‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 70 sur 174 · D'ABLANCOURT · texte numérisé non relu

D'ABLANCOURT

laquelle nétoit pas plus aise que quand elle i'avoit auprès u elle à ses heures de récréation. Mais comme le faible de ce merveilleux talent, qui faisoit le principal mérite de M. d'Ablancourt, est que presque tous ceux qui s'y laissent aller s'ar rètent plus à la gaillardise du mot pour rire qu'à la vérité et à la solidité des choses mêmes, et qu'ils gobent, pour me servir de ce terme commun , tout ce qu'on leur présente à droite et à gauche, et le font de môme avaler à tous ceux à qui ils veulent plaire. M. d'Ablancourt étoit, sur ce chapitre, un des hommes du monde qui tomboit le plus dans ce défaut. On en va voir une preuve dans ce que j'ai à dire de la petite dispute que nous eûmes lui et moi en présence de M. le comte de Pembroke, qui parut y prendre assez de plaisir. Comme la conversation étoit tombée sur le mérite de quelques-uns de nos plus beaux esprits français (auxquels Son Excellence, par la droiture de son cœur et par la délicatesse de son bon goût, ne faisoit pas difficulté de rendre justice, contre le génie assez ordinaire à sa nation), on s'étendit beaucoup en particulier sur les louanges de M. Ménage ; mais ce ne fut pas M. d'Ablancourt qui montra le plus (ï empressement sur cet article; au contraire, il s'égaya, d'un air moqueur, sur le compte d'une prétendue raillerie qu'on avoit faite chez cet illustre même, et à sa barbe, de son entêtement mal conçu, tant pour la parade de plusieurs langues que pour ses Origines de la langue italienne; sur le premier desquels deux articles il ne manqua pas d'alléguer l'épigramme maligne de M. Le Goux-Louvigny que j'avois déjà ouï réciter plusieurs fois et que voici:

Je liens, quant ù moi, que Ménage, Oui tranche du grand personnage, Et dont quelques-uns ont fait cas, Dans ses vers et dans ses harangues, Parle quatre sortes de langues, Tour montrer qu'il ne les sait pas.

Et pour ce qui est du second article, savoir, les Origines, etc., " 9

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voici le joli conte dont M. (TAblancourt voulut divertir Son Excellence pour appuyer ce qu'il venoit de dire contre M. Ménage, en renvoyant bien loin les louanges qu'au rebours de tout cela j'avois données à cet homme illustre, et principalement par rapport à ses Origines italiennes. Il disoit donc comme une chose qu'il prétendoit courir partout, qu'un bel esprit gentilhomme italien, étant en visite chez M. Ménage, et ayant, après plusieurs discours, aperçu sur sa table un exemplaire de ses Origines, mais encore incomplet, à cause qu'il en restoit encore quelques feuilles à imprimer, et faisant semblant de ne pas regarder cet ouvrage comme ouvrage de celui-là même à qui il parloit, s'étoit mis à rire de la pauvreté de certains esprits qui se mêloient d'écrire de choses qu'ils n'entendoient pas, et que ce galant homme, comme pour mieux autoriser ce qu'il avançoit là, jetoit particulièrement, et comme tout exprès, les yeux sur un certain article, où selon le jugement de M. d'Ablancourt, la marque d'ignorance, dont le bel esprit italien parloit, étoit toute visible.

Je haussois de temps en temps les épaules sur le ridicule de cette fable, lequel me paraissoit devoir sauter aux yeux de tout le monde; et lorsque M. d'Ablancourt eut achevé : « Si Son Ex- « cellence, dis-je en m'adressant à elle, veut bien me per- « mettre deux mots de réplique à monsieur qui vient de par- « 1er, je ne désespère pas de détruire tout le conte qu'il vient « de faire. » Milord, étant bien aise de voir à quoi cette scène aboutiroit, m'ordonna de dire ce que je trouverois à propos ; sur quoi, continuant d'adresser mon discours au comte de Pembroke : « Si M. d'Ablancourt, dis-je, dans la seule vue de diver- « tir Son Excellence, avoit eu la précaution d'avertir la compare gnie qu'il ne prétendoit donner son histoire que pour le prix < qu'il l'avoit reçue, je n'aurois rien à lui reprocher; mais je « m'étonne comment, du bon sens qu'il est, il adopte le pre- « mier, puis veut faire adopter aux autres de petits contes « bleus, qu'avec sa permission, je soutiens être destitués de

