AFFAIRE DE M. DE VRILLAC
« un défaut de la nature, et dépouiller l'Egypte d'un trésor « étranger dont Dieu voudra bien que tu honores son sanc- « tuaire.
« Je te demande un peu d'indulgence pour ce petit sermon, « il mérite quelque excuse par cette seule raison que tu n'en « peux plus entendre d'autres; la circonstance d'ailleurs est « extraordinaire; mon esprit n'est pas libre et mon cœur est « fort chargé, c'est lui qui parle ici au tien; Dieu veuille, s'il « lui plaît, que nous nous entendions. Je ne sais si tu seras « encore à Tournay quand cette lettre y arrivera; si cela est, et « que tu croies y être encore assez pour recevoir de moi la pite « delà veuve, afin de la joindre au pain du roi, fais-le moi savoir « en m' indiquant une voie par le moyen des mêmes personnes « qui facilitent le commerce de nos lettres, et j'y satisferai « aussitôt, car je ne connais personne à Tournay, ni aucun « d'ici non plus, qui ait de la relation là (1).
« Je t'embrasse et suis, etc., « Rou. »
Yoilà pour ce qui concerne l'affaire de mon frère. Je viens à ma dispute avec M. de Meaux, dont voici l'occasion : Le sieur de Yrillac (2), bailli de La Ferté-au-Col (3) et mon ami depuis
(1) 11 est probable que Salomon Rou finit, comme tant d'autres, par racheter sa liberté, en signant son abjuration ; car nous voyons figurer son nom, à la date du 30 septembre 1688, parmi ceux des personnes admises à la sainte cène, dans l'église wallons de la Haye, après avoir manifesté leur repentance du péché qu'elles avaient commis en reniant leur foi. (Registres de l'Eglise wallone de la Haye.)
(2) Quoiqu'il y ait plusieurs de Vrillac qui sont devenus successive) unit baillis de La-Ferté-au-Gol , nous pensons qu'il doit être question ici de Pierre de Vrillac, avocat, bailli de La-Ferté-au-Col, fils de Pierre de Vrillac, sieur de Marsain (sic), et de Jacqueline de Roque, qui en décembre 1664 épousa Marguerite de Besset. (Registres de mariages du temple de Gharenton.) Son frère, Jacques de Vrillac, épousa deux ans après Catherine de Besset, sœur de Marguerite. Nous voyons, d'après une intéressante notice sur les registres de l'ancienne Eglise réformée de La-Ferté-sous- Jouarre, insérée dans le Bulletin de la Société' de l'histoire du protestantisme français, t. II, p. 411-415, que la famille de Vrillac était alliée aux LeSueur, et que Pierre de Vrillac signa, en qualité de bailli de la ville, les registres des baptêmes et mariages de l'Eglise réformée de La-Ferté-au-Gol, pour L'année 1676.
(3) Ville de Brie sur la Marne, autrement dite La-Ferté-sous-Jouarre. [Note de raideur,)
UA1LLI DE LA FEUTL-.M-COL. 223
longtemps, sciait sauvé ici (à la Baye) des persécutions qu'on lui faisait en France, laissant et sou bien et sa femme, de qui à cet égard il avait encore plus à souffrir que de tout le reste des persécuteurs. Je fus un des premiers de sa connaissance qu'il chercha en arrivant à la Haye; et pefl de jours après cette arrivée, il reçut une lettre de M. de Meaux, enfermée dans nue de sa femme, laquelle il me communiqua, mais en me témoignant qu'il se trouvait embarrassé sur la manière dont il devait tourner sa réponse. Enfin il me pressa instamment de vouloir bien la lui dresser moi-même, et je ne pus m'en défendre. Voici donc et la lettre de M. de Meaux (1) et la réponse que j'y lis pour M. de Vrillac, mais sous son nom :
Lettre de M. Vévêque de Meaux à M. de Vrillac, ci-devant bailli de La Fcrié-au-Col.
« A Meaux, ce 17 oetobre 1685.
« Monsieur,
« Autant que j'eus de joie quand M. le bailli de la Fcrté (2), votre parent, me vint dire de votre part que vous vouliez rentrer dans l'Eglise, autant fus-je surpris et affligé, quand j'appris qu'au lieu d'exécuter ce pieux dessein, vous étiez sorti du royaume. Est-il possible que vous ayez cru qu'on ne pût se sauver dans une Eglise, où vous êtes forcé d'avouer que vos pères se sauvoient avec les nôtres avant votre réformation? Ce seroit une malheureuse manière de réformer l'Eglise, si, avant qu'on pensât à la réformer, tous les chrétiens pouvoient se sauver dans l'unité, et qu'après la Réfor-
(1) Cette lettre et celle du 3 avril 1G86 qui va suivre ont été publiées parmi les lettres diverses de Bossuet (Ed. de 1846, in-12, t. XXVI). Mais l'éditeur, tout en indiquant qu'elles provenaient du volume intitulé : La Séduction éludée, parait avoir ignoré que Rou était l'auteur des réponses de M. de Vrillac. S'il l'avait su, il n'aurait sans doute pas attaché tant d'importance au langage plein de courtoisie que Rou employait habituellement dans toutes ses correspondances, et à plus forte raison en écrivant à Bossuet.
