‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 46 sur 174 · I. — Article de M. fie Iflarolles · texte numérisé non relu

I. — Article de M. fie Iflarolles

Lorsque j'eus aehevé la traduction de Savédra, mentionnée ci-devant rtom. I, pag. 36), la connaissance du célèbre M. de 31arolles, abbé de Yilleloin, nie fut procurée par des amis communs, ce qui réussit avec d'autant plus de facilité, que nous étions lui et moi fort voisins, demeurant également vis-à-vis les salles du collège des Quatre-JXations. Comme ce savant , auprès de qui Ton avoit sans doute un peu trop fait valoir mon attachement a tout ce qui regarde les belles-lettres , voulut obligeamment s'enquérir de mes principales occupations, et qu'entre autres ouvrages, je vins à lui parler de mon Savédra, qui n'étoit point encore sous la presse, il en désira voir quelques échantillons. En les parcourant, il s'aperçut que partout où mon auteur citoit des passages de vers latins, je me contentois de les rapporter comme lui dans leur idiome naturel , quoique son ouvrage fut en langue espagnole , ce qui ne m' avoit point fait hésiter à laisser ces endroits dans le même latin original, quoique ma traduction fût française. M. de Ma-

8V L'ABBÉ DE WAROl LES.

rollcs me demanda les raisons de ce si grand scrupule que je me faisois de tenter la structure de deux ou trois vers qui ne pou voit tirer à de fort grands embarras, et il ne goûta aucune des deux que je lui alléguai. La première, celle que j'ai déjà insinuée, et qui résulte de l'exemple de mon auteur même , lequel n'en a pas usé autrement. La seconde, une maxime qu'on ne m'ôtera jamais de l'esprit, savoir, que quand on ne se sent pas cet heureux naturel, si indispensablement nécessaire à la poésie, il ne faut point s'opiniâtrer à vouloir être poëte en dépit des muses. M. de Marolles me dit , contre la première de mes deux raisons, qu'il n'en étoit pas des François comme des Espagnols, en fait de livres et de pièces d'esprit ; qu'en Espagne, il n'y a voit guère que les hommes, et mémo les hommes d'étude, qui se lissent une affaire de mettre le nez dans les livres ; que cela étant, un auteur trouvant en son chemin des citations et des autorités de passages anciens, n' étoit pas obligé de se rompre la tête à mettre en langue vulgaire toutes ces diverses citations ; mais qu'il n'en étoit pas de même en France, où les dames, sans se piquer de science grecque ni latine, se font une sérieuse affaire de toute sorte de lecture en leur languenaturelle : etque comme on nepeut pas honnêtement se dispenser d'avoir toute sorte d'égards pour ce beau sexe, ce seroit lui faire mal sa cour que de lui présenter un livre tout lardé de latin et de grec.

A l'égard de ma seconde raison, M. de Marolles la combattoit parle blâme qu'on devoit faire, en général, de cette indigne paresse si ordinaire à la plupart des hommes, qui les empêche de s'éprouver eux-mêmes en fait de talent. Que bien souvent tel se délie de sa capacité faute de l'avoir sondée; qu'il en est de plusieurs pensées et de plusieurs traits d'esprit, comme de ces étincelles cachées sous la cendre, lesquelles s'éteignent si Ton n'écarte point ce qui les couvre , mais soufflant dessus, s'allument bientôt en grand feu.

Toutes ces représentations de M. de Marolles, de la justesse

e'abbé de marolles. 85

desquelles je n'étois pourtant pas trop bien convaincu, furent néanmoins cause que, pour ne pas trop paraître mépriser ses avis, je m'appliquai peu à peu a la traduction française de quelques-unes des plus courtes de ces citations dont je parle ; et comme on dit d'ordinaire qu'en forgeant on devient forgeron, je me trouvai en fort peu de jours parvenu tellement quellement à la métamorphose que j'avois entreprise.

Mais, pendant que je suis sur cette matière, il me souvient dune ou deux scènes qui, à divers égards, se passèrent entre M. de Marolles et moi, et dont, sans craindre de préjudiciel* le moins du monde au respect dû à la mémoire de M. de Marolles, je ne crois pas devoir refuser le divertissement à mou lecteur.

M. de Marolles n'est pas le premier grand homme et habile homme en qui plusieurs excellentes qualités ont été accompagnées de quelques petits faibles ; bien des gens, d'ailleurs , faute de se bien connaître, se font une affaire de ce qui ne leur convient point du tout, pendant qu'ils négligent telles perfections cachées qui seroient capables de leur attirer l'admiration d'un chacun. Tout le monde se plaît à voir dans Y Art poétique de l'illustre M. Despréaux l'agréable peinture qu'il 3 fait de ce Florentin, qui

De méchant médecin devint bon architecte.

On peut dire à peu près quelque chose de semblable du fameux M. de Marolles. Il étoit universellement savant, et quoique entre autres parties des belles-lettres il possédât les poètes grecs et latins en un degré considérable, il n'avoit nullement le génie des vers. C'étoit assurément la moindre de ses qualités littéraires, et le barbier si grand railleur du roi Midas, dont parle ce même illustre, dans un autre endroit de ses ouvrages (1), ce barbier, dis-je, en enflant ses roseaux sur un autre

' 0 .lirai creuser la terre;, et. comme ce barbier,

Faire dire aux roseaux, par un nouvel organe :

Midas, le roi Midas a des oreilles dYme. (Boileau, Salue IX.)

Page 1