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loute vraisemblance ; car je prétends, pour n'aller pas cher- « cher plus loin des preuves de mon dire, qu'il est hors de toute « apparence de raison, et que ce seroit même une action impudente et tout à fait folle à un gentilhomme qui nous est pro- « posé comme sage et sachant le monde, d'aller de but en blanc « rompre en visière à un illustre de la plus belle et de la mieux « établie réputation qui se puisse voir, et chez qui il va faire « des visites purement de bienséance et d'honneur; dessein tout opposé à une aussi impertinente incartade que celle dont « monsieur vient de faire un si grand plat. Mais j'ai à dire quel- « que chose de plus convaincant encore que tout ceci : c'est que non-seulement il n'est pas vraisemblable, mais qu'il est « môme absolument impossible que le fait dont il est question " soit jamais arrivé; car puisqu'il s'agit d'un véritable Italien, < et d'un Italien, homme de naissance et d'esprit, je soutiens « qu'un tel homme ne sauroit prendre le change jusqu'au point « de prétendre trouver des fautes grossières dans un ouvrage « auquel, bien loin de là, toute une académie célèbre, assem- « blée exprès en corps, a donné les plus grandes marques d'approbation; et bien plus, a chargé son secrétaire d'office de « sceller ces témoignages authentiques d'une lettre expresse au nom de tout le corps. Car de dire que ce sont là de simples honnêtetés qu'il faut toujours prendre au rabais, je sou- « tiens que cela ne peut avoir de lieu ici, parce qu'une compa- « gnie de cette haute volée, et qui en cette seule qualité de « compagnie et de corps assemblé, l'emporte toujours de bien « loin sur un seul particulier, de quelque mérite qu'il puisse « être; une telle compagnie, dis-je, n'a garde de s'aller com- « mettre, par une lettre authentique, à donner des louanges graves et du plus grand sérieux, à un ouvrage qui, bien loin ' d'en être digne, seroit aussi ridicule qu'on veut faire passer « celui-ci. Or, j'ai en main cette lettre authentique et ces éloges graves et sérieux de l'académie dont je parle, qui est celle de « Florence ou délia Criisca. »

Je fortifiai lout ce que je venoisde dire d'un précis de l'histoire que j'ai déjà faite ci-devant, touchant la dispute de 31.31. Chapelain et Ménage, portée au tribunal de cette fameuse académie, qui fit bien voir jusqu'à quel point elle estimoit et combien elle reconnaissoitla grande capacité de ces deux messieurs, et principalement celle de 31. Ménage, en faveur de qui elle sembloit s'être le pins déclarée. Je fis même, à l'aide d'un peu de mémoire, quelque petit abrégé des plus considérables endroits de diverses lettres, dont, tant l'Académie que quelques-uns de ses membres et autres savants illustres, avoient honoré 31. Ménage, et par elles exalté, sans presque aucune restriction, non-seulement son ouvrage des Origines italiennes, mais généralement tous ses vers italiens, et ses observations sur YAminte du Tasse; en un mot, j'établis si bien tout le contraire des prétentions de 31. d'Ablancourt qu'assurément les rieurs ne furent pas de son côté.

Comme le lecteur, après tant d'étalage que je lui ai fait de tous ces éloges donnés par tant de personnes illustres, et à 31. 31énage et à ses écrits, pourroit n'être pas content de la suppression que je lui en ferois sij'endemeurois là, je donnerai ici des échantillons de quelques-uns des principaux.

Le premier sera tiré de la première lettre de l'Académie florentine à MM. Ménage et Chapelain, en commun; en voici la traduction, car l'original est italien :

« 11 seroit, 3fessieurs, très difficile de vous bien exprimer « l'applaudissement général avec lequel vos lettres ont été reçues de notre Académie, et avec quel plaisir et quelle admi- « ration elle les a lues et relues, tant pour l'obligeante confidence et f estime extraordinaire que vous nous y avez « témoignées, que pour la pureté, l'éloquence et la connais- « sance parfaite que vous y faites paraître de tout ce que notre « langue a de pins lin et de plus délicat, et qui nous ont jetés « dans l'admiration, non sans une espèce de petite gloire, de

et l'académie della grtjsca. 133

« voir notre langue si parfaitement enracinée dans le cœur de « la France.