(2) Le bailli, parent de Vrillac, avoit été mis en sa place par punition de ce qu'il u'avoit pas voulu abjurer, au lieu que son parent n'avoit pas été si difficile.
I Note de l'auteur. \
« raation on ne puisse plus se sauver que par le schisme. Mais « je ne veux point me jeter sur la controverse, je vous écris « seulement pour vous inviter à revenir et à ramener ceux que « vous pourrez, même M. Le Sueur (1); vous me trouverez « toujours les bras ouverts, et je n'oublierai rien de ce que je « pourrai faire pour votre service. Je joins mes prières avec les « larmes de mademoiselle de Vrillac ; vous avez assez donné à « vos anciens préjugés, revenez à la Pierre dont vous avez été « séparé, et songez qu'il ne faut point se complaire quand on « souffre persécution, si l'on n'est bien assuré que ce soit pour « la justice. Vous trouverez dans l'Eglise catholique avec Dieu « et Jésus-Christ tout le bien spirituel que vous pouvez sou- « haiter; vous y trouverez l'unité et l'autorité de l'Eglise uni- « verselle, et vous éviterez des maux que Dieu ne vous comp- « tera pas, pour ne rien dire de pis. Revenez donc, encore une « fois, je vous en conjure; je ne cesserai de vous rappeler par « mes vœux et par mes prières, étant cordialement et avec « l'esprit d'un véritable pasteur, Monsieur, votre très affec- « tionné serviteur,
« Jacques Békigne, évêque de Mcaux. »
Réponse à la lettre précédente.
« Monseigneur,
« Si l'on ne m'avoit point rendu si tard la lettre que vous « m'avez fait l'honneur de m' écrire, je me serois donné plutôt « celui de vous en remercier et d'y répondre. Le motif, Mon- « seigneur, qui vous a fait prendre cette résolution, est chari- « table, et il ne se peut rien de plus obligeant que la manière « dont vous l'avez exécutée. Mais comme les bonnes inten-
(3) François Le Sueur avait été adjoint à son père Jean Le Sueur, l'auteur bien connu de YHistoire de l'Eglise et de V Empire, comme pasteur de l'Eglise de La- Ferté-au-Gol. Lorsque Jean Le Sucurmourut en janvier 1G81, il le remplaça définitivement. (Voir le Bulletin de la Société' de l'Histoire du protestantisme français, t. II, p. 413.) — Nous avons déjà eu occasion de remarquer dans une note précédente que la famille Le Sueur était alliée aux de Vrillac.
AVEC BOSSUET. 'Itj
lions ae suliisent pas toujours pour donnée du poids aux « desseins, j'espère que vous ne trouverez pas mauvais, Monseigneur, que je vous déclare dans toute la liberté qu'un « grand respect me peut permettre, que votre générosité n'a « touché mon cœur que d'une profonde reconnaissance, sans « que nos raisons aient eu la force de le persuader. Je tic me « jetterai pas sur la controverse non plus que vous, Monsei- « gneur, mais par un autre principe. Vous n'en avez été « retenu que parce qu'avec raison vous n'avez pas jugé à propos « de descendre jusqu'à moi; je m'en abstiens par le respect qui < me fait connaître que je ne dois pas m' élever jusqu'à vous. « Après vous avoir donc protesté d'abord, Monseigneur, qu'on « s'est mépris lorsqu'on vous a voulu faire croire que j'avois « donné quelque parole, je me contenterai de presser un seul « poinl sur lequel vous avez insisté particulièrement, afin de « vous faire connaître que si j'ose vour résister, ce n'est par « opiniâtreté, et sans savoir que vous dire ; c'est, Monseigneur, cette surprise où vous paraissez être de ce que nous croyons, « dites-vous, qu'on ne peut .se sauver dans une Eglise où nous sommes contraints d'avouer que nos pères se sauvoient avec les vôtres avant notre réformation. J'ai, Monseigneur,, deux choses « à dire là -dessus ; l'une que l'état de nos pères étant différent '< du nôtre, il ne s'ensuit pas que ce qui pourroit les justifier, « nous put justifier de même; l'autre, que sans avoir égard à « cette raison, nous ne demeurons pas d'accord absolument et « dans une idée générale, qu'avant la déformation nos pères « se sauvassent avec ceux de MM. de la communion romaine ; « nous disons seulement qu'il n'est pas impossible qu'un pe- « tit nombre d'hommes entre tous ceux qui vivoient alors, « aient trouvé grâce auprès de Dieu, c'est-à-dire ceux qui pro- « testant hautement contre les erreurs sous lesquelles la véri- « té étoit ensevelie, et poursuivant par toute sorte de moyens « et d'efforts une réformation dans le culte et dans la doctrine « sans avoir pu être écoutés, ont du moins renoncé quant à
226 GONTROVERSE
