EN PARLAST A DIEU
des empereurs de la basse latinité, et principalement dans le siècle de Justinien et des compilateurs du Digeste et du Code, quoiqu'on en eût vu quelques semences jetées dès celui de Pline le Jeune, et que cette distinction de flatterie pour les grands eût encore augmenté sous F empereur Théodose, comme il paraît par les E pitres de Syinmaque. Cela a été suivi depuis partons les peuples du Nord, et il l'est encore aujourd'hui par les politiques qui traitent en latin avec ces sortes de puissances, lesquelles même se formaliseroicnt si on leur écrivoit autrement; témoin ce qui arriva au sieur André de Witt, ambassadeur extraordinaire de MM. les Etats généraux en Pologne, l'an 1670. Ce ministre avoit harangué le roi dans le plus pur style de Cicérou, et par conséquent n'avoit parlé que par Tu; on lui en fît une espèce de plainte, mais il répondit qu'ayant eu l'honneur de complimenter Sa Majesté en langue latine il n'avoit pas cru lui pouvoir marquer un plus grand respect qu'en se servant des termes les plus polis, et en même temps Jes plus majestueux de cette langue-là.
Mais enfin, quel que soit le goût du Nord à cet égard, il est bon de remarquer que le roi de France ne se traite pas sur ce pied-là, et que, tant les savants polis de son royaume que ceux qui sont tout hérissés de grec, ne pluralisent jamais Sa Majesté dans les plus guindées de leurs harangues ou de leurs dédicaces en matière de langues mortes. Ce prince si fier, et qui a tant de penchant à l'adoption des honneurs divins, ne trouve pas que ce soit déroger à sa grandeur que de recevoir un Tu en latin ou en grec. Le Vous, en un mot, n'est guère d'usage que dans notre Occident latin; toutes les langues anciennes ne s'éuonçoient pas autrement, comme il paraît par YAttah des Hébreux et par le Su des Grecs; et parmi les modernes, si vous en exceptez la française, l'italienne et l'espagnole, on garde le Tu pour tout ce qui est au nombre singulier, ou bien Ton se sert d'une particule équivoque, comme le Ghy des Flamands et quelques autres semblables. Que si vous sortez de notre Eu-
10 DISSERTATION SUR LE VûUS ET LE Tu
rope, vous trouverez qu'à commencer par le Grand Seigneur, qui, aussi bien que tous les autres potentats des deux Indes, est d'une vanité si superbe, le Tu est comme un caractère de distinction auguste auprès de Sa ïlautesse et généralement de tous ces princes. Aussi est-ce ce qui a porté de nos jours le môme traducteur célèbre (1), dont nous avons déjà parlé, à tourner par le Tu la plupart des harangues qui se trouvent dans Quinte-Curce, pour tout ce qui regarde l'Orient; n'observant pas la même chose avec tant de scrupule à l'égard des nations plus penchantes du coté de la civilité grecque (laquelle civilité ce judicieux critique insinue n'être rien qu'un effet de mollesse), ce qui, pour le dire en passant, fortifie encore notre prétention de la gravité du Tu.
Pour revenir à la poésie, sur laquelle nous avons appuyé d'abord, on objecteroit en vain contre ce que nous avons avancé, qu'elle singularise toutes ses apostrophes; que cela n'est pas si absolu que nous prétendons, puisque toutes les pièces héroïques de théâtre emploient généralement le Vous, au lieu que le Tu n'est réservé que pour les comiques ; car il se faut souvenir qu'encore que ces sortes d'ouvrages soient habillés en vers, ils ne sont pourtant pas poétiques à proprement parler : ce n'est qu'une peinture rimée d'un entretien en prose ; ils supposent toujours en effet une conversation naturelle, et naturellement on ne parle pas en vers; il en est, en un mol, des vers d'une tragédie comme de ceux des Lettres et des Discours d'Horace, qui, comme il le dit lui-même, sont plutôt de la prose que des vers :
Neque si quis scribat, uti nos, Sermon! propiora, putes hune essepoetam.
(lïoratius, Sermon, 1, 4.)
Nous ne croyons pas, au reste, que personne se scandalise de nous voir adopter cet ouvrage de nos adversaires sous
(1) Vaugrelas,
m PARLAIT A DIEl\ 11
ombre que c'est, comme nous avons dit, une espèce d'enfant étranger, vu notre séparation. Dieu permit bien sous la Loi qu'on ornât son tabernacle des dépouilles des Egyptiens, et ni Salomon, ni Zorobabel, ne firent pas difficulté depuis, de recevoir : celui-là du roi de Tyr, et celui-ci du roi de Perse, les bois de cèdre et de sapin, l'or, l'argent, et généralement toutes les autres choses nécessaires à la construction des deux temples ; sous l'Evangile, tout de même, personne n'a trouvé mauvais que Justin, martyr, et saint Irénée, aient fortifié la religion chrétienne des raisonnements tirés de la philosophie des païens , et qu'ils se soient parés des ornements de l'éloquence des Grecs. Enfin les docteurs orthodoxes se sont heureusement servis des armes qu'ils a voient arrachées aux hérétiques ; et, pour nous rapprocher de notre sujet , la musique de nos propres psaumes, qu'au siècle passé nos pères empruntèrent en partie des litanies des Portugais, quoique catholiques-romains (particularité qu'on jugera peut-être assez curieuse), justifie la môme conduite à l'égard de nous autres réformés, par rapport aux gens de cette communion.
Ceci prouvera, pour le dire en passant, que nous ne sommes pas travaillés de cette scrupuleuse délicatesse de nos adversaires, qui leur fait rejeter jusqu'aux meilleures choses plutôt que de les partager avec ceux qui ne veulent pas donner dans leurs opinions avec aveuglement; faiblesse qui, pour leur honneur, n'a que trop paru dans le mépris qu'ils ont toujours fait des psaumes mômes de David, tout divins que l'Eglise les a toujours reconnus, seulement parce que nous semblions, au prix d'eux, nous être fait une plus grande affaire de cette adoption ; sur quoi le lecteur ne sera peut-être pas fâché qu'on le divertisse parle récit d'une petite histoire-anecdote, mais très véritable, que voici :
Urbain VIII, célèbre pape de Rome, n'étant encore que Maphce Barbcrin, fit un voyage en France vers le commencement du siècle que nous allons finir. Un jour qu'il étoit dans