‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 49 sur 174 · SON ESTAMPE DES SCIEURS DE LONG · texte numérisé non relu

SON ESTAMPE DES SCIEURS DE LONG

nissoit , à graver cette petite pièce à l'eau forte. Etant allé peu après s'établira Paris, où sa réputation Fa voit fait appeler pour être joaillier du roi, il fit tirer quelques épreuves de cette petite pièce , dont deux ou trois seulement furent par lui abandonnées à quelques curieux de ses amis, sans que ce petit ouvrage fût plus autlientiquement exposé au grand jour. J'avois dès ma première jeunesse ouï parler plusieurs fois de cette petite histoire dans notre famille, et mon oncle (1 ), fds du bonhomme, dont je Mens de parler, m'en avoit, plusieurs années depuis, souvent fait un grand plat, exaltant la petite gravure, dont cependant il ne pouvoit me montrer la moindre épreuve, parce que son plus jeune frère, à qui la planche, parmi quelques antres nippes, étoit échue en partage, l'avoit emportée en Suède, où il étoit allé faire voyage pour être peintre en émail de la reine Christine. Je reviens présentement à ma scène.

Elle regarde ce bruit assez universellement répandu parmi Les curieux au sujet du fameux cabinet d'estampes que .M. de Marottes s'étoit amassé en plusieurs années avec beaucoup de soin et de dépense (2), et où Ton disoit comme un fait constant qu'il n'en manquoit aucune de celles qui avaient jamais été gravées soit en bois, soit en cuivre, soit au burin, soit à l'eau-

(1) Je crois qu'il s'appelait Henry Toutin; il était frère de ma grand-mère. Note du fds de V auteur. )

(2) L'abbé de MaroUes publia on 1666 un catalogua de ses livres d'estampes el figures en taille-douce. Il nous apprend, dans la préface, qu'il avait recueilli 123,400 pièces de plus de «1.000 maîtres en 400 grands volumes et plus de 120 petits. Ayant vendu au roi, moyennant 32,800 livres cette, immense collection, il travailla depuis à en former une autre, dont il publia le catalogue en 1672. (Voir au Livre des peintres, etc. Edition précitée, préface, p. 10.)

Déjà, en 1656, il écrivait dans ses Mémoires :

« Dieu m'a fait la grâce que pour aimer les images, je n'y ai point mis de superstition, et j'en ai fait un recueil si prodigieux, qu'elles se montent à plus de 70,000 ; mais c'est d'images en taille-douce sur toutes sortes de sujets. Je commençai à m'adonneren cette sorte de curiosité dès l'année 1644; et je l'ai si bien cultivée depuis ce temps-là, et avec si grande dépense pour moi qui n'ai pas beaucoup de biens, que je puis dire sans exagération en avoir de tous les maîtres qui se sont pu trouver, tant graveurs que dessinateurs et inventeurs, qui sont au nombre de plus de quatre cents.

