ON LUI OFFRE LA PLACE DK
mais pensé ; car ils représentaient uniquement les chefs des douze lignées d'Israël, et non pas douze vertus. S'attacher si curieusement à ces vétilles, c'est quitter le bon sens pour courir après le bel esprit, qui même, pour nommer les choses par leur nom, n'est bien souvent qu'un faux esprit. Je ne sais, entre les autres pensées de cette nature, si celle du grand tendre des yeux de la féconde Léa, opposé à la vivacité de ceux de la stérile Rachel, ne péchoit en rien contre la gravité de la chaire évangélique; mais je doute fort en tout cas qu'elle vînt bien à propos devant le banc d'une princesse à l'égard de laquelle Dieu n'a pas encore exaucé tous nos vœux. »
Il n'y avoit pas plus de quinze jours que j'étois chez M. de Sommerdick, et M. de Sommerdick toujours absent, que le sieur d'Allonne, à qui dès mon arrivée à la Haye j'avois rendu une lettre de M. Tassin, son oncle, par laquelle je lui étois fort recommandé, et qui dès au bout de deux jours m' avoit rendu ma visite, revint m'en faire une seconde, dès les premiers mots de laquelle il s'ouvrit à moi d'une pensée qui lui étoit venue, en conformité des grandes recommandations que son oncle lui avoit faites en ma faveur. « Vous m'avez témoigné, me « dit-il, que vous vous trouvez bien dans votre poste, et je m'en « réjouis; mais vous savez bien que ces sortes de stations sont « peu fixes ; et ceux qui s'intéressent en vous pensent à quelque « chose de plus permanent. Il se trouve même avec assez de bon- « heur une occasion très favorable pour cette vue. Son Altesse « (le prince d'Orange) a besoin d'un gouverneur pour ses pages, « parce que celui qui y a été jusqu'à cette heure (le sieur delà « Martinière) n'y peut plus rester pour des raisons qu'il n'est « pas nécessaire de dire. Voulez-vous qu'on pense à vous pour « ce poste? — Monsieur, répondis-je à M. d'Allonne (1), je ne « saurois assez vous remercier de vos obligeants soins ; mais je « ne suis nullement en état d'en profiter ; il n'y a que trois
(1) Le manuscrit porte tantôt, d'Allon, Dation ou d'Allonne; nous adoptons un peu au hasard cette dernière orthographe.
GOUVERNEUR LtKS PAGES DU PRINCE b' ORANGE. 177
« jours que je suis ici; on m'y fait mille honneurs, et toutes les « fortunes du monde se présenteroient à moi, dans l'état où je « suis, que je leur tourncrois le dos. — Monsieur, me dit « M. d'AHonne, tous ces sentiments sont beaux et généreux, « ils sont même nobles ; mais quelque obligé que vous veuilliez « bien vous reconnaître envers M. et madame de Sommer- « dick, vous ne le devez pas être jusqu'au point de leur sacri- « fier votre fortune; ils vous font bien des honnêtetés, je n'en « suis pas surpris, ils ont affaire de vous, et quand cette affaire « cessera (ce que vous jugez bien ne pouvoir pas aller loin), « ils se croiront fort raisonnablement dégagés d'avec vous « par un tant te me tant payé; or, je vous prie, ce traitement, « dont au bout du compte et à toute rigueur, vous ne pourrez « pas vous plaindre, mérite-t-il que vous fermiez entièrement « les yeux à tous vos intérêts? Croyez-moi, Monsieur, si, « comme je \ iens de dire, vous n'auriez pas à vous plaindre de « M. et de madame de Sommer dick, lorsqu'ils penseront plus « à eux qu'à vous, M. et madame de Sommerdick non plus « n'auront pas à se plaindre lorsque vous penserez plus à vous « qu'à eux. Mais quand j'y songe, continua M. d'Allonne, peut- « être ne me résistez-vous si fort que dans la pensée que tout « ce que je vous propose n'est que de ma tête; si cela est, dés- « abusez-vous ; je ne suis pas homme à vous parler comme je « fais sans être autorisé ; ce que je vous dis est par un ordre « d'en haut ; vous êtes déjà connu à la cour; vous y accompa- « gnez tous les jours madame de Sommerdick et messieurs ses « fils; en un mot, dans le besoin où l'on est d'un homme tel « que vous paraissez, on a jeté les yeux sur vous, et c'est à « vous maintenant à parler. — Monsieur, répondis-je, on me « fait trop d'honneur, mais de la manière dont je suis tourné, « je ne crois pas pouvoir avec honneur quitter M. et madame « de Sommerdick quinze jours ou un mois après avoir été reçu « d'eux comme j'ai été reçu. » Nous en demeurâmes là, M. d'Allonne et moi ; mais après l'instante prière que je lui lis de ne
i 78 ROU REFUSE
parler à personne de tout ce qui venoit de se passer, parce que, supposé qu'il y eût jamais quelque chose de plus que tout cela à arriver de cette affaire, je ne voulois pas au moins que ce fût sans aucun concert entre madame de Sommerdick et moi, bien résolu comme j'étois de ne rien dire à cette dame de toute cette affaire, puisque je l'avois entièrement rompue en ce qui dépendoit de moi, et que dès lors je la voulois tenir comme chose non arrivée. Parole donc ainsi donnée de part et d'autre, M. d'Allonne et moi nous nous séparâmes.
Nonobstant tout ce silence ainsi promis et que de ma part j'observai très religieusement, je fus fort surpris que dès au bout d'environ quinze jours un de mes intimes amis (1), pour qui je n'avois guère de secret caché, me vint faire un obligeant reproche de ce qu'une affaire d'importance pour moi étant aussi avancée qu'il la prétendoit, étoit venue à sa connaissance par un autre canal que le mien, et deux jours après, le gouverneur des pages lui-même, qui depuis quelque temps avoit recherché mon amitié, et qui me venoit voir assez souvent, me vint faire le même reproche; je leur protestai à tous deux, chacun en son temps, que par rapport aune connivence de ma part, il n'y avoit rien de plus mal fondé que leur plainte, et comme il étoit impossible que nous n'en vinssions pas aux éclaircissements, ils furent fort contents des miens ; et la Martinière lui-même, qui avoit le principal intérêt dans l'affaire (et qui en avoit fait confidence à l'autre), se trouva l'esprit moins inquiet qu'il ne Favoit eu en m' abordant; je les priai, au reste, en nous séparant, d'assoupir tous ces bruits autant qu'ils pourroient, en cas qu'on persistât à leur donner cours, et ils m'en donnèrent leur parole.
Si en cet endroit l'on est en peine de savoir d'où pou voient venir tous ces bruits, puisque j'a\ois refusé tout plat M. d'Allonne et que M. d'Allonne m'avait si fort promis de ne palier
(1) C'étoit le docteur Poitevin, que je connaissois dès Saumur, lieu de sa naissance où j'étudiois comme on a vu. [Note de l'auteur.]