AVEC BAYLE
j'en ferois ne pourroit être regardé que comme une vaine ostentation dont je suis bien aise de ne me pas faire soupçonner. C'est dont principalement dans cette vue de Futilité et de la satisfaction publique que je joindrai encore ici quelques autres lettres dont ce savant ami m'a régalé en diverses occasions , et dont la première qui se présente à mes yeux dans Tordre du recueil que j'en ai fait, regarde une Histoire, dans toutes les formes, de V Académie royale de peinture et de sculpture (1 ), à laquelle je m'occupai, il y a quelques années, en faveur d'un illustre
(1) M. A. de Montaiglon a public en 1853 (Collection Jannet), d'après un manuscrit de la bibliothèque impériale, des Mémoires pour servir à l'histoire de l'Académie royale de peinture et de sculpture, depuis 1648 jusqu'en 1664, qu'il attribue à Henry Testelin. De son côté, M. Paul Lacroix vient de publier, dans la Revue universelle des arts (numéros d'août 1856 et suiv.), un autre manuscrit conservé à la bibliothèque de l'Arsenal (H. n" 822 bis), portant le même titre, et qu'il considère comme le texte original des mêmes mémoires. Le savant bibliothécaire de l'Arsenal, sur quelques extraits que nous lui avions communiqués, a pensé que Jean Rou pouvait être l'auteur de cette première rédaction.
Cette hypothèse a de prime abord beaucoup de vraisemblance, puisque Jean Rou fut employé comme secrétaire adjoint de l'académie, et qu'il eut de fréquents et d'intimes rapports avec plusieurs de ses membres, notamment avec son secrétaire perpétuel, Henry Testelin, qu'il retrouva plus tard en Hollande, et qui lui confia, évidemment dans un but personnel et intéressé, tous les registres de l'académie. Il y a en outre une certaine connexion entre le plan général du manuscrit, publié dans la Revue universelle des arts, et la première partie du travail de Rou.
Mais ces indices ont contre eux des objections qui nous paraissent insurmontables. Aucun des deux manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal n'est de la main de Rou ; l'orthographe n'est pas la môme et la dissemblance du style est frappante : le style de Jean Rou est beaucoup plus fleuri et sa relation contient plus de rapprochements et de comparaisons historiques. Sa préface est toute différente de celles des manuscrits publiés, et les citations qu'il nous donne de son propre travail ne se trouvent pas reproduites dans ces Mémoires.
Il est probable (et quelques fragments d'une lettre de Jacques Gousset, page 22, tendraient à nous confirmer dans cette supposition) que l'auteur (ce serait alors Henry Testelin) ou un des auteurs des manuscrits publiés, se soit servi des matières préparées par Jean Rou, en s'écartant de sa rédaction, quoique, d'après les extraits qu'il nous fourmt lui-même et la correspondance de Bayle, son ouvrage présente les caractères d'un travail complet et homogène*
En attendant que cette question soit décidée, nous préférons n'admettre aucune solution prématurée, et peut-être qu'à notre époque de recherches historiques, la découverte de cette précieuse Histoire de l'Académie roxjale de peinture et de sculpture de Paris, qui obtint l'approbation de Bayle, viendra éclaircir le mystère.
10 HOU ÉCRIT UNE HISTOIRE DE l'aCAIjEMIK
membre (1) de ce célèbre corps avec qui, depuis longtemps, j'étois lié d'une amitié fort étroite, et qui étant secrétaire per pétuel de cette compagnie, m'abandonna dans cette v lie tous ses registres, sur lesquels je dressai l'histoire dont je parle. Je m'attache d'autant plus à cette lettre, qu'elle renferme un point de critique à la lecture duquel les curieux de ces matières pourront bien ne pas se déplaire. C'est sur le style qui est gardé dans le prélude de cette histoire que M. Bayle trouvoit être un peu trop fleuri, mais à quoi, sans opiniâtreté, je crois avoir suffisamment de quoi répondre. Voici cette lettre de M. Bayle (2), ou pour mieux dire un fragment, parce que tout ce qui suit les dix ou douze premières lignes qu'on va voir, roule sur ses démêlés avec M. Jurieu, lesquels n'ont que faire ici.
« A Rotterdam, ce 18 mai 1691.
« Je vous renvoie, mon très cher Monsieur, le morceau que « vous m'avez communiqué de l'histoire que vous avez entre- « prise. Je suis ravi que vous vous soyez chargé d'un travail « si curieux et si instructif, et où vous êtes si capable de réus- « sir; notre siècle et les suivants vous en seront fort obligés. « J'ai lu avec beaucoup de satisfaction votre début et votre « plan; je voudrois néanmoins diminuer un peu les ligures trop « fréquentes du style, et puisque vous voulez que je vous en « dise mon sentiment, mon avis que je soumets et que je dois « soumettre au vôtre , seroit que vous prissiez, même dans « l'introduction, un style moins fleuri, moins peint et moins « travaillé ; vous savez que c'est le goût de notre siècle d'aimer « le naturel dans le discours. »
(t) Henry Testelin, dont il est question ici, succéda en 1650 à son frère Louis Testelin, dans la charge de secrétaire de l'Académie de peinture et de sculpture de Paris, et conserva ses fonctions jusqu'en 1681. Placé dans l'alternative d'abjurer sa religion ou de quitter son pays, il préféra le dernier parti, et se retira à la Haye, où il mourut en 1693, âgé de quatre-vingts ans.
(2) Elle se trouve imprimée en entier sous le n° 93 des Lettres choisies de Bayle.