OPINION PO DUC DE MONTAUSIER
détroussée, pour me faire ses renier ciment s. Ces messieurs môme exigèrent de moi un petit office qui renferme une particularité, dont sans doute les curieux ne seront pas fâchés d'être instruits. Comme ils avoient recueilli d'une partie de notre conversation, que je devois aller incessamment à la cour, à cause des fréquentes relations que j'avois avec M. le duc de Montausier, ils me prièrent que, comme apparemment nous ne manquerions pas, ce seigneur et moi, dans la conjoncture d'une si récente mort de l'illustre défunt, de faire quelque honneur à sa mémoire, c'est-à-dire de nous entretenir de ses excellentes qualités ; ces messieurs , dis-je , me prièrent de savoir de M. de Montausier, ce qu'il jugeoit à propos qu'on fît de plusieurs pièces qu'on avoit trouvées parmi les papiers du défunt, et s'il approuvoit qu'on les donnât au public? « Qu'ils « s'en donnent bien de garde, me dit aussitôt M. de Montau- « sier, ce seroit tout perdre. Yous savez, et ils le savent aussi « bien que vous, combien j'aimois et considérois celui dont « nous parlons. La plupart de nos amis communs rendront « témoignage du cas que j'ai toujours fait de tout ce qui sortoit « de sa plume, parce qu'en effet il y avoit en tout cela bien du « prix; mais la réputation que cet illustre s'étoit acquise, est « allée si loin que, quand tout ce qu'on pourroit publier de lui « auroit été dicté par un ange, cela ne seroit pas capable de « soutenir la dignité d'un bruit aussi extraordinaire, et il s'en « faut tenir là ; des oracles même ne paraîtroient que des ro- « gâtons. Il y a de certaines conjonctures qui sont si fatales « à la réputation des plus grands hommes qu'on les peut coni- « parer à ces constellations bénignes qui font toute la félicité « des naissances les plus heureuses; c'a été sous une constelle lation de cette nature que la réputation de notre ami est « née, il faut se contenter d'en garder la coiffe; dites-leur que « c'est le meilleur conseil que je leur puisse donner. »
Je borne ici toutes mes digressions, et reprends le fil de mes Mémoires que j'ai laissés à Fan 1693.
SUR CONIURT, 43
Vers la 1 2 février de cette année-là il me vint dans l'esprit de reprendre une traduction de l'histoire d'Espagne du célèbre 3Iariana qu'il y avoit vingt-cinq ans que j'avois commencée en France, puis abandonnée à l'occasion de mes Tables qui vinrent alors à se saisir de tout mon temps. Cet ouvrage ayant été achevé au bout de trois ans, savoir sur la fin de 1695, auroit été imprimé dès l'heure sans la méprise qu'un libraire (1) qui m' avoit engagé à ce travail, se trouva avoir faite sur la mesure de ses forces , lorsqu'il fut question de conclure ; c'est-à-dire qu'il n'avoit pas assez essayé, suivant le conseil d'Horace,
ce que ses deux épaules
PoiiYoient ou ne pouvoient porter.
[Art poétique, vers 39 et 40.)
En un mot, il se trouva avoir trop légèrement compté sur une association, où il échoua contre son attente, et cependant je fus le seul qui pâtis de cet abus, tout innocent que j'en étois, parce que les confrères de celui qui m' avoit manqué, prétendant triompher à mes dépens du faux bond qui m' avoit été fait, je pris la résolution de ne vouloir seulement pas rechercher aucun d'entre eux, de sorte que l'ouvrage, tout en état qu'il est de paraître, croupit encore parmi mes papiers (2). Il avoit
(1) C'est sans nul doute le libraire Leers, de Rotterdam, dont il est question dans quelques lettres de Bayle à Rou, au sujet de la traduction de Mariana.
(2) Au rapport de Prosper Marchand, voici quel devait être le titre de cette traduction :
« Histoire générale d'Espagne, traduite tant du latin que de l'espagnol, de Jean «de Mariana, jésuite; avec des notes historiques., chronologiques, géographiques « et généalogiques; et une préface dans laquelle on fait la critique et l'apologie de « Mariana; par Jean Rou, interprète des états généraux à la Haye; » non imprimée.
Prosper Marchand ajoute : « Cette traduction, touchant laquelle feu M. Bayle a été souventes fois consulté, et que l'auteur avait fait annoncer au public dès l'année 1693, est faite avec beaucoup de soin et de recherches. Le manuscrit, très proprement et très exactement écrit de l'auteur, après avoir passé par les mains de différents libraires, se trouve aujourd'hui dans celles de François L'Honoré, à Amsterdam. Cela devait être vers l'année 1750.» {Dictionnaire historiqveàe Prosper Marchand. Article Pe~regrinu$j notes sur Mariana.)