‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 115 sur 188 · PANS LA CHAIRE DE CHARENTON · texte numérisé non relu

PANS LA CHAIRE DE CHARENTON

renton se trouva comme tout d'un coup entièrement épurée, de sorte qu'on peut dire que depuis cela il ne fut plus permis de penser faux dans cet auditoire-là. Je fis donc à madame; de Sommerdick un grand plat de cette délicatesse et de cette pureté, et cela lui donna occasion de me vanter fort aussi un certain prédicateur qui étoit son grand ami et dont elle me parut être enchantée : « Il faut que vous entendiez cet homme-là, me « dit-eile, et que vous m'en disiez votre sentiment; car je vois « bien que vous n'êtes pas tout à fait novice sur la matière, « et je serai bien aise de voir si nos goûts se rapporteront. » Madame de Sommerdick me témoigna donc pendant toute la semaine une grande impatience de nous voir au dimanche matin suivant, auquel son coryphée de voit nous faire parade de toutes les merveilles dont elle m'avoit fait tant de fête. Enfin ce dimanche si désiré arrive, et au sortir de l'église, à peine étions-nous montés en carrosse, que se tournant vers moi qu'elle a voit fait mettre dans le fond à côté d'elle : « Eh bien, « que dirons-nous? commença-t-elle. Je vous avoue que j'ai de « la peine à vous questionner, parce que toute prévenue que « je crois vous avoir paru jusqu'ici, je me trouve à peu près « dans l'état où Corneille nous représente qu' étoit Cinna, lors- « que sur le point de mettre sa conspiration à effet, Maxime lui « ayant dit :

Vous n'aviez point tantôt ces divers mouvements, — Ah! (lui répond Cinna,)

On ne les sent aussi que quand le coup approche.

« Car, continua madame de Sommerdick, je crains que vous « ne soyez pas aussi satisfait que je m'étois promis. — Madame, « lui dis-je, on ne peut pas asseoir un fort sain jugement sur « une seule pièce. Il y a des matières plus riches les unes que « les autres, et notre esprit lui-même n'est pas toujours dans « la même assiette, le voudrois donc du moins entend re « votre prédicateur une seconde fois, j'en parlerois plus har-

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« diment. — Je vous avoue, me dit-elle, que je ne suis pas si « contente de l'action d'aujourd'hui que je le suis d'ordinaire « de celles du personnage que nous venons d'entendre. >» Nous nous assignâmes donc pour le dimanche suivant, après dîner. Effectivement, nous retournâmes le 13 d'octobre suivant pour ouïr l'action du catéchisme de ce jour-là ; et étant encore interrogé au sortir du prêche : « Madame, dis-je, je crois pré- « sentement vous pouvoir dire mon avis avec plus de certi- « tude qu'il y a huit jours ; je vois désormais à quel coin votre «< prédicateur est marqué. Tout homme qui est capable de dire « à Dieu dans la prière qu'il lui adresse pour la guérison d'un « malade : Fais, Seigneur, sonner l'heure de sa délivrance à « l'horloge de ta Providence ; et, en parlant de la conception « du Saint-Esprit dans le sein de la bienheureuse Marie, que « les fidèles ne doivent plus espérer désormais que de bénignes « influences, vu que le soleil de justice a quitté le signe du « Lion pour entrer dans celui de la Vierge; quand, dis-je, un « orateur se chatouille de ces sortes de beautés-là, je ne le sau- « rois regarder que comme un pauvre malade abandonné des « médecins. »

M. de Sommerdick revint enfin chez lui la première semaine de novembre , et comme il témoigna bientôt prendre goût à quelques lectures que nous faisions les soirs avant que chacun se retirât, et dans lesquelles je mêlois ordinairement des réflexions et des traits d'histoire ou des temps passés ou de choses de nos jours, ce qui étoit un divertissement que M. et madame de Sommerdick n'avoient jusque-là pas eu occasion de prendre, il arriva au bout d'environ trois semaines depuis le retour de M. de Sommerdick, qu'un des plus fameux prédicateurs français (1 ) qu'il y eût alors dans les septprovinces, et qui y étoit établi dès avant le refuge (le sieur Le Moine), vint prêcher à la

(1) Etienne Le Moine desservit pendant plusieurs années l'Eglise réformée de Rouen, dont il était un des pasteurs; quelque temps avant la révocation de l'Edit do Nantes, il fut appelé à une des chaires de théologie de l'Académie de Leyde.

i>w> [/église wallonne de la baye. 173

Haye en présence du prince et de la princesse. On ne manqua pas, au sortir de cette action, de me demander au logis ce que j'en pensois, parce qu'ordinairement mes remarques dans ces rencontres ne respiroient pas un air de critique de profession; qu'en un mot, je ne paraissois pas être de ces censeurs malins qui ne demandent qu'à mordre» mais un esprit qui cherche la justesse et la solidité plutôt que le brillant; on voulut donc, dis-je, avoir ma pensée sur cette action, ce qu'ayant fait sans autre préparation qu'un petit recueillement en moi-même, et selon que ma mémoire me représentoit les principaux endroits qui m'avoient frappé, M. et madame de Sommerdick souhaitèrent que je leur rédigeasse par écrit toutes les remarques que je leur venois de faire, et auxquelles ils avoient pris quelque goût ; et voici ce que je rappelai de mes idées, et que j'adressai principalement à madame de Sommerdick :

« Madame,

« En me demandant compte de ce que je remarquai hier sur Faction que nous venions d'entendre, vous me réduisez à l'une ou à l'autre de deux nécessités très fâcheuses, ou à l'incivilité défaire des refus à une dame à qui je dois toutes choses, ou à la présomption de m' ériger en censeur d'un homme que je dois tenir pour mon maître ; il y auroit sans doute plus de charité a ne pas commettre la dernière faute, mais quand il s'agit de vous marquer son obéissance, on oublie aisément les autres devoirs.