« eux aux faux dogmes de ce temps-là; il n'en est plus de même « aujourd'hui que cette réformation qui avoit été refusée à « nos pères par l'endurcissement des hommes, nous a été ac- ■ cordée par un effet de la miséricorde de Dieu et par un mi- « racle de sa puissance. Avant que Dieu eût préparé une arche « pour garantir sa famille élue du déluge des superstitions et « de la corruption de toute chair, on pouyoit comme Noé se « sauver par foi, encore qu'on fût mêlé parmi la foule des mon- « dains, gardant sa pureté dans son cœur, et son cœur à Dieu; « mais depuis que cette arche a été une fois bâtie, il a été « d'une nécessité indispensable de s'y retirer, et il n'y a point « eu de salut hors d'elle. Or il en est de notre réformation « comme de l'arche de Noé, Après cela, permettez-moi, Mon- « seigneur, pour passer à un autre endroit de votre lettre, de « vous dire qu'il n'y a pas de communion où les préjugés que « vous me reprochez aient moins de lieu que dans la nôtre, et « que, si quelques-uns de nos auteurs l'ont défendue par cette « sorte d'armes, ce n'a été qu'en récriminant et par une espèce « de rétorsion (1). Pour ce qui regarde la persécution à « laquelle vous m'exhortez de ne me point complaire, je m'y « plais en effet si peu, que c'a été pour l'éviter dans les lieux « où elle règne, que selon le précepte de l'Evangile, je me suis « enfui dans d'autres. C'est là, Monseigneur, que par la faveur « du ciel, je jouis d'un repos d'esprit que la conservation de « quelques commodités temporelles au prix de mon salut m'eût a entièrement fait perdre, et s'il rejaillit encore sur moi quel- « ques étincelles de l'embrasement dont je me suis sauvé, j'ai « au moins cette consolation d'être fortement convaincu, que « je ne souffre que pour la justice, puisque la première et « souveraine justice est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. « Mais laissant là, Monseigneur, mes intérêts particuliers, « j'avoue que pour ceux de votre cause, vous faites fort bien
(1) Ce mot un se trouve poinl dans les dictionnaires, mais il est difficile de s'en passer, etje connols degrands puristes qui le hasardent. Note de l'auteur.}
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« de me détourner des préjugés dans le même temps que vous « me représentez les souffrances de la persécution; car rien « ne seroit plus préjudiciable à la religion romaine, que si « ceux qui professent la nôtre se conduisoient par cet esprit- « là; nous ne pourrions en effet juger que très désavantageu- « sèment d'elle, par votre propre aveu, et la regarder que « comme une fausse Eglise, si en prêtant l'oreille aux préjugés, « nous jetions les yeux sur l'inhumanité dont elle tyrannise les « consciences, et impose un joug au cœur contre les lumières « de l'esprit. Tout le monde demeure d'accord que la douceur « est le véritable caractère du christianisme, que la religion se « persuade, mais qu'elle ne se force point ; et dans tous les - siècles, il se trouvera bien que les fidèles ont été persécutés, « mais jamais qu'ils aient été persécuteurs. Vous m'exhortez, « Monseigneur, à retourner et à ramener ceux que je pourrai, « même M. Le Sueur ; Dieu me garde, s'il lui plaît, d'une telle prévarication ; si j'avois jamais à remettre le pied en France, ■ ce seroit pour en emmener ce que j'y ai de plus cher et de « plus aimable, bien loin d'y remener personne, et je suis « assuré en tout cas que M. Le Sueur ne voudroit point être de « ce nombre. Vous me dites que je revienne à la. Pierre dont « j'ai été séparé; je vous répondrai, Monseigneur, mais en » suivant l'Ecriture un peu plus à lettre que vous n'avez fait, • que j'ai seulement à me bien tenir à cette pierre dont j'ai été « tiré, et que je n'ai pas besoin d'y revenir, puisque par la « grâce de Dieu, je n'en ai jamais été séparé. Il n'est donc pas « nécessaire, Monseigneur, que j'aille chercher l'Eglise de « Renne pour trouver Dieu et Jésus-Christ, l'unité et l'autorité « de l'Eglise universelle, afin de me servir de vos termes; je « doute que j'y trouvasse Dieu qui n'est point partout où n'est « point la vérité, la bonne foi, la douceur et la justice ; et pour « Jésus-Christ, je suis fort assuré du moins que je ne le trou- « verois jamais sur les autels de l'Eglise romaine, .le cherche « rois aussi vainement 1" unité dans cette Eglise, puisqu'elle
« est autant divisée en sectes qui se déchirent, qu'aucune « autre branche du christianisme, cette bienheureuse unité ne « se devant espérer sur la terre que dans le temps de l'accom- « plissement de toutes choses, et lorsque Dieu sera tout en « tous. Pour ce qui regarde l'autorité, je n'en reconnais point « d'autre que celle de l'Ecriture sainte, ({lie l'Eglise romaine « combat et renverse dans tous les points de doctrine qui la « séparent d'avec nous. Vous me dites, Monseigneur, que Dieu « ne me comptera pas les maux auxquels je m'expose, et vous « tâchez de me faire craindre quelque chose de pis ; ma religion « contraire à la présomption du mérite, n'a garde de me faire « attendre des récompenses de Dieu ; et pour ses châtiments en « tant qu'homme, et par conséquent pécheur, même le premier « des pécheurs, je sais que je n'ai que trop de comptes à rendre « à mon juge, mais non pas sur ma résistance à changer. Bien « loin d'appréhender rien de la justice de Dieu de ce côté-là, « je suis persuadé au contraire que c'est ce qui m'attirera « sa miséricorde sur tout le reste de ma conduite. Arous me « parlez enfin, Monseigneur, des larmes de ma femme que vous « avez la bonté d'accompagner de vos prières; je vous rends « grâces de votre charité, et à ma femme de sa tendresse, mais « quelque grande que soit la mienne pour elle, ses larmes ne « me toucheront point, à moins qu'elle ne fasse comme saint « Pierre, c'est-à-dire, qu'elle ne sorte dehors pour pleurer son « péché amèrement.
