, en donnant solennellement leur foi, ne gagnent bien souvent par leur tromperie que la honte d'avoir fait inutilement, en manquant de parole, une action tout à fait indigne cVun honnête homme. » (Hist. des Crois., 1. II, p. 459 à 461.)

«... Mais les rois, insistent quelques-uns, n'ont-ils pas puissance sur la conscience? Saint Paul n'est-il pas formel et exprès sur ce sujet? C'est pourquoi, dit-il, il faut être sujets, non-seulement pour l'ire, mais aussi pour la conscience (Rom. XII, 3). Si cela est vrai, nous n'avons donc pas tort d'avoir obéi au roi sur le sujet de notre religion, puisque nous lui devons être sujets pour la conscience.

3UG APPENDICE.

« Jamais paroles n'ont fait tant de bruit que celles-ci en font aujourd'hui en France. Les ecclésiastiques les font entrer dans leurs conversations et dans leurs prônes, et les laïques ne parlent presque que de cela; c'est un oracle dont on n'avoit ouïla voix que dans ces derniers temps, et ce mystère étant découvert, il se trouve que saint Paul est le garant des actions du roi de France, et que ce prince, en forçant la conscience, ne s'est servi que du droit que l'apôtre lui donne.

«Siècle heureux, qui, comme un soleil, nous découvre non-seulement ce que nous n'avions pas vu dans saint Paul, mais aussi ce que nous n'avions pas aperçu dans David. Ce prophète dit au psaume XXIV : Qui est Roi de gloire? J'avoue que j'eusse cru satisfaire à cet interrogatoire en disant : C'est Christ, c'est Dieu ; ou, pour me servir des paroles de David: C'est l'Eternel fort et puissant, V Eternel puissant en batailles; et si Ton m'eût redemandé : Qui est ce Roi de gloire? j'eusse répondu une seconde fois avec le prophète : C'est l'Eternel des armées, c'est lui qui est le Roi de gloire. Bévue cependant! bévue! erreur! grossièreté ! si nous en croyons des religieux ; car par ce Roi de gloire, ils soutiennent dans des thèses qu'il faut entendre le Roi de France, cest V Eternel fort et puissant, dont parle David, cest l'Eternel puissant en bataille, c'est l'Eternel des armées, c'est ce Roi de France, qui est le Roi de gloire (4). Et de peur que l'on ne crût qu'il y eût de l'exagération dans ces expressions, ils disent sans détour qu'il le faut appeler véritablement le Roi de gloire, fort et puissant en bataille. Le prophète ne demande que deux fois : Qui est ce Roi de gloire? Mais ces habiles et pénétrants religieux sont si entêtés et si pleins de découverte, qu'ils répondent douze fois : C'est Louis le Grand. Louis le Grand, en qui, selon eux, l'on voit reluire les linéaments de la très sainte Trinité, Louis le Grand qui est un prodige de la grâce de Dieu, et dont la sagesse est un argument qui tout seul suffit pour convaincre les athées.

« Je frémis, je tremble, j'ai de l'horreur en rapportant ces blasphèmes; et ne pouvant plus m'arrêter sur un sujet où mon Dieu est si fort outrage, je m'écrie contre cette société, par une raison plus forte que Tibère contre le sénat : O les grands esclaves! (2) Revenons donc à saint Paul. (P. 167 à 470.)

« ... Je vous demande, mes frères, si, ayant été contraints d'aller à l'Eglise romaine comme à une place publique, pour prendre une nouvelle épouse, je vous demande si vous avez pris par la main cette femme que saint Jean appelle la grande paillarde (Apoc. XVII); si, la tenant par la main, vous vous êtes fait voir au monde dans cet état. Je vous interroge,

(1) La morale de Tacite-, de la flatterie, par Ancelot de la Hou ss aie.

(2) Tacite, Annal., III.

APPENDICE. o97

répondez-moi, avez-vous pris la livrée de l'empire romain? l'avez-vous retenue? En ce cas, vous voilà semblables à ces moines et à Léon (1). Ainsi ne prétendez pas vous sauver à la faveur d'une contrainte qui damne.

