PAGE "279, NOTE DE L'AUTEUR
On sait que la Requête des dictionnaires à .Messieurs de V Académie française, est une satire dans le style de Scarron et légèrement mordante, où Ménage tournait, en ridicule les occupations grammaticales de l'Académie. Ingénieuse dans sa nouveauté, elle lit grand bruit, indisposa les quarante immortels contre son auteur, et lui ferma les portes du sanctuaire. Elle a aujourd'hui pour nous le mérite de fournir de curieux détails sur l'histoire de la grammaire française, et sur la transition de la langue du seizième à celle du dix-septième siècle.
Les vieux dictionnaires de Calepin, de Nicot, d'Esticnne, d'Oudin y représentent « à nosseigneurs académiques » que,
... depuis trente années, On a, par diverses menées, Banni des romans, des poulets, etc., Des sonnets et des comédies, Ces nobles mots : Moult, ains, jaçoit, Ores, adonc, maint, ainsi-soit, A-tant, si-que, piteux, icellc, Trop-plus, trop-mieux, blandice, isnelle, Piéça, tollir, illec, ainçois, Comme étant de mauvais françois... »
Ils se plaignent donc du préjudice que leur cause une telle outrecuidance, et rappellent les bons et loyaux services qu'ils ont rendus à leurs dites seigneuries académiques :
Et si nous sommes moins utili s Aux L'Estoillcs, aux Gombérvilles, Aux Serizays, aux Saint-Amans, Aux Conrarts, Baros et Racans, Et ses autres savants critiques Des ouvrages académiques, Ces grands et fameux palatins, Etrangers aux pays latins; Il est pourtant très véritable Que ce qu'ils savent de la fable, Ils l'ont appris des versions Qu'à l'aide de nos dictions Il fut autrefois nécessaire De leur faire en langue vulgaire,..
Puis ils raillent les lenteurs et les embarras de la confection du grand Dictionnaire de l'Académie, et concluent leur supplique en ces termes :
N'innovez, ni ne faites rien En la langue, et vous ferez bien.
Il est en même temps mis en prison... — Tous les détails dans lesquels Rou entre au sujet de Claude Le Petit, et les vers inédits qu'il cite de lui sont d'autant plus intéressants pour l'histoire littéraire, qu'il n'est presque rien resté sur cet auteur (1). On savait seulement que Boileau l'avait eu en vue dans ces vers du chant II de VArt poétique :
Toutefois, n'allez pas, goguenard dangereux, Faire Dieu le sujet d'un badinage affreux. A la fin, tous ces jeux, que l'athéisme élève, Conduisent tristement le plaisant à la Grève,
La manière dont Rou raconte la fin de Le Petit, contredit implicitement la note du commentateur Saint-3Iarc, que voici : « Ces deux vers ont trait à la triste fin de Le Petit, auteur du Paris ridicule, poëme d'un burlesque très ingénieux, et fort supérieur à la Rome ridicule de Saint- Amand, dont il est une imitation. Petit fut découvert assez singulièrement
(1) C'est par erreur que le bibliographe Peignot et le dernier éditeur de Boileau. M. Ch. Louendre, l'appellent Pierre.
pour l'auteur de quelques chansons impies et libertines qui couraient dans Paris. Un jour qu'il était hors de chez lui, le vent enleva de dessus une table, placée sous la fenêtre de sa chambre, quelques carrés de papier qui tombèrent dans la rue. Un prêtre, qui passait par là, les ramasse, et voyant que c'étaient des vers impies, il va sur-le-champ les remettre entre les mains du procureur du roi. Au moyen des mesures qui furent prises, Petit fut arrêté dans le moment qu'il rentrait, et l'on trouva dans ses papiers les brouillons des chansons qui couraient alors. Malgré tout ce que purent faire des personnes du premier rang, que sa jeunesse intéressait pour lui, il fut condamné à être pendu et brûlé. Ce poëte, très bien fait de sa personne, était fils d'un tailleur de Paris, et très en état de se faire un grand nom par un meilleur usage de ses talents. Je tiens ce détail de quelqu'un qui l'avait connu, lui et sa famille. »
M. Ch. Nusse, chef à la préfecture de police , a eu l'obligeance de nous fournir les renseignements suivants : « Claude Le Petit, originaire de Normandie, fut condamné le 26 août 4 662, par jugement ordinaire du Châtelet de Paris , à faire amende honorable et à être brûlé vif « pour avoir com- « posé des vers infâmes, exécrables et impies contre Dieu et le Roi, qu'il avait « donnés à imprimer. » Sur appel de cette sentence au Parlement, la Cour, par arrêt du 31 du même mois, dit qu'il avait été bien jugé et ordonna l'exécution. Toutefois, par un retentum, mis au bas de l'arrêt, elle tempéra la rigueur du supplice, en ordonnant que Le Petit serait auparavant étranglé secrètement par l'exécuteur. » Ces mots : qu'il avait donnés à imprimer, confirment le récit deRou. Dans sa notice sur Théophile (Paris, 1856, édit. elzévir. de P. Jannet), M. Alleaume donne quelques détails nouveaux sur Le Petit, et nous apprend qu'on l'avait surnommé, et qu'il se surnommait lui-même Théophile le Jeune. Dans ces sortes d'affaires, le corps du délit et les pièces du procès étaient brûlés avec le condamné. Aussi ne reste-t-il aucune trace du dossier de Le Petit.