« Votre dispute, Messieurs, est noble et soutenue par toute « sorte d'érudition et d'esprit; elle a pour fondement une ma- « tière de très grand prix; et la cause est défendue avec une « force sans rudesse et avec une franchise sans offense. C'est « ce qui a fait qu'encore que, d'abord le dénoûment de la dif- « ficulté proposée ne parût pas devoir donner de la peine, à « force néanmoins de bien peser les subtilités et savantes rai- « sons dont chacun de vous soutient sa cause, et les considé- « râbles exemples dont il les appuie, nous en avons été comme « embarrassés et confus, douteux en un mot sur le jugement « que nous en devions prononcer, et presque résolus d'en « abandonner l'entreprise et de laisser à chacun l'entière « liberté de son sentiment, nous trouvant d'autant plus portés « à ce parti que nous voyions plusieurs de nos académiciens « fort partagés à cet égard, les uns tenant pour l'une des deux « opinions, et les autres pour l'autre. Mais cette résolution, à « ce que vous désiriez de nous, à l'estime principalement que « vous avez témoigné faire de cette Académie , et encore « plus aux devoirs de notre reconnaissance, nous nous efforce- « rons, avec le dernier attachement, de pénétrer dans la plus « probable intention du poète, sur le sens duquel vous êtes en « peine, et vous en recevrez au plus tôt notre avis, dont jusque- « là nous vous prions d'excuser le retardement, à cause que la « quantité et la diversité des opinions de toute l'Académie ne « nous permet pas une prompte diligence. Nous vous souhai- « tons, Messieurs, toute sorte de prospérité et de bonheur, et « sommes, Messieurs, vos très affectionnés et très obligés ser- « viteurs.

Ainsi signé :

« l'-Arghiconsul et les Académiciens della Crusca. « Lo Smunto, secrétaire.

« A Florence, le 22 août 1654. .

134 î/acapkmif r»ELr.\ crusca

Le second échantillon que j'ai à produire est un extrait que j'ai à donner d'une lettre française du fameux M. Gostard à M. Ménage, que voici :

« Monsieur,

« Yos poésies italiennes ont été lues dans la petite famille ; « c'a été avec un plaisir sensible. Si je m'y connais, il n'est « rien de plus pur et de plus chaste que votre élocution ; rien « de plus fin et de plus subtil que vos pensées; et rien de plus « harmonieux que la structure de vos vers. Vous inventez très ' heureusement et vous imitez avec un pareil succès. Vos originaux méritent d'être copiés en toutes les langues; et vos « copies passeront quelque jour pour originaux, tant elles ont « de naïveté, de génie et de hardiesse. Enfin, Monsieur, ce « que vous venez de publier, pourra donner de la jalousie à vos « confrères de l'Académie délia Crusca. Feu M. de Nancel m'a « conté, qu'étant à Rome, un de ses amis l'avertit de ne plus « faire de si bons vers italiens; et que, s'il continuoit, il savoit « de bonne part que les beaux esprits de ce pays-là étoient ré- « solus de le poignarder. Prenez, Monsieur, vos mesures là- « dessus, et que cet exemple vous fasse sage si vous allez, « jamais à Florence. »

Je tirerai pareillement mon troisième échantillon d'une lettre de la même Académie florentine à M. Ménage seul, et au sujet de ses observations sur YAminte du Tasse. Et voici ce que je me contenterai d'en produire :

« Monsieur,

« Vos remarques sur YAminte du Tasse sont si heureusement conçues, et elles sont ornées d'une diction si élégante et si « pure, qu'il est impossible de ne pas reconnaître que vous y « avez employé tout ce que notre langue a jamais renfermé de « la plus raffinée délicatesse; de sorte que, joignant l'érudition « dont elles sont enrichies à la naïveté du style dont elles sont

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