« Voilà, je crois, Monseigneur, tout ce que contient Votre « lettre, et à quoi je vous supplie de ne trouver pas mauvais « que je n'acquiesce point; le reste sont des vœux que je rc- « garde à la vérité, selon que j'ai déjà dit, comme quelque « chose de généreux et de fort obligeant, et que je reçois aussi, « non pas comme de mon pasteur, mais comme d'un prélat « illustre que Dieu (dont l'immense libéralité n'a non plus « d'égard à l'apparence des religions qu'à celle des personnes) « a orné et enrichi d'une infinité de merveilleux dons, pour
avec bossi r.i. '2H9
« lequel aussi j'ai une vénération toute particulière, et de qui « je suis, avec un profond respect, Monseigneur, le très humble « et très obéissant serviteur. « N. >»
M. de Meaux ne répondit pas positivement et directement à cette lettre; mais il en écrivit néanmoins une seconde que voici, et à la fin de laquelle on verra , par une remarque qui la suit immédiatement, comment et pourquoi elle n'est qu'indirectement une réponse à celle qu'on vient de voir.
Deuxième lettre de M. l'évéqm de Meaux à V. de Vri//ue(l).
« A Meaux, le 3 avril 1686.
« Monsieur,
« Je continue à vous écrire sans me rebuter de la réponse que vous avez faite à ma première lettre; j'y ai trop reconnu un caractère étranger et un style de ministre pour vous l'attribuer; en un mot, j'ai senti qu'elle ne venoit pas d'un esprit comme le vôtre; mais, quand elle en seroit venue, je ne cesserois pas pour cela de vous inviter au retour. J'ai vu, dans une lettre que vous écrivez à mademoiselle de Vrillac (2) , que la vraie Eglise ne persécute pas. Qu'entendez-vous par là, Monsieur? entendez-vous que l'Eglise par elle-même ne se sert jamais de la force? Cela est très vrai, puisque l'Eglise n'a que des armes spirituelles. Entendez-vous que les princes, qui sont enfants de l'Eglise, ne se doivent jamais servir du glaive que Dieu leur a mis en main pour abattre ses ennemis? L'oseriez-vous dire contre le sentiment de vos docteurs mêmes, qui ont soutenu par tant d'écrits que la république de Genève avoit pu et dû condamner Servet au feu pour avoir nié la divinité du Fils de Dieu ? Et sans me servir des exemples et
(1) Cette deuxième lettre de Bossuet se trouve insérée dans la première des Lettres pastorales de Jurieu. (Voir les Remarques dont elle est l'objet dans la 2e lettre pastorale.)
(2) Voyez la Remarque qui est à la fin de la présente lettiv. [ IVofe de Voutew .