« Il est vrai qu'ouvrant la bouche à Eléazar, on y mit de la chair de pourceau, mais il publia hautement qu'il n'en goûteroit pas, et il préféra une mort cruelle à la vie qu'on lui promettoit, s'il faisoit seulement semblant d'en manger. Dans cette contrainte qui vous a entraînés à la messe, avez-vous crié que vous ne goûteriez pas de ses viandes ? A-t-on ouvert votre bouche par force pour y mettre leur hostie? Après l'avoir reçue, avezvous craint ces feux que l'on a allumés pour consumer ceux de vos frères qui l'avoient ou jetée ou cachée?

« Jérémie est entraîné dans l'Egypte, mais il n'y est pas plus tôt que je l'entends déclamer hautement contre les dieux de ce pays-là. Vous trouvant dans cette Egypte spirituelle, qu' avez-vous dit? Qu'avez-vous fait? Avez-vous crié contre ses images ? Avez-vous protesté que l'on ne vous reverroit plus dans ces lieux? Y êtes- vous allés depuis? En un mot, avezvous imité Eléazar et Jérémie ? En ce cas-là, cette contrainte vous justifie.

« L'on me chargeoitde crimes dignes de mort, disent quelques personnes, et l'on m'en a promis l'abolition si je changeois. Que ne feroit-on point pour sauver sa vie et pour se délivrer de la honte du supplice?

« Il est vrai que j'ai vu des faussaires et des banqueroutiers délivrés de leur révolte (abjuration) de la peine qu'ils méritoient. J'ai vu une lettre de 31. le marquis de Louvois, ordonnant à un capitaine d'ouvrir la prison à un déserteur qui avoit changé, et l'on sait qu'il y a eu des duellistes qui se sont sauvés par cette porte. Cependant ce sont des crimes irrémissibles en France, tant il est vrai que l'on estime que le changement est d'une si grande vertu, qu'il purifie de tout péché. Cette conduite me fait souvenir deTrasamond, qui promettoit à ceux qui embrasseroient sa religion leur grâce, à l'égard même des crimes les plus capitaux (Procop., De bello vaud., 1. I, c. 8).

« Mais que sert-il que le prince oifre l'abolition des crimes, si Dieu la refuse? En conscience, croyez-vous que Dieu l'accorde à ceux qui sacrifient leur salut à la conservation d'une vie et d'un honneur terrestres ? Vous vous délivrez pour un temps d'une mort honteuse par un changement qui vous assujettit à une mort éternellement honteuse. Quel aveuglement! N'est-ce pas laisser la neige du Liban pour la pierre d'un champ? pour me servir des paroles d'un prophète » (Jér. XVIII, 14). (P. 256 à 259.)

(1) Allusion à un exemple historique qui vient d'être cité d'après Maimbourg'; Hist. des iconocl., 1. II.

« ... Voici un piège où bien des gens ont donné. L'on m'a assuré, disentils, que ce qui nous séparoit de l'Eglise romaine n'étoit qu'une dispute de mots malentendus; qu'un entêtement de parti avoit bien plus formé ce grand schisme que l'erreur, et que Calvin s'étoit servi des noms d'hérésie et d'idolâtrie pour donner de l'éloignement d'une société où l'on ne voit ni l'une ni l'autre de ces pestes. Cela étant ainsi, je n'ai pas cru que je dusse être le martyr de Calvin. Platon est mon ami, Aristote est mon ami, mais j'aime bien mieux la vérité. Qui peut donc trouver étrange que je sois passé d'un parti à un autre, puisqu'il n'y a que l'imagination et que le caprice qui les sépare ?

« L'on m'a assuré, dites-vous, que nous étions à peu près d'accord. Qui doute de cela ? L'on n'entend presque pas d'autre chanson depuis que M. de Condom a mis au jour son Exposition de la doctrine catholique, où, par des tours d'esprit, des raffinements, des subtilités et des équivoques, il fait de grands efforts pour rapprocher les deux partis, dont il prétend que l'éloignement vient plus de la disposition des esprits que du fond des choses. C'est sur ses pas que l'on marche depuis quelques années; c'est comme une machine universelle dont tout le monde se sert pour abattre finement la muraille de séparation, et l'on ne voit presque partout que des condomites qui font grand bruit sur cette artificieuse découverte.

