EN PARLANT A DIEL
roi de France, et principalement cette belle apostrophe à un des premiers princes de son sang :
C'est ainsi, grand Condé, qu'en ce combat célèbre
Où ton bras fit trembler le Rhin, l'Escaut et l'Ebre,
Lorsqu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés
Furent presque à tes yeux ouverts et renversés,
Ta valeur arrêtant les troupes fugitives,
Rallia d'un regard leurs cohortes craintives,
Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux,
Et força la victoire à te suivre avec eux. (Lutrin, chant 3.)
Mais ce n'est pas en vers seulement que le Tu a de la grandeur, par rapport aux matières de piété ; des auteurs d'un très grand nom, comme le même M. Godeau, que nous avons cité déjà, ont gardé ce Tu dans la prose môme; cela paraît dans la version expliquée du Nouveau Testament, où ce prélat a constamment observé, aussi bien que nous, de ne parler jamais a Dieu qu'en singulier, et la critique que le père Simon a faite de cette méthode, ne peut être regardée que comme une chicane sur laquelle aussi nous insisterons d'autant moins que ce qu'elle a de moins faible sera réfuté ci-après, quoique sous une idée générale et seulement par occasion.
Mais M. Godeau n'a été ni le premier ni le seul qui en ait usé ainsi ; il est constant qu'encore au siècle passé on se servoit fort indifféremment au singulier du Vous et du Tu, en parlant aux rois et aux princes , dans des pièces et des discours d'apparat; témoin l'épître dédicatoire d'un religieux de Saint- Yictor au roi Henri II, laquelle se trouve au devant d'un de ses livres intitulé Le Bouclier de la foi, et dans laquelle ce religieux parle toujours au roi en singulier.
Outre cette raison, qui est assez convaincante, il est bon de remarquer que nous n'approuvons pas les changements en fait de religion; or, avant que personne d'entre nous eût travaillé à aucune version de la Bible, ni rien publié en français sur les matières de piété et de théologie, l'usage étoit tout commun dans l'Eglise romaine de ne parler à Dieu que par Tu et Toi; de
(> DISSERTATION SUR LE VOUS ET LE Tu
sorte que nos réformateurs n'ont fait qu'entrer dans la possession d'un style que les docteurs romains a voient eux-mêmes établi, puisque la Bible d'Anvers, où le Tu est employé, est de 1 530, au lieu que notre première édition, qui est celle d'Olivétan, n'est que de 1535 (1); et outre que toutes les Bibles de Louvaiu, que nous avons vues, sont sur le même pied, cet emploi se trouve de môme en d'autres livres de religion encore plus anciens, comme il seroit aisé de le justifier par quantité de légendes que nous avons en lettres gothiques.
Nos réformateurs ayant donc reçu cet usage de leurs ancêtres, et un usage qu'aucune raison ne les obligeoit d'improuver ; ils n'ont eu garde de le changer dans la suite, d'autant plus qu'ils ont cru avec raison être autorisés en cela par rapport à la divinité même. En effet, quelles qu'aient été les vues de Dieu, quand il s'est voulu communiquer aux hommes, il est certain qu'il n'a, sous prétexte d'un plus grand respect, rien changé dans leur formule ordinaire de locution, et cela tant sous les deux temps que dans les deux langues de sa différente économie; le Père s'est fait dire : ïu es mon Dieu (Osée II, 23), par tous les patriarches, sous la loi; et le Fils nous a appris à dire : Ton nom soit sanctifié, sous l'Evangile ; il ne nous en faut pas davantage; les hommes ont eu beau changer leurs manières depuis ce temps-là en deux ou trois petits coins du monde, cela n'est que dans l'ordre de leur variation et de leur inconstance naturelles, mais il n'en est pas ainsi de Dieu : Il est toujours le même hier et aujourd'hui. Et en vain l'on prétendroit éluder la force de cette raison en disant par exemple qu'elle ne pourroit avoir lieu qu'au cas que dans les langues anciennes le Vous eîxt été en usage de l'inférieur au supérieur, comme il est aujourd'hui, ce qui n'ayant pas eu lieu, le Tu des anciens se doit regarder comme une expression équivoque qui peut recevoir les deux sens, et y être également rendue en fait de tra-
(1) Voir le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme fiançai*; T. I, p. 78-82.
