DE BAYLE
« pas laissé de lire divers endroits de la traduction ; en un autre « temps j'aurois lu tout, ligne après ligne; mais on peut con- « naître ici ex ungue leonem. J'en ai rendu un beau et glorieux « témoignage à M. Leers, libraire de cette ville, qui reporte « aujourd'hui à la Haye ce manuscrit , et je ne doute point « que si les grands engagements qu'il a déjà contractés avec « plusieurs auteurs pour des impressions de longue ha- « leine, ne l'en empêchent, il ne soit ravi de contracter avec « vous.
, « Je n'ai qu'un petit avis à vous donner, que je vous prie « de prendre en bonne part, c'est qu'il me semble que quel- « quefois il y a trop de brillant et trop de tour recherché dans « la traduction. Par exemple, ce que vous dites de ce jeune « enfant exposé aux bêtes sur la mer et toujours conservé, est « conçu en des termes qui ne me semblent pas assez simples et « naturels pour la narration historique, selon Je goût d'aujour- « d'hui. Cela seroit admirable dans une pièce d'éloquence, ha- « rangue, ou telle autre chose; mais je suis sur que les lecteurs « qui se sont formé le goût sur les narrés historiques de « M. Fléchier, par exemple, qui est un grand modèle, trouve- « ront trop d'esprit et trop de figures étudiées dans l'endroit « que je vous marque. Comme il n'y a apparemment dans vo- « tre ouvrage que peu de tels endroits, et que le reste est de la « gravité naturelle qui m'a paru dans ce que j'en ai lu après, il « ne vous sera pas difficile d'y remédier, mais le tout en cas « que de meilleurs juges que moi que vous consulterez, soient « de cet avis.
« J'ai été ravi de voir tant de notes marginales, instructives « et curieuses, et qui donneront à votre version un très beau « relief. J'en ai remarqué une sur laquelle je crois que vous « ferez bien de réfléchir. Vous dites que Darès Phrygien etDictys « de Crète, sont des pièces forgées par Annius de Viterbe ; je
doute que vous ayez raison; faites des recherches sur cela. 11 « est bien vrai que ces deux ouvrages sont supposés, mais ils
78 LE CHAPITRE DES EXPLOITS d'aBIDES
« sont plus vieux qxYAnnius. Je suis avec toute la sincérité et « l'estime imaginables, mon très cher Monsieur, votre très hum- « ble et très obéissant serviteur.
- Bayle.
« Ce 25 d'août 1696. »
Ce que j'ai à dire sur les deux avertissements que M. Bayle me donnoit dans cette lettre, est pour le premier, que ce trop d'ornement qu'il trouve dans le chapitre d'Abidès, qui est le treizième du premier livre de l'histoire d'Espagne, n'est pas proprement une chose qui vienne de moi; il est visible par la lecture de l'original espagnol, que Mariana s'est délecté dans cette riante description. Ainsi, il eût fallu pour m'en écarter, que je m'ingérasse de redresser mon auteur, et je n'en avois pas le droit. Avec tout cela, je n'ai pas laissé, sur la remarque de M. Bayle, d'aplatir quelques boucles de la frisure que Mariana paraît avoir affectée, et je ne crois pas que dans cet endroit qui, comme M. Bayle môme l'avoue, n'a pas beaucoup de pareils dans tout l'ouvrage, on trouve présentement rien de trop attifé.
Pour ce qui regarde l'article d'Annius de Viterbe, que j'avois tourné d'une manière trop positive , il est certain que je ne l' avois fait que sur l'autorité de plusieurs garants dont les écrits subsistent encore; mais sur la remarque de M. Bayle, j'ai restreint la chose de sorte qu'on n'y peut plus rien gloser.
Pendant que le lecteur a l'idée remplie de ce blâme des trop grands ornements du style, il me vient dans l'esprit que peutêtre ne sera-t-il pas fâché d'être lui-même rendu juge de ce qu'il en doit penser, et de trouver ici ce chapitre (YAbidès dans l'état où (à la faveur de quelques petits adoucissements, comme j'ai dit) je Y ai arrêté sur le délicat scrupule de M. Bayle. Le voici :
Chapitre XIII (1) du premier Livre de /'Histoire d'Espagne, du R. P. Jean Mariana,
Savoir : Des exploits d'Abidès et de la sécheresse générale de l'Espagne.
Environ ce même temps, Gargoris, roi des Curetés, à ce que dit Justin, régnoit dans la forêt de Tartesse, où les anciens ont feint que les Titans tirent autrefois la guerre aux dieux. Ce prince ternit le lustre de toutes les grandes vertus qu'ont dit avoir été en lui, par la seule cruauté dont il usa envers son petit-fils Àbidès. Cet enfant étoit né de sa fille par un commerce clandestin, de sorte que pensant effacer cette tache de sa maison, il le fit exposer aux bêtes sur une montagne ; mais elles, quittant leur férocité, eurent pour ce pauvre innocent l'humanité que lui refusoit son grandpère; elles le nourrirent longtemps de leur propre lait. Cependant ce reproche muet fait par des bêtes mêmes, ne fut pas capable de l'attendrir; il commanda qu'on le mit dans un chemin fort étroit, afin que les bestiaux le foulassent aux pieds en passant; mais le ciel, au contraire, le destinoit à une grande élévation, et il échappa de ce péril, comme il avoit fait du précédent. On eut donc recours à une autre malignité : c'est qu'après avoir laissé des chiens et des pourceaux sans manger pendant quelques jours, on exposa cet enfant à leur gloutonnerie, afin qu'ils le dévorassent, et tout cela sans aucun effet; sa bonne fortune le délivra de ce danger aussi bien que des deux autres. Les chiennes même, comme touchées de compassion, l'allaitèrent, et il n'y eut pas jusqu'à la mer où on l'avoit précipité enfin, qui le soutint sur ses flots, et lui en faisant comme un berceau, le rendit sain et sauf sur le rivage, où une biche le nourrit de son lait. La qualité des aliments, principalement dans la jeunesse, contribue merveilleusement au changement du naturel; le corps et l'esprit s'y refondent, pour ainsi parler. On ne sauroit croire combien cette nourriture de lait de biche rendit le jeune Abidès dispos de tous ses membres; sa course égaloit celle des plus
(1) Nous pensons qu'il doit y avoir erreur dans l'indication du chapitre, car dans la traduction du père Charenton, le récit des exploits d'Abidès se trouve au chapitre XV, du 1er livre; le père Charenton adopte l'orthographe Habide au lieu d'Abidès. Voici du reste comment il traduit le commencement de ce chapitre :
« Le roi Gargoris, au rapport de Justin, régnoit sur les Curetés, qui étoient des peuples situés vers la forêt des Tartessiens ou de Tariffa. C'est là que les poètes ont feint que les Titans avoient fait la guerre aux dieux. Gargoris ternit par sa cruauté l'éclat de ses grandes qualités qui l'auroient, sans cela, rendu les délices des peuples. La fille de Gargoris avoit eu, avant son mariage, un enfant que l'on nommoit Habide. Le roi commanda que l'on exposât cet entant sur une montagne, pour y être dévoré des bêtes, comme s'il eût voulu anéantir le souvenir du crime de la fille, et effacer l'infamie de sa maison; mais les bêtes plus humaines que cet aïeul dénature, semblèrent se dépouiller de leur férocité naturelle et oublier ce qu'elles étoient, etc., etc.
Ces deux traductions sont trop dissemblables dans leur forme, pour qu'on puisse admettre, avec Prosper Marchand, que l'une ait été calquée sur l'autre.