de l'autorité de vos docteurs, dites-moi en quel endroit de l'Ecriture les hérétiques et les schismatiques sont exceptés du nombre de ces malfaiteurs, contre lesquels saint Paul a dit que Dieu même a armé les princes? Et quand vous ne voudriez pas permettre aux princes chrétiens de venger de si grands crimes en tant qu'ils sont injurieux à Dieu, ne pourroient-ils pas les venger en tant qu'ils causent du trouble et des séditions dans les Etats ? Ne voyez-vous pas clairement que vous vous fondez sur un faux principe ? et s'il étoit véritable, c' étoit donc les ariens, les nestoriens, les pélagiens, qui avoient raison contre l'Eglise, puisque c' étoit eux qui étoient les persécutés et les bannis, et que les princes catholiques étoient alors ceux qui persécutoient et qui bannissoient; et à présent encore, les catholiques, qu'on punit de mort en Suède et en tant d'autres royaumes, auroient raison contre ceux qui se disent évangéliques, et chacun à son tour auroit raison et tort : raison en un endroit et tort en un autre; et la religion dépendroit de ces incertitudes. Mais c'en est trop sur cette matière pour convaincre un aussi bon esprit que le vôtre; connaissez seulement que lorsqu'il plaît à Dieu de nous abandonner à nos propres pensées, les meilleurs esprits sont touchés par les moindres apparences. La crainte que vous avez, qu'on ne vous fasse adorer du pain, a dans votre prévention plus de vraisemblance ; considérez cependant , sans entrer dans cette controverse qui passe les bornes d'une lettre, considérez, dis-je, que c'est une crainte pareille qui faisoit dire aux ariens et aux disciples de Paul de Samosate , qu'ils ne vouloient pas rendre les honneurs divins à un homme, à un enfant, à une créature, pour parfaite et privilégiée qu'elle fût. C'étoit la raison humaine, c'étaient les sens, c'étoit la prévention qui leur inspiroient ces vaines terreurs. Prenez garde que votre religion n'ait, à leur exemple, trop appelé les raisonnements et les sens humains à son secours, et que votre peine ne vienne de l'habitude de
uIm B0S8U1T. 231
« les suivre. Quoi qu'il en soit, vous voyez que vos réforma- «< teurs n'ont fait autre chose que renouveler des querelles ter- « minées il y a déjà six cents ans, quand Bérenger les émut ; « et, si vous révoque/ en doute le jugement qui a été rendu « contre lui, les autres douteront avec autant de raison de tous « les conciles précédents, et nous voilà à examiner de nouveau « tout ce qui a été décidé, comme si nous commencions à être « chrétiens, et que tout ce que nos pères ont résolu ne servît « de rien. Cela veut dire, en un mot, que si les chrétiens, « quand ils ne seront pas d'accord sur le sens de l'Ecriture, ne « reconnaissent une autorité vivante et parlante, à laquelle ils « se soumettent, l'Eglise chrétienne est assurément la plus « faible de toutes les sociétés qui soient au monde, la plus « exposée à d'irrémédiables divisions, la plus abandonnée aux « novateurs et aux factieux. C'est à quoi vos ministres, avec « toutes leurs subtilités, n'ont jamais pu trouver aucune ré- « ponse, et ils se contentent de nous apporter des exemples où « ils prétendent que les conciles n'ont pas toujours bien décidé, « tous exemples ou faux ou mal allégués. En un quart d'heure « de temps, vous qui avez de l'esprit, vous en seriez convaincu, « et vous recevez ces choses avec trop de crédulité, sans les « avoir jamais pu examiner. Mais sans vous jeter dans ces dis- « eussions, considérez seulement s'il est vraisemblable que « Dieu, qui a permis qu'il y eût tant de profondeurs dans « l'Ecriture, et que de là il soit arrivé tant de schismes entre « ceux qui font profession de la recevoir, n'ait laissé aucun « moyen à son Eglise de les pacifier ; de sorte qu'il n'y a plus « de remède aux divisions, que de laisser croire chacun à sa « fantaisie, et conduire par là insensiblement les esprits à l'in- « différence des religions, qui est le plus grand de tous les « maux. Songez, Monsieur, songez à cela ; écoutez votre bon « sens et non pas les subtilités des ministres, qui, à quelque «< prix que ce soit, veulent défendre leurs préjugés et ne passer « pas pour des docteurs de mensonge. C'en est assez, pesé/ ces
« choses; excusez les endroits où l'Ecriture vous paraîtra un
< peu brouillée ; il vaut mieux que vous voyez la simplicité
< d'un frère qui cherche à gagner son frère que la politesse « d'un discours étudié; venez, et assurez-vous que je ferai tout > pour votre personne que j'estime et qui m'est chère, et que « je suis cordialement, Monsieur, votre très affectionné ser- « viteur. « J. Bénigne, évéque de Meaux. »
Remarque promise ci-dessus sur la précédente lettre.
Il est bon de ne pas laisser passer cet endroit sans y faire une remarque qui, peut-être, ne déplaira pas aux lecteurs. C'est que M. de Meaux étant bien aise, en écrivant tout ce que dessus, de dissimuler la force de certaines raisons auxquelles il ne savoit pas bien comment répondre, a pris prétexte du soupçon qu'il témoignoit avoir que la lettre de M. de Yrillac n'avoit pas été dressée par lui-même, afin de se dispenser d'entrer en matière en répliquant précisément et formellement à cette lettre ; mais que voulant néanmoins retourner à la charge sans se commettre d'une manière si sensible, et trouvant que son diocésain , en même temps qu'il lui avoit répondu , avoit aussi écrit à sa femme et lui avoit rebattu à peu près les mêmes choses, dont cette première lettre étoit déjà remplie, il affecta de s'attacher à cette lettre de M. de Yrillac à sa femme, et non pas à celle que M. de Yrillac lui écrivoit à lui-même, qui est pourtant ce qu'il falloit faire ; c'est qu'en le faisant il eût trop montré sa faiblesse par les omissions et le silence, à quoi l'auroit réduit l'injustice de sa cause, et il trouvoit bien mieux son compte à se prendre à une pièce vague et aussi négligée que l'est d'ordinaire une lettre de mari à femme , pièce en un mot où il étoit maître de prendre et de laisser ce qu il jugeoit le plus à propos dans son embarras. En effet, pourquoi affecter de dire : Je vois par la lettre que vous écrivez à mademoiselle de Yrillac, au lieu de dire : .le vois par la lettre que nous m'écrivez; car cette même chose que vovoit i\l. l'évoque dans Ja
IVEC BOSSUKT. :2.'J3
lettre à mademoiselle de Vrillac, était traitée I > i <- 1 1 plus authentiquement et en original dans celle qu'on lui avoit éerite à
lui-même. Mais le prélat étoit bien aise de ne se pas commettre, comme en effet il s'est lu tout court dès la seconde réplique, quelques sommai ions qui lui en aient été laites , car on n'appréhendoit en aucune manière de se mesurer avec lui.
