LES EXPLOITS
légers animaux, et la confiance qu'il avoit en cette agilité, jointe à son tempérament vif et hardi, le porta à des brigandages si fréquents, si universels et si faciles, à cause de son adresse et de ses forces, qu'il se rendoit maître de tout et partout sans aucune résistance. Mais à la fin, néanmoins, ceux du pays lassé de ses insultes, résolurent de lui tendre des pièges, où, s'élant laissé prendre, il fut amené comme un criminel devant son grand-père. Ce prince n'eut pas sitôt jeté les yeux sur lui, que par un certain mouvement secret mais naturel , dont en semblables rencontres tous les hommes sont assez souvent saisis, sans en connaître la cause et peut-être par la force de quelque air de grandeur qui reluisoit sur son visage et qui démentoit ses habits, il le considéra avec beaucoup d'attention, et s'étant particulièrement attaché à quelques marques qu'on avoit appliquées sur son corps pendant son enfance (1), il reconnut la vérité de tout ce merveilleux événement; que ce criminel étoit son petit-fils, et que ce n'étoit pas sans le ressort de quelque haute Providence qu'il étoit échappé de tant de périls. Aussitôt sa haine se changea en amour; il lui donna lui-même le nom d'Abidès, le tint auprès de lui tant qu'il vécut avec tout le bon traitement et les démonstrations de tendresse d'un père, et à sa mort le nomma pour successeur de sa couronne et héritier de tous ses biens. L'habitude à la fatigue dès les premières années de la jeunesse, est un merveilleux préservatif contre les plus grandes adversités, et l'élévation du génie semble donner naturellement à un homme quelque droit d'autorité sur tous les autres. Abidèsdonc, qui avoit ces deux grands avantages, surpassa de bien loin tous les rois ses prédécesseurs; il porta ses sujets, que la rusticité de leurs mœurs avoit toujours jusque-là dispersés par les champs, à se ramasser dans les villes, leur remontrant l'importante utilité qui résultoit de cette communication réciproque tant pour la sûreté commune par le moyen des lois et des statuts que pour la connaissance des beaux-arts et pour le profit du commerce. La férocité de ces peuples s'humanisa par ce moyen, leurs mœurs furent plus traitables, et toutes les commodités de la vie s'établirent chez eux; on se remit aux diverses façons de la vigne et à la culture des champs, choses entièrement dépéries par la négligence des hommes, qui depuis longtemps se contentoient de l'eau des fontaines, et des simples fruits que la terre produisoit d'elle-même, et qui venoient sans plant ni semence. Abidès institua des lois, établit des tribunaux, nomma des juges et créa des magistrats, ce qui mit une parfaite intelligence entre toutes les parties de son royaume, et lui gagna l'affection de ses sujets et l'estime des étrangers. Il vécut longtemps quoiqu'il mourût trop tôt, parce que la douceur de sa domination fit que la durée en parut courte. Mais bien que son corps périt, sa réputation s'est conservée dans tous les siècles. On dit que ses successeurs ont longtemps
( \ ) Ou bien « à quelques seings qu'on avoit remarqués sur, etc. » Ou encore « à quelques-unes de ces marques qu'on apporte quelquefois du ventre de la mère.» (Variantes du manuscrit.)
i)'.\biim;>. 81
possédé son royaume, niais un ne fait aucune mention ni de leurs noms ni de leur âge; seulement on tient que les années elles exploits d'Abidès sont du temps de David, roi des Juifs. Justin veut qu'il ait été contemporain des Géryons, et le fait régner non dans toute l'Espagne, mais seulement dans quelqu'une de ses parties. Voilà pour ce qui concerne Abidès.
Il ne s'est rien passé dans les années suivantes de fort remarquable, si ce n'est une grande sécheresse tant d'air que de terre, qui dura l'espace de plus
de vingt-six ans, et qui commença environ le temps dont nous venons de parler. La plupart des historiens tombent d'accord qu'elle fut si prodigieuse, qu'excepté l'Ebre et le Guadalquivir, toutes les rivières et les fontaines d'Espagne tarirent, et que l'humidité qui lie la terre étant par ce moyen entièrement évaporée, elle s'entr'ouvrit toute, jusqu'à former de profonds abîmes qui empèchoient le passage à ceux que. la nécessité d'aller chercher de quoi vivre obiigeoit à s'enfuir dans d'autres pays. Cela fit que. toute l'Espagne, principalement vers le milieu, fut dépouillée de la beauté des arbres et des plantes, si vous exceptez quelques endroits des bords du Guadalquivir, et qu'il s'épandit une mortalité générale tant sur les hommes que sur les bêtes. La race des rois et des grands de l'Etat faillit entièrement, car quant au menu peuple que la médiocrité de sa fortune rend plus portatif, il se retira de bonne beure dans les provinces voisines et sur les côtes de la mer; mais enfin, après une quantité prodigieuse d'épouvantables vents qui suivirent cette sécheresse et qui déracinèrent tous les arbres, un torrent de pluies qui succéda rétablit tellement la terre que ceux qui s'étoient enfuis de tous côtés, retournant à leur ancienne demeure, renouvelèrent la race des Espagnols qui étoit presque entièrement dépérie. Voilà ce que la plupart disent: mais d'autres auteurs, gens de bon sens, de savoir et d'esprit, tâchent de décréditer cette narration toute fondée qu'elle est sur le témoignage de nos histoires, par les raisons que nous allons dire. C'est, par exemple, que pas un des historiens grecs et latins, ni même aucun de notre nation, à ce qu'ils prétendent, n'ont jamais rien écrit d'une particularité si remarquable, eux qui rapportent jusqu'aux moindres , qu'il n'est resté aucune trace de cette fuite et de ce retour des Espagnols, et qu'on ne voit aucune inscription, aucuns monuments qui en favorisent seulement la conjecture, toutes choses qui n'ont jamais manqué pour de bien moindres sujets. Enfin ils soutiennent qu'il est impossible qu'une sécheresse si forte et si longue, comme on veut qu'ait été celle-ci, ait laissé non pas des tilets d'eau seulement dans l'Ebre ou dans le Guadalquivir, mais même une seule apparence d'humeur, puisqu'on éprouve tous les étés combien la force du soleil dessèche toutes choses s'il arrive la moindre faute de pluie, jusque-là que les plus profondes rivières s'y tarissent, principalement si quelque force de constellation rend la sécheresse extraordinaire. Ils ajoutent de plus, que par une durée si considérable, non seulement la terre s'ouvriroit, mais que même elle se réduiroit toute en poussière, puisque, comme chacun sait, c'est le propre de l'humidité defcoaguler les corps et celui de la sécheresse de les résoudre, comme il se voit par