« Je pris dès hier, Madame, la liberté de vous dire en général, que le prédicateur s' étoit fait une trop grande affaire de son esprit, et que son action étoit trop longue de beaucoup, principalement puisqu'il étoit sorti de son sujet, ce qui arrive presque toujours à ceux qui passent leur heure ; il n'y a point de texte dans l'Ecriture qui ne puisse fort bien être traité dans cet espace, et j'ai ouï dire aux plus grands théologiens que même les abondantes matières de la grâce et de la justification

Vlk OPINION DE JEAN ROU

y peuvent être aisément renfermées. Pour être court, suivant le précepte d'un grand homme (M. Claude), Une faut qu'éviter les superfluités et les redites, les périphrases, les synonymies et ce qu'on appelle selle à tous chevaux ; c'est se prêcher uniquement soi-même que de prêcher si longtemps aux autres.

« Je ne m' arrêterais pas à ce qui regarde la langue, si je n'avois remarqué que pour un homme qui d'ailleurs y paraît assez intelligent, l'orateur dont nous parlons tombe souvent dans une considérable faute, c'est de confondre les termes qui doivent être pris au pied de la lettre avec ceux qui tendent à d'autres vues; superficie, par exemple, ne s'emploie guère que dans le style figuré, et se dit presque toujours en mauvaise part; surface, au contraire, est le terme qu'on emploie dans le propre, et lorsqu'on parle avantageusement des choses. Comme on dit un esprit superficiel, on dit n'aimer que la superficie ; cet homme n'a que la superficie des sciences, etc., partout ailleurs on dit surface : la surface de la terre, la surface des eaux, et ainsi du reste; s'il y a quelque cas où ce terme paraisse rude, il ne s'ensuit pas de là qu'il faille dire superficie, il faut plutôt chercher un autre tour.

« Lijcurgus ne se dit point depuis plus de trente ans , il faut dire Lijcurgue; la tutelle de Lycurgue, les lois de Lycurgue; l'oreille est juge de ces différences, car on ne peut leur assigner de classe; on dit bien Erato, Ero; Argus, Ochus ; Epimênès, Xerxès ; mais on dit Platon, Cicéron, Lycurgue, Plutarque, Démosthène, Artaxerce ; toute la règle générale qu'on peut donner là-dessus, c'est que les termes qui sont dans la bouche de tout le monde, ou qui ont plus de deux syllabes, se sont insensiblement francisés, au lieu que les autres ayant moins d'usage ou étant fort courts, sont demeurés dans la terminaison de leur langue naturelle.

« Quoique le style doive être uniforme, il y a un certain caractère qui est si affecté à chacune des parties du sermon, qu'il ne se peul répandre dans les autres sans une espèce d'é-

Mil CE SEUMON. 175

gareineut. Le caractère de Yexorde est d'être uni, simple et tranquille; eelui de ï application* au contraire, doit être euilamnié et ému, si ce n'est sur la fin, où il la ut reprendre Ja douceur quiavoit régné au commencement de faction. Le caractère de la tractation doit être dogmatique, quoique égayé en quelques endroits; je dis en quelques endroits, parce qu'il ne faut pas faire un capital de l'accessoire; on jette quelques poignées de fleura sur les bords d'un bassin, mais tout le fond doit être plein de fruit. On ne saurait nier cette règle de la nécessité des distinctions entre les caractères, et c'est pécher contre elle que d'anticiper dans la tractation des élans d'exhortation qui doivent être gardés pour l'application seule, et de rabattre dans l'application des définitions et des divisions qui ont déjà paru dans la tractation ou qui y dévoient paraître ; on appelle cela courir inutilement devant soi, pour retourner ensuite sur ses pas; et ce qu'on peut dire de plus doux à ceux qui repassent ainsi plusieurs fois dans une même route, c'est que d'un lieu de promenade ils font un labyrinthe.

« Il ne faut pas trop presser les comparaisons ; un bon orateur doit savoir qu'elles sont d'un emploi très délicat, et comme il est rare d'en rencontrer de bien justes, il ne faut s'arrêter qu'à celles qui ont cette perfection; l'excellent homme que vous et moi, Madame, avons ici en vue, pèche quelquefois contre cette remarque.

« De même, cette affectation de pensées parallèles, qui pour la plupart sont fausses, doit être soigneusement évitée. Quel rapport y a-t-il, je vous supplie, entre les douze enfants de Jacob et l'assemblage de toutes les vertus, pour se faire fête de les opposer l'un à l'autre à la faveur du mot de famille, qu'on leur appliquera également, outre que je ne me souviens pas d'à voir jamais ouï parler de la famille des vertus? Il en est ainsi des douze chatons de l'éphod, à l'égard desquels c'est oublier la désignation typique que Dieu lui-même en avoit faite, pour en chercher une autre, à laquelle les saints auteurs n'ont ja-

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