« Je n'entrerai pas dans l'examen de ce qui nous sépare des papistes, car outre que cela a été fait souvent, ce n'en est pas ici le lieu. Mais je demande à ceux que l'on appelle nouveaux convertis s'ils ne sentent pas dans les églises des papistes que les condomites les ont trompés? En effet, ce que l'on dit et ce que Ton fait devant les images donne des idées d'adoration, mais si justes, si précises et si naturelles, que l'on ne sauroit regarder que comme une imposture les efforts que l'on fait pour s'en défendre.

« Il est vrai que M. de Condom, qu'on appelle présentement M. de >Ieaux a affecté une grande douceur et de la sincérité même dans la composition de son livre; mais en vérité, il paraît que ce n'étoit que des charmes pour ensorceler plus adroitement le monde; car cet évêque ne vient-il pas d'écrire dans une lettre pastorale qu'il adresse aux nouveaux catholiques de son diocèse que personne n'a souffert en France ? Voici ses propres mots : Loin d'avoir souffert des tourments, vous n'en avez pas seulement entendu parler ; j'entends dire la même chose aux autres évêques.

« Juste ciel ! est-il possible qu'un honnête homme puisse écrire une chose aussi notoirement fausse, et qu'il n'ait pas appréhendé cette sentence de condamnation : Malheur à ceux qui font passe?' pour doux ce qui est amer ! (Es. 5.) Cet évêque me proteste qu'il n'y a presque pas de différence entre ma religion et la sienne, et comment veut-il que je le croie, puisque

APPENDICE. ô\)\)

je le vois mentir devant tout Israël? L'on a déjà fait voir dans des livres (1 ) que Ton a souffert dans son diocèse autant que dans les autres (2); j'ai vu une troupe de gens, où il n'y avoit pas seulement des hommes, mais des enfants, qui avoient tout quitté pour fuir la violence que les dragons y exercoient. Mais je veux que cela ne soit pas : se peut-il au moins que ces nouveaux catholiques n'aient pas seulement entendu parler de tourments ? Quoi! le diocèse de Meaux est-il un lieu inaccessible aux cris et aux rugissements? Est- il comme cette montagne fameuse, où le repos règne sifort? que la poussière ne change pas même de place dans le temps que les tempêtes font les plus grands ravages dans les campagnes? On a ouï en Rama une voix, une lamentation, un pleur et un grand gémissement (Matin. 2); oui, en Rama, mais non pas à Meaux, que les prisonniers bruient dans leurs cachots; que les femmes et les filles se plaignent dans leurs couvents; que les galériens sous leurs chaînes fassent un grand bruit; que les gens dévorés, battus, entraînés par les dragons hurlent; que les martyrs étant sabrés dans les lieux où ils étoient assemblés pour prier Dieu; que sur les échafauds et au milieu des feux ils poussent des voix lamentables ; ces bruits, ces plaintes, ces hurlements, ces lamentations ne vont pas jusqu'à ces nouveaux catholiques ; vous n'en avez pas, dit cet évêque, seulement entendu parler. Que dis-je, jusqu'à eux? Ils ne vont pas même jusqu'aux autres diocèses, si l'on en croit M. de Meaux ; car, ajoute-t-il, j'ai entendu dire la même chose aux autres évêques.

«Voilà donc tous les autres diocèses dans de profondes pâmoisons, ou, pour mieux dire, voilà bien des gens qui ferment leurs oreilles, pour ne point ouïr le cri du pauvre. Toute l'Europe sait les tourments que l'on a employés en France, et voici des évêques qui demeurent dans le royaume qui ne l'ont pas seulement entendu dire. Fiez-vous à ces prélats après cela : ils vous prêchent que la religion que vous professiez est fausse, et que celle que vous avez embrassée est la véritable ; croyez ces messieurs qui soutiennent qu'ils n'ont pas entendu parler d'aucun tourment, eux dont les maisons ruinées, les villes désertes, les provinces saccagées, les prisons, les couvents, les galères, les hommes estropiés, les femmes violées, les gi bets et les corps morts traînés et déchirés publient la cruauté , et une

(1) Allusion aux célèbres Lettres pastorales de Jurieu, qui venaient de paraître,, et où celle de Bossuet se trouve réfutée de point en point. Voir aussi les Réflexions sur la cruelle persécution que souffre l'Eglise reformée de France, etc. In-18. s. 1. 1686, 2e partie.