Je \iens présentement à la réponse que je fis à la seconde Lettre de M. révoque de Meaux, et toujours sous le nom de ML de Vrillac.
« À la Haye, le 8 mai 1686.
« Monseigneur,
« Votre lettre m'a fait deux honneurs tout à la fois, et par la « peine qu'il vous a plu de prendre, et par l'obligeante pensée « que vous avez eue que la mienne étoit de main de maître. Je « puis nous protester, Monseigneur, que ce que vous pensez là- « dessus n'est point; mais, sans vous importuner de cet éclair- « cissement, puisque je suis comme engagé à vous repartir en- « core une fois, permettez s'il vous plaît que, pour ne pas « abuser de votre patience, j'entre d'abord en matière.
« Il me sufiSro.it déjà , Monseigneur, de vous voir tomber « d'accord que les persécutions ne sont pas du droit de l'E- « glise pour en tirer cet avantage contre la communion ro- «< maine, qu'elle n'est donc point la véritable Eglise, comme « elle s'en vante , n'y a^ant rien de plus avéré, qu'elle persé- « cute en chef, et par elle-même, les princes dcl'épée desquels « elle se sert, ne la dégainant qu'à instigation de son clergé « et de ses suppôts ; les violentes requêtes présentées au roi « en si grand nombre contre nous depuis tant d'années ayanl « été les seuls soufflets qui ont excité l'ardeur dont ce prince, « naturellement paisible et ennemi du sang, paraît aujourd'hui « allumé et embrasé contre nous.
« Mais quand je \ous accorderois, Monseigneur, que ce n'est
pas votre Eglise qui persécute, et que c'est seulement le roi.
234 ioNTROVERSF
« ce que vous en prétendez se trouvèrent tout à fait sans fon- « dément , puisqu'on ne sauroit montrer aucun titre valable pour autoriser les rigueurs qu'on emploie contre les fidèles sous le prétexte affecté de les regarder comme des hérétiques, je soutiens avec votre permission, Monseigneur, qu'il n'y en a aucun précepte dans l'Ecriture, ni aucun exemple concluant dans l'histoire.
« Pour le premier, vous alléguez le passage de saint Paul, comme s'il portoit que Dieu a armé les princes contre les hérétiques et les schismatiques, ce qui, avec votre permission encore une fois, n'est point du tout, saint Paul ne parlant en cet endroit que du pouvoir qu'ont ceux qui gouvernent, de punir les méchants en général , chose qui ne regarde que la politique et nullement les affaires de religion. Là-dessus, Monseigneur, vous exigez de moi un passage de l'Ecriture, par lequel les hérétiques et les schismatiques soient exceptés du nombre des malfaiteurs contre lesquels l'Apôtre parle. Ce n'est pas à moi, Monseigneur, à vous montrer qu'une telle chose n'est point; c'est à vous, qui prétendez qu'elle est, à justifier comment elle est ; si vous voulez que saint Paul ait compris en cet endroit les gens dont vous parlez, c'est à vous à me faire voir qu'effectivement ils y sont compris ; pour moi, qui ne le crois pas, il me suffit de m'arrêter au texte, qui, de vrai, n'en dit pas un mot; et comment est-ce, en effet , que saint Paul auroit osé avancer une pareille proposition, lui qui , vivant sous le joug d'un empire qui faisoit fléchir et trembler toute la terre, ne pouvoit douter que c'étoit là armer contre lui tous les princes païens qui, sans doute, le traitoient encore pis que d'hérétique, puisque sa religion n'allant pas à moins qu'à l'anéantissement de tous leurs dieux, c'étoit être à leur égard blasphémateur, impie et sacrilège tout ensemble? Mais quand ce que vous dites seroit vrai, « Monseigneur, qu'est-ce que cela fait à notre cause, nous qui « ne sommes point hérétiques, comme je vous en convaincrai
AVEC BOSSITT. 235
« bientôt? Toute la conduite de notre Seigneur, pour revenir « à mon sujet, et la pratique de ses bienheureux disciples et « apôtres, font voir que le christianisme ne doit point s'établir « par la violence. Notre Seigneur est un prince de paix; lui et - ses fidèles témoins ont versé leur sang, bien loin de répandre « celui de personne; son Evangile ne prêche que la débon- « naireté et la patience; il veut que Ton remette l'épée dans « le fourreau, et il dit que celui qui tuera du glaive périra « par le glaive ; et saint Jean , saint Jacques et saint Paul , qui • ont tant parlé contre l'hérésie des nicolaïtes, des gnostiques « et de ceux qui nioient la résurrection, en marquant les voies « qu'il falloit tenir pour les abattre, n'ont jamais dit un seul « mot touchant les armes, soit ecclésiastiques, soit séculières. « Que si l'on objecte qu'ils n'en ont usé ainsi que parce que « de leur temps les chrétiens n'étoient pas maîtres de l'épée, « je répondrai avec un savant moderne que, puisque on ne peut « pas nier que les apôtres n'eussent l'esprit de prophétie, ils « savoient bien qu'il y auroit un jour des princes chrétiens, et « par conséquent ils dévoient donner dès ce temps-là des direc- « tions pour l'inquisition à venir.
