AU FILS AINE DU COMTE Ï>E PORTLAND
niers siècles, puisque dans les étroites bornes d'un terme si resserré, il étoit impossible de remonter plus haut? Je promis à M. de Rapin de satisfaire à sa demande dès le lendemain ; et en effet le lundi 30 août, m' étant rendu chez milord Woodstock, je commençai ma fonction dès ce jour par le petit discours dont voici le titre :
Projet d'une introduction à l'histoire des deux derniers siècles, par anticipation de quelques particularités des quatre ou cinq précédents*
« Messieurs,
« On peut dire de chaque période un peu considérable de « l'histoire universelle, qu'il en est, à peu près, ou comme des « ruisseaux et des rivières qui ont toujours une source certaine « à laquelle on est nécessairement contraint de remonter, si on « les veut parfaitement connaître, ou comme des parties du « corps humain, qui ont entre elles une si étroite enchaînure « de nerfs, de muscles et d'emboîtements, qu'encore qu'on « s'arrêtât à la plus simple de toutes, toujours seroit-on obligé « de reconnaître ou la dépendance ou la liaison que chacune « a avec quelque autre.
« Cela fait que si l'on choisit dans l'histoire générale, ou un « certain siècle dont on veuille embrasser tous les événements,
< par rapport aux histoires particulières; ou un certain fait, « simple à la vérité, mais si considérable que l'économie ordi- « naire de quelque partie du monde en ait été dérangée, il « faut nécessairement, dans tous ces cas, pousser plus avant
< que le point auquel on sembloit d'abord s'être fixé.
« Supposons par exemple qu'une louable curiosité ait pris « à quelqu'un de connaître l'état présent de l'Europe, et de sa- « voir la raison et les enchaînures de tout ce qui s'y est passé « de plus mémorable dans le siècle que nous allons finir, il y
trouvera de certaines complications d'intérêts si éloignés,
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<c par rapport à leur première origine, que pour en bien com- « prendre la nature et en démêler tous les nœuds, il lui faudra « recourir jusqu'à une époque de plus de trois cents ans. J'in- « sinuerai par un seul trait la vérité de ce que j' avance ici, « c'est la disposition aux guerres et aux disputes où se trou- « vent encore aujourd'hui les deux grandes monarchies de « France et d'Espagne; cela n'est pas d'une source moins éloi- « gnée de notre âge que l'intervalle de près de trois siècles, « puisque cela avoit commencé par le meurtre du duc d'Orléans, « Louis, que le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, son cousin « germain, fit assassiner dans Paris le 23 novembre 1407.
« Que si au lieu d'un siècle, le curieux dont nous parlons en « veut embrasser deux, afin de se donner plus de carrière, il « trouvera vers le commencement de cette époque qu'il se sera « proposée, l'extinction et pour ainsi dire le cercueil de ces « sanglantes factions d'Angleterre, que les odieux noms de « Rose blanche et de Rose rouge ont rendues si célèbres : ce qui « l'engagera à en aller chercher le berceau dans la nâis- « sance d'Edouard Ier, vingt-neuvième roi d'Angleterre, qui, « par la dispute qu'il eut à quelques années de là avec son frère « Edmond, duc de Lancastre, donna lieu à la première (1) des « deux origines de ces fameuses discordes, et qui est éloignée « de nous de plus de quatre siècles.
« Afin donc de dresser un plan commode pour l'intelligence « des deux siècles dont je viens de faire mention et dont nous « allons bientôt finir le dernier, je dis qu'étant besoin pour y « bien réussir, d'anticiper une légère perquisition de quatre « ou cinq autres siècles qui ont précédé ces deux-là (mais en « ne les parcourant que comme un éclair, et à des égards fort « bornés quant au nombre), nous aurons à examiner, par
(1) Cette première origine prétendue est regardée comme quelque chose dé trop suspect, pour ne pas dire fabuleux; cependant il y a des auteurs qui la soutiennent, comme cela parait dans Vignier, anno 1273, et dans Rozemond, Guerres civiles d'Angleterre, partie IIe, page 153, ligne 2. [Note de Fauteur.]
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exemple, pour ce qui est de l'histoire ecclésiastique : 1° l'élection des papes par les seuls cardinaux, ce qui commença par Célestin II, en 1143; 2° le transport du siège papal de Rome à Avignon, où il fut relégué pendant soixante-dix ans, ce que les Italiens, pour cet effet, appellent la Captivité de Babylone. En troisième lieu, le grand schisme d'Occident, qui dura cinquante ans et dix mois, et où l'on vit quelquefois jusqu'à trois papes en même temps se disputer la tiare, et partager dans leurs différents intérêts tous les Etats et princes de l'Europe. En quatrième lieu, les grands démêlés de Jules II et de Louis XII, roi de France. En cinquième lieu, l'abolissement de la Pragmatique sanction sous Léon X ; 6° les intrigues frauduleuses du Concile de Trente, sous Paul III qui le commença et Pie IV qui le conclut ; 7° ce qu'il y eut de principal et de plus curieux dans la vie et sous le pontificat de Sixte V; 8° les démêlés de Paul Vavec la république de Venise; 9° la guerre de Candie et la pyramide de Créqui, sous Alexandre VII ; 1 0° et enfin les chagrins réciproques entre Innocent XI et Louis le Grand, au sujet de la Régale. « A l'égard de l'empire, tout de même, on pourra s'exercer sur les factions des Guelfes et des Gibelins ; sur l'institution des sept électeurs; sur la grande querelle des empereurs avec les papes au sujet des investitures ; sur la ligue de Smalkalde ; sur les guerres de Bohême et de Hongrie ; sur la constitution de la célèbre Bulle d'or; sur les différentes révolutions de l'électorat palatin; et enfin sur les grands attentats de Charles-Quint et de son frère Ferdinand Ier, pour l'oppression de la liberté germanique.