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duction ; cette objection, dis-je, seroit inutile, puisque Dieu, tout un qu'il est, s'étant bien pluralisé en première personne contre l'usage ordinaire de la locution humaine, lorsqu'il a dit par exemple : Descendons et confondons, etc.; Faisons l'homme, etc. ; Adam est devenu comme un de nous, etc. ; Jetons-le hors, etc.; et cela pour la raison que nous allons dire; il eût bien pu de même, dans la vue d'un plus grand caractère de respect, faire la môme chose en deuxième personne, nonobstant l'usage contraire de la même locution humaine, et s'établir un vous parmi les fidèles si cette vue eût été de son intention.
Que savons-nous donc, si ce grand Dieu en qui il se trouve unité d'essence et pluralité de personnes , par la même raison qu'il a semblé vouloir marquer cette pluralité aux patriarches, qui, après avoir renoncé au paganisme eussent pu d'abord avoir de la peine a le regarder autrement que dans une vue d'unité lorsqu'il a fait commencer le sacré dépôt de sa Parole par ces termes célèbres : Barah Elohim (Dieu créa) afin de porter l'attention de nos premiers parents à cette idée de pluralité, qui n'étoit pas alors si clairement révélée; que savons-nous, dis-je, si par la même raison, mais une raison opposée, ce ne seroit point entrer dans ses propres vues que d'insister, comme nous faisons, à ne l'appeler que par un pronom de singularité, puisque nous ne conservons cet usage ancien qu'afin de caractériser mieux la simplicité de son essence, et d'écarter de l'esprit des hommes l'idée d'une pluralité de dieux, ou les empêcher de confondre avec son adorable Majesté, par nue approche trop indigne, la bassesse de cette foule innombrable de médiateurs et d'intercesseurs que l'Eglise romaine a introduits dans la religion?
L'erreur de MM. de Home dans l'usage du Vous en matière de dévotion vient sans doute de cet abus qui leur est si ordinaire, d'habiller toujours la Divinité à la mode humaine; une preuve de cela est toute visible, non-seulement dans la pratique uni- \ erselle de leurs peintres, qui représentent toujours Dieu sous
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des images corporelles ; mais même dans celle de leurs prédicateurs, qui, comme les en a fort agréablement raillés quelqu'un des nôtres (Jurieu, Préjugés, II, 141), ne se font pas une affaire d'introduire, par exemple, notre Seigneur s'entretenant avec le centenier de l'Evangile comme feroient deux courtisans polis qui savent leur monde, et se font une cérémonieuse dispute de compliments. C'est encore ainsi que parmi eux on se fait un scrupule d'aller à Dieu de plain-pied, et qu'on so cherche auprès de lui des introducteurs, sous ombre que l'accès des grands du monde ne s'obtient pas d'autre sorte; mais notre Seigneur a assez fait connaître qu'il ne l'entend pas de cette manière. Venez à moi, dit-il, sans parler d'aucune médiation. Dieu sait bien conserver les privilèges de sa grandeur en môme temps qu'il l'enveloppe dans les entrailles de sa charité paternelle: il a dit lui-même par ses prophètes, qu'il nous veut tirer à lui par des cordeaux d'humanité; mais avec tout cela, c'est l'entendre mal que de penser lui faire honneur en le traitant à tous égards comme nous nous traitons nous-mêmes ; le bon sens dicte qu'il faut lui réserver quelque chose qui nonobstant une apparence vulgaire ne soit pourtant que pour lui seul, et c'est ce que remplit parfaitement le Tu de gravité et de majesté dont nous nous servons; en un mot, nous ne l'employons auprès de Dieu que dans une vue et par un principe de respectueuse distinction.
Tout ceci suffit sans doute pour la justification de notre conduite en ce qui regarde la nouvelle édition des Psaumes de dom Antoine de Portugal; mais parce qu'ayant ainsi entamé cette matière, quelques personnes pourront être bien aises de la voir pousser plus avant, nous ajouterons ici en deux mots tout ce que nous trouverons concerner l'emploi du Vous en singulier parmi quelques langues modernes, et comment la latine elle-même y a eu fin dégénéré contre la pratique constante de ses anciens maîtres.
Il est certain que cela ne s'est pleinement établi qu'au temps