« Vous uous citez aussi, Monseigneur, notre propre conduite « à cet égard, prétendant que le fait de Calvin contre Servet « est un témoignage que nous supposons le même principe. « Mais j'ai à dire là-dessus qu'il y a bien de la différence entre « le châtiment qu'on fait d'un particulier comme perturbateur « du repos public, blasphémateur et rebelle aux ordres et aux « lois de l'Etat, et les supplices cruels dont on martyrise des « millions d'âmes innocentes, qui professent de bonne foi une « religion qui leur est contestée, sans qu'on les ait jamais pu « convaincre qu'elle fût fausse, et dont l'exercice leur avoit été « accordé par des traités et par des édits irrévocables et sort lennels; on punit les blasphémateurs comme on punit les vo- « leurs et les meurtriers, on les punit comme des pestes pu- « bliques qui troublent la société civile et qui la déshonorent.
« avec lesquels aussi ou n'entre jamais eu aucun traité, et « à qui Fou n'accorde aucuns édits; mais oseroit-on bien « nous mettre de ce rang-là? Si cela étoit , pourquoi a-t-on « traité avec nous? pourquoi nous a-t-on favorisés comme le « reste de nos concitoyens pendant plus de cent ans? Pour- « quoi nos rois, dans la cérémonie de leur sacre, ont-ils tou- «jours déclaré en termes exprès (1) que, lorsqu'ils promet- « tent de travailler à l'extirpation des hérétiques, leur inten- « tion n'est point de nous y comprendre, et qu'ils n'entendent « point de parler de nous en cet endroit-là? C'est, Monsei- « gneur, la conviction que je vous avois promise. Avant que « de finir cet article, il est bon que je touche une autre accusa- « tion que vous nous faites, puisque naturellement elle le re- « garde : c'est, Monseigneur, que nous sommes, dites-vous, des « séditieux et des perturbateurs de l'Etat, auquel cas vouspré- « tendez qu'on pourroit toujours nous punir, supposé qu'on « ne fût pas en droit de le faire en qualité d'hérétiques. Je « vous avoue, Monseigneur, que cet endroit de votre lettre m'a « étrangement surpris, et je n'en suis pas encore bien revenu; « je recevrois cela sans beaucoup d'étonnement de la part de « tel membre de certaines sociétés qui sont assez connues; « mais d'un homme de la probité et de la conscience de M. de « Meaux, c'est ce qui ne se peut lire sans chercher M., de « Meaux dans M. de Meaux même, ou, pour mieux dire, sans « appeler du moins de M. de Meaux à M. de Condom; je veux « dire à ce sage prélat qui, dans ses premiers démêlés avec « nous, nous avoit donné tant de sujet de nous louer de son « honnêteté et de sa bonne foi. Par quelle de nos démarches « donc, s'il vous plaît, Monseigneur, pouvons-nous être accusés « de troubles et de sédition? Le règne de Sa Majesté étoit, « grâce à Dieu, depuis trente-cinq ans fort tranquille, et avant « ce triste deuil que la catholicité a tendu contre nous partons « les quatre coins du royaume depuis quelque temps, et où
(l) ' Mercure français, t. IV,).. lS6de l'an 1616, | Noie de /'auteur.]
AVEC B088UET. *237
« nous sommes la partie souffrante et attaquée et non pas la « persécutrice et L'attaquante, il ne se trouvera pas dans l'his- « toire de fort grands désordres; en tout cas, le peu qu'il y en « aura ne nous regardera point. Avons-nous eu quelque part, « je vous prie, ni près ni loin, aux séditions de Nantes et de « Bordeaux? (1) En avons-nous eu dans l'affaire du chevalier de « Kohan (2) ou dans celle des empoisonneurs (3), dans laquelle « on peut dire que des milliers de gens , de tout âge , de tout « sexe, de tout rang et de tout ordre dans l'Etat, se sont trouvés « compris, excepté les nôtres, dont il ne s'est trouvé pas un « seul ? A-t-on jamais découvert aucun acte de nos consistoires « ou de nos synodes semblable au décret que la Sorbonnc donna « du temps d'Henri IV (4), portant permission à chacun de se « révolter et de prendre les armes contre lui? Et dans ces « légers brouillards qui avoient obscurci les premières années « de la minorité du roi, ne nous sommes-nous pas distingués « par une fidélité qui ne s'est trouvée entière et à toute épreuve « que parmi nous, et par des services (5) qui seuls ont affermi « sur la tète de ce prince une couronne qui sans cela en alloit « visiblement tomber, comme lui-même plusieurs fois , et par « des actes authentiques en est demeuré d'accord ? D'ailleurs, « Monseigneur, la question n'est pas si l'on doit punir les per- « turbateurs du repos public ; nous sommes des premiers à en « convenir, et nous l'avons pratiqué nous-mêmes contre nos « propres frères, quand, par un emportement de zèle déréglé,
(1) Ces soulèvements ;i Bordeaux, à Nantes, et dans quelques autres villes du Midi et de la Bretagne eurent lieu, en 1675, à l'occasion de l'introduction de nouveaux impôts. (Voir Sismondi, Histoire des Français, t. XXV, p. 313-320.)