90 LA COLLECTION D'KSTAMI'IlS i)Ë àt, DF- MÀtlOLLES,

forte. Un jour que M. de Marolles et moi nous nous entretenions de la prétendue universalité de cette collection, je lui demandai si ce que j'en avois ouï dire a voit un solide fondement, et s'il étoit lui-même si fort persuadé de la perfection de son recueil, sur quoi il m'assura qu'on ne l'avoit jamais pu convaincre du contraire; et moi, alors, étant bien aise de me donner le divertissement du petit embarras où je me doutois bien que je le jetterois par le récit d'un fait historique qui étoit incompatible avec sa prétention, je pris la liberté de lui dire que je croyois le pouvoir faire entrer en quelque défiance sur cet article. 11 me parut un peu étonné de cela, et me pria de m' expliquer plus au net; sur quoi je lui contai tout ce que j'ai dit ci-dessus de mon estampe des scieux de long. M. de Marolles, après quelque petit recueillement qu'il fit en lui-même, me pria de vouloir bien, vu les incommodités de son grand Age qui le rcndoient comme immobile, monter sur un petit gradin destiné à atteindre jusqu'aux plus hautes de ses tablettes, et d'en tirer un grand in-folio qu'il me marqua. Il ne l'eut pas plutôt entre les mains, qu'à la troisième ou quatrième ouverture de feuillet il me fit voir parmi une cinquantaine de petites pièces de la taille de celle dont je lui avois parlé, le morceau que je croyois lui devoir être absolument inconnu, et ainsi me donna à moi-même la vue qui jusque-là m'avoit été cachée, nonobstant toute la connaissance domestique que d'ailleurs j'en avois, et dont je croyois que quant à lui cela lui devoit être entièrement lettre close (1 ). Je ne puis gagner sur moi de quitter cet article sans marquer que M. de Marolles, qui autant qu'il pouvoit déterrer de particularités des talents et de la vie des illustres dont il avoit si soigneusement ramassé les ouvrages, en faisoit des extraits pour être insérés dans les feuillets où toutes ces estampes

(1) L'abbé de Marolles,, en parlant de l'importance de sa collection d'estampes, cite, dans ses Mémoires, les noms d'une centaine d'artistes français, entre autres celui de Jacques Toutin. 11 est probable que ce Jacques Toutin n'est autre que l'aïeul de Rou, quoiqu'il ne nous soit connu qu'avec le prénom de Jean.

JEAN TOUTINj INVKNïEnî DE LA PEIMLRK SUU EMAIL. 91

étoient légèrement collées par un des coins, Il se donna la peine d'en travailler un à plaisir à l' honneur de mon grand père, sur tout ce que je lui dis de la réputation qu'il s'étoit acquise, comme l'unique auteur du merveilleux secret des portraits et des tableaux en émail, et dont pour écarter le soupçon, de partialité et d'intérêt qu'on pourroit prendre contre moi, de m'en être un peu trop fait accroire sur ce chapitre, je me contenterai de rapporter ici un autre témoignage revenant à celui-là, et qui écarte absolument toute sorte de défiance sur l'article. C'est celui du sieur Félibien à la page 429 de ses Principes, etc., savoir dans le troisième Livre qui traite de la Peinture ; voici ce qu'on y trouve.

< Avant l'an 1630, ces beaux ouvrages qu'on voit aujour- « d'hui sur l'or, et où l'on fait en émail des portraits aussi bien « peints qu'à l'huile, étoient encore inconnus ; car ce ne fut que deux ans après, que Jean Toutin, orfèvre de Chàteau- « dun, qui émailloit parfaitement bien avec les émaux ordinaires et transparents, et qui avoit pour disciple un nommé < Gribeliiv, s' étant mis à rechercher le moyen d'employer des « émaux qui fissent des couleurs mates, pour faire diverses « teintes, parfondre le tout au feu, et conserver une même « égalité et un même lustre, en trouva enfin le secret, qu'il « communiqua à d'autres ouvriers, qui tous contribuèrent en- « suite à le perfectionner de plus en plus » (1).

Je ne sais si je ne pourrois point encore qualifier de scène une conversation grave où j'assistai un jour, en rendant visite à M. de Marolles. Je trouvai auprès de lui quatre ou cinq ecclésiastiques d'un ordre distingué, tous gens de savoir et d'esprit,

(1) « Dubié, orfèvre, qui travaillait dans les galeries du Louvre, fut un des premiers élèves de Jean Toutin; Morlière, natif d'Orléans, mais qui demeurait à Blois, le suivit de près; s'étant appliqué particulièrement à peindre en émail sur les bagues et sur les boîtes de montres, il se mit en grand crédit. Morlière eut pour disciple Robert Vauquer de Blois, qui a surpassé tous les autres à bien dessiner et à donner de belles couleurs. Il mourut en 1670.» (Félibien, Principes de Varchitecture, de h, sculpture et delà peinture. Livre ÏII>p. 430.)

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