(2) Voir les documents publiés sous ce titre : Bossuet et la révocation de VEdit de Nantes, dans le Semeur, 28 février 1849., et le Bulletin de la Société d'histoire du Protestantisme français^ de 1855, t. IV, p. 113 et 213.

cruauté de durée. Cette vérité est d'une notoriété si publique, qu'un abbé, en distribuant cette lettre pastorale à la Rochelle, fut contraint d'avertir ceux à qui il la donnoit, de ne s'arrêter pas à cet, endroit, que 31. de Meaux s'éloit mépris, qu'il avouoit que ces tourments n'étoient que trop véritables, mais qu'il étoit aussi certain que le reste de la lettre de M. de Meaux étoit vrai et incontestable. Fiez-vous à cela.

« Vous, pauvres abusés, qui, sur la foi des condomites, avez reçu des expédients pour accorder les religions, ravisez-vous, puisque vous trouvez leur chef convaincu d'une fausseté dont vos yeux, vos oreilles, vos plaies et votre ruine sont les témoins infaillibles ! Ne saviez-vous pas que ces radoucissements sont les voies ordinaires dont se servent les hérétiques pour séduire facilement les fidèles? C'est ainsi que Démophile et Fortunatien débauchèrent Libérius, car ils lui dirent qu'ils ne comprenoient pas comment un homme de son mérite pouvoit s'obstiner si longtemps dans son malheur sur une chimère qui ne subsiste que dans l'imagination du simple peuple... » (Hier., De scrip. eccl. in jortun.)

La défunte reine Marie... — Marie, reine d'Angleterre, fille de Jacques il. et femme de Guillaume III, décédée à Kensington le 28 décembre 1694.

Sur la papesse Jeanne. — Voir tout ce que dit Bayle sur cette histoire « forgée par des prêtres et des moines au sein du papisme, et dont Jean de Caurres, docteur catholique, ne doutoit nullement. » Les protestants passaient pour obstinés au sujet de ce conte ridicule et scandaleux ; mais ce sont des auteurs protestants, et qui plus est des ministres, les Pierre Du Moulin, les David Blondel, les Jacques Lenfant, qui en ont décidément fait justice. (Voir la Biographie universelle, article Benoit III.)

Le savant docteur catholique de Launoy, dont il est question dans la note suivante (sur la page 241), avance dans son ouvrage [De auctoritate negantis argumenti, Paris, 4 650, in-8°) que de son temps la statue de la papesse Jeanne était encore debout (entre Léon IV et Benoît III). Colomiès, protestant, lui en ayant témoigné sa surprise, de Launoy lui répondit « qu'étant à Vienne en 4654, il avoit vu de ses propres yeux la statue de la papesse au rang des papes, et qu'ainsi il ne doutoit point que ceux de Vienne

n'en eussent fait à croire à Baronius. » (L'abbé Labouderie , Biographie universelle, article de Launoy.)

(Voir aussi, tome ï, page 107.)

1/. de Launoy, docteur de Sorbonne, et les deux Denis, l'Jréopagile et le Parisien... — Jean de Launoy, docteur en théologie, savant laborieux et critique intrépide. Il détrompa de plusieurs erreurs, et surtout de l'existence de plusieurs saints (Voltaire, Siècle de Louis XI F). Il était né en 1603 àValdéric, diocèse de Coutances, et mourut à Paris le 10 mars 1678. On l'appelait de son temps le Dénicheur de saints. « Il étoit redoutable au ciel^et à la terre, a dit Dom Bonaventure d'Argonne; il a plus détrôné de saints du Paradis que dix papes n'en ont canonisé. Tout lui faisait ombrage dans le Martyrologe, et il recherchait tous les saints les uns après les autres, comme en France on recherche la noblesse. Le curé de Saint-Eustache de Paris disait : Quand je rencontre le docteur de Launoy, je le salue jusqu'à terre et ne lui parle jamais que le chapeau à la main , et avec bien de l humilité ; tant j'ai peur qu'il ne mute mon saint Eustache, qui ne tient à rien. »

