‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 96 sur 174 · II · texte numérisé non relu

II

226 nui; "fait la connaissance

M. de Thoiras-Rapin, retiré, à mon grand regret, depuis quel qucs années à Wézel; mais avec qui je me console d'entretenir toujours un commerce assez régulier. Il débuta auprès de moi par une offre si généreuse, que me lit de sa part, avant que nous nous vissions, feu M. de la Devèze, notre commun ami, que je n'y songe jamais sans des sentiments d'admiration, n'y ayant rien qui mette une plus grande borne à l'amitié que la bourse ; et ce fut cependant par là qu'il ne tint pas à lui de commencer, si je l'en eusse voulu croire, et cela à l'occasion de mes Tables enlevées depuis si longtemps, et dont il croyoit que je ne négligeois une seconde édition que faute de moyens suffisants à une entreprise de cette force ; mais je lui fis connaître, en le remerciant de sa générosité, que j'avois d'autres raisons encore plus pressantes qui me détournoient de cette pensée, et que je n'allègue point ici. Quoi qu'il en soit, voilà par où nous commençâmes à nous connaître, M. de Kapin et moi. L'année suivante, son bon cœur le tourna vers une autre pensée pour moi.

Il étoit en ce temps-là gouverneur du fils aîné de miiord Portland, et c' étoit 8a Majesté même, le grand Guillaume, roi d'Angleterre, qui l' avoit obligé à se charger de cette commission par le grand intérêt qu'il prenoit à une éducation toute distinguée de ce jeune miiord, à cause de son père qu'il honoroil depuis longtemps du premier degré de sa faveur. M. de Eapin qui attendoit de jour à autre, selon les promesses de ce prince, un poste distingué dans les armes, auxquelles ils'étoit glorieusement signalé, fut d'abord un peu surpris de la proposition; mais le roi, qui avoit depuis bien du temps connu sa sagesse, sa conduite réglée, son bon sens, même la délicatesse de son esprit, et surtout un certain air du beau monde, et ces manières nobles et aisées qu'on n'attrape qu'avec les gens de qualité, ne crut pas pouvoir trouver personne si capable de remplir les vues qu'il avoit fort à cœur pour la culture de cette jeune plante ; en un mot, il lit entendre à M. de Kapin que s'il avoit cette

DE lUPIN-TIiOllUS. » 22hT

complaisance pour lui, cela lui vaudroit beaucoup au delà de ce qu'il pouvoit avoir espéré de ses promesses précédentes; ainsi l'engagement dès lors fut arrêté , et c'étoit dans le temps qu'il remplissoit encore cette vacation que je vins à le connaître par les généreuses avances de sa part dont j'ai déjà parlé.

La seconde pensée obligeante que, selon que j'ai dit ci-dessus, M. de Kapin eut pour moi fut telle. M. Le Yassor, célèbre auteur de Y Histoire de Louis XIII, s'étoit depuis quelque temps engagé à donner quelques-unes de ses heures à milordWoodstock (1), fils aîné du comte de Portland, sur des entretiens de belle littérature, non point par voie de leçons magistrales, mais comme par simple conversation, mais une conversation triée, et sur toute sorte de sujets, curieux, savants et nobles, choses dont l'esprit de cet homme rare étoit amplement meublé et enrichi. M. Le Yassor, après avoir vaqué un temps assez considérable à cette fonction, fut obligé de passer en Angleterre pour des raisons dans lesquelles je n'ai que faire d'entrer; et la grande amitié qui s'étoit insensiblement mais fortement cimentée entre M. de Rapin et moi, me donna la liberté de m'ouvrir à lui sur une pensée qui m' étoit venue à l'occasion du départ de M. Le Yassor» J'avois en ce temps-là beaucoup plus de loisir que de matière d'occupation, et j'ai toujours aimé le travail. Je lui demandai si nonobstant la grande différence que je reconnaissois y avoir entre les talents de M. Le Yassor et les miens, faute néanmoins de quelqu'un plus capable de succéder à M. Le Yassor, ce ne seroit point à moi un peu trop de présomption que de lui demander s'il jugeroit à propos de me proposer à milord de Portland. M. de Rapin me dit là-dessus que je me moquois en lui parlant ainsi; que dès avant que M. Le Yassor parut en ces provinces, je lui étois plusieurs fois venu en l'esprit au sujet de ce poste, mais qu'il avoit banni cette

(1) C'est le duc de Portland) mort depuis à la Jamaïque, dont il étoit gouverneur. [Xote du fils de Vnuteur.]

Page 1