« Pour ce qui concerne la France, il y aura à examiner :
1° l'origine des douze pairies, et à voir ce que les six laïques
sont devenus; cette époque remonte jusqu'à Louis VI, dit
« le Gros, mais on n'insistera sur son règne que par rapport à
« cette fameuse institution, dont la connaissance est, quant à
« elle, indispensable pour l'entière et parfaite intelligence de
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« plusieurs faits importants, comme par exemple et 2° les
guerres d'Angleterre, et pourquoi les rois de cette nation se <> qualifient aussi rois de France ; 3° et enfin les différentes « guerres pareillement tant en Italie qu'avec l'Espagne, et la « première origine de l'antipathie qui se trouve entre ces deux « nations.
« Dans l'histoire d'Angleterre : 1° les factions, par exemple, « des deux Eoses, blanche et rouge, c'est-à-dire les fameux « démêlés au sujet de la couronne entre les deux maisons « royales de Lancastre et d'York; 2° les massacres d'Irlande, « et si l'on veut remonter quelques siècles plus haut, ce qu'il « y a de plus remarquable dans la conquête de cette couronne; « 3° les guerres avec l'Ecosse ; 4° l'état républicain sous Crom- « vvell ; 5° les secousses données à la liberté de la nation par « Jacques le détrôné ; 6° et enfin l'affranchissement héroïque « de cette même nation par le grand prince qui y règne glo- « rieusement aujourd'hui.
« Dans l'Espagne, nous aurons à voir la jonction de la Cas- « tille avec l'Aragon en la personne des rois Ferdinand et Isa- « belle; l'expulsion des Maures par les mêmes princes; la dé- « couverte du Nouveau Monde et les diverses conquêtes dans « les deux Indes; les sept quenouilles de Castille, les trois d'A- « ragon et les deux de Portugal ; les diverses disputes de cou- « ronne en Portugal et en Aragon , quatre pour l'un et cinq « pour l'autre; l'usurpation du Portugal par Philippe II, et « enfin le recouvrement qui en fut fait soixante ans après par c la maison de Bragance, qui est présentement maîtresse de ce « trône.
« Mais en traitant toutes ces matières, chacune dans son « ordre, il y aura principalement à examiner les divers intérêts « des princes, et leurs prétentions sur les Etats des uns et des « autres, ce qui est presque l'unique semence de toutes les « guerres.
« On examinera toutes ces matières à mesure que les sujets
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« s'en présenteront ; et c'est ce qu'il y aura de plus important « et de plus solide dans tous ces exercices, par la raison que « cela regarde uniquement la politique, qui est la plus véritable « pierre philosophale et le grand œuvre, pour ainsi dire, de « l'esprit humain.
« Mais comme en se proposant quelque ouvrage de broderie, « il faut premièrement et toujours avoir un canevas, qui serve « comme de base et de fond, nous prendrons pour le nôtre « la lecture abrégée de quelque histoire suivie que nous dres- « serons à mesure pour ce dessein, afin qu'elle puisse égayer « en même temps qu'elle instruira, et qui tiendra toujours nos « divers compartiments dans la symétrie d'une juste propor- « tion. »
Ce fut donc ainsi que commencèrent nos exercices, et ce que je trouve qu'il y eut d'assez singulier dans mon économie, est qu'au lieu que M. de Rapin, dans cette considération d'un terme si court, n'ayant exigé de moi que la tractation des deux siècles dont le dernier étoit près définir, m' étant mis, dès le soir de notre première séance, ta calculer mes journées, et a faire la distribution des matériaux dont chacune pouvoit être remplie, je trouvai qu'à la faveur du grand amas que de longue main j'avois fait d'une infinité de choses pour la composition de mes Tables, et avois encore toutes auprès de moi dans divers portefeuilles rangés en bon ordre, et à la faveur, encore plus, de tout le système que j'avois profondément imprimé dans la tête, des principales matières de toute l'histoire, tant en général qu'en particulier; je trouvai, dis-je, que je pouvois fort aisément n'employer que les deux derniers mois de nos six à la tractation de ces deux siècles principaux quim'étoient demandés ; de sorte que les quatre autres qui seroient les premiers de notre carrière me pouvoient suffire à parcourir, sur mes Tables, généralement tout ce qui se pouvoit trouver de plus