« M. Godefroy , historiographe de France , le rencontrant un jour de l'an, de grand malin : « Bon jour et bon an (lui dit-il), quel saint déniche- « rez-vous du ciel cette année ? — Je n'en déniche point de véritables (ré- « pondit le docteur), mais ceux que l'ignorance et la crédulité populaire y « ont placés sans l'aveu ni de Dieu ni des savants. »

Il avait surtout rayé de son calendrier sainte Catherine, vierge et martyre ; et le jour de la fête de cette sainte il ne manquait pas de dire une messe de Requiem,

M. de Launoy étant à Basville, chez le premier président de Lamoignon, ce magistrat lui dit : « Au moins n'allez pas faire de mal à notre saint Yon. « — Comment lui en ferais-je ? répondit le caustique docteur ; je n'ai pas « même l'honneur de le connaître. » (Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l'histoire et à la littérature. In-12, 1790, t. VIII, p. 193.)

L'abbé Labouderie, dans son article de la Biographie universelle, précité, rend toute justice au docteur de Launoy, qui lit preuve, dit-il, notamment pour ce qui concerne la tradition de saint Denis l'Aréopagite, « d'une judicieuse critique et d'un noble courage... 11 dévoila la fausseté d'une muî- " 26

titude de traits fabuleux dont se repaissait la piété de nos bons aïeux, mais que la cupidité tournait à son profit et qui servaient aux méchants de prétexte pour calomnier la religion... Sa critique fut quelquefois téméraire, mais plus souvent sûre et utile à la manifestation de la vérité. Elle lui attira des adversaires redoutables... Il est peu de ses ouvrages qui ne soient à l'index à Rome... Le bien qu'il a procuré à la religion est infini... Le plus grand reproche qu'on lui fasse, c'est le parti qu'ont tiré les protestants de ses écrits pour combattre certaines pratiques de l'Eglise catholique ; mais est-ce la faute de Launoy si l'on abuse de ses principes ? »

En tout cas, bon nombre de saints que de Launoy avait dénichés n'ont pas abandonné la partie et ont profité des révolutions pour reprendre leur empire. Voir àm&V Annuaire historique pour l'année 4857, publié par la Société de l'Histoire de France, une curieuse Liste générale des Saints, d'après le martyrologe universel de Chastelain. Elle occupe 4 85 pages, et pourtant quelques personnes peuvent encore réclamer pour leur saint et pour leur paroisse : on y a déjà signalé des omissions.

... Le célèbre Acanthe... — C'est Pellisson, dans la liste des familles de Mademoiselle de Scudéry, la Sapho du XVIIe siècle.

... M. Despréaux... — On sait que Boileau, dans sa traduction de Longin, a mis en vers un fragment de Sapho, remanié depuis par Delille, pour le Voyage d ' Anacharsis :

Heureux qui près de toi soupire, etc.

... Cette urbanité romaine, pour laquelle notre langue ne nous a point encore donné de terme équivalent... — On voit que le mot urbanité, bien qu'il eût été créé par Balzac et accueilli avec faveur (Voir Vaugelas, Bouhours, Ménage, etc.), n'avait pas encore, aux yeux de Rou, entière franchise et droit de cité.

La Pucelle d'Orléans... — L'opinion des historiens les plus accrédités

(Du Bellay-Langey, Du Haillan, Juste Lipse, Gabriel Naudé, etc.) n'avait été jusque-là que l'écho des calomnies dirigées contre la noble tille de Vaucouleurs par ses ennemis. Depuis la belle publication faite par M. J. Ouieherat, du Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc (5 vol. gr. in-8°, 1841 et 1849 ; Collection de la Société de l'Histoire de France), une lumière éclatante a été jetée sur la vie et le caractère de la Pucelle. Elle est aujourd'hui définitivement vengée de toutes ces calomnies séculaires qui pesaient sur sa mémoire.

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