(2) Voir lrc partie, p. 05.
(3) Les accusations d'empoisonnements devinrent tellement nombreuses^ vers 1680, qu'une chambre de justice spéciale fut créée pour juger les empoisonneurs. (Voir Sismondi, t. XXV, p. 401-406.)
(4) La date de ce décret est du 10 février 1590. Voyez deThou, liv. XCVHI, t. Y, p. m. 47 et la Chronologie novennaire, t. L, p. m. 359; idem, V Abrégé de Mézcrog, t. VI, p. ni. 22; Mihi autem, t. VII, p. 37, édit. Paris. [Note de l'auteur.}
(5) L'histoire du service rendu à la couronne, par M. de Bclleau, père île M. de Jaupitiv. [Voliti'/i'c du clergé, p. 166.) [Note de l'auteur.}
238 CONTROVftftSE
« ils out pillé des églises et abattu des images, quoique dans le « fond ces images soient condamnées par nous ; la question est « si Ton doit envoyer aux galères, enfermer dans des fours et « rôtir au feu, comme les dragons l'ont fait, de paisibles brebis « qui pensoient paître sûrement à l'ombre et sous la houlette « de leur grand prince, et qui, bien loin d'être des pertur- « bateurs de l'Etat, étoient ses plus fermes colonnes et les plus « incorruptibles sujets de Sa Majesté. La question est s'il faut « faire un cercueil ou une prison de tout un vaste royaume, et « cela à la face des nations, à la moquerie des unes, au gémisse- « ment des autres, et généralement à la condamnation de toutes ; « car enfin, Monseigneur, il ne faut pas que vous vous imposiez « là-dessus ; ce ne sont pas seulement nos frères d'Angleterre, « de Hollande et de Suisse, qui haussent les épaules de cette « honteuse conduite, ce sont les Espagnols et les Italiens qui « s'en étonnent; et je dirai bien plus, ce sont les païens et les « infidèles, les Indiens et les Turcs, qui s'en scandalisent et « qui de là prennent occasion de détester encore plus qu'ils ne « faisoient la brutalité et l'extravagance d'une religion qui « commet de telles barbaries ; je dirai plus encore : la France « elle-même, qui est présentement dans les ardeurs de sa « fièvre, lorsque cet accès de fureur qui la transporte sera « passé, se cherchera elle-même en elle-même, aura son délire « en abomination, et s'arrachera les cheveux d'avoir été capable « d'une pareille frénésie. Je ne parle point des jugements de « Dieu qui tôt ou tard ne démentiront point sa vengeance ordi- « naire ; ce n'est pas à moi à marquer les temps et les jours.
« Je viens, Monseigneur, au second chef que j'ai posé, et qui « regarde les faits d'histoire ; ce que j'ai à y dire servira en « même temps de réponse à deux choses que vous prétendez « dans votre lettre : l'une, qu'il y a eu de fréquents exemples « de persécution parles princes temporels, sur quoi vous citez « ce qui s'est passé à l'égard des ariens, des uestoriens et des « pélagiens, auxquels nous joindrons encore, si vous voulez,
avec; B08SU1T. 239
les manichéens et les donatistes ; l'autre est cette conséquence que vous tirez de là, que les princes ont donc droit de faire servir leur épée à l'avancement de la religion. J'ai à vous dire là-dessus, Monseigneur, que dans toute l'histoire ancienne et moderne, tout ce qu'il y a eu de voies de fait exercées parles princes en matière de religion n'a jamais été regardé que comme des spectacles d'horreur, et que le nom de ces princes-là ne se profère encore aujourd'hui qu'avec exécration. Tout le monde sait que le fameux supplice de Priscillien et de ses compagnons, sur la fin du quatrième siècle, fut généralement désapprouvé, au rapport de Sulpice Sévère; au reste, je ne nommerai point ces princes persécuteurs, car, outre que j'aurois mauvaise grâce à faire une parade de quelque science d'histoire devant un prélat qui m'en feroit lui-même des leçons, je ne veux point être soupçonné de vouloir faire des comparaisons et des applications odieuses. Je prévois là -dessus, Monseigneur, que vous voudrez séparer ces malheureux princes , qui ne sont regardés que comme des monstres , d'avec ceux dont la mémoire est en bonne odeur et en bénédiction, et que vous demanderez qu'on ne confonde pas les Pharaon et les Antiochus avec les Constantin, les Théodose et les Marcien ; mais je vous dirai, pour me retrancher dans vos seules citations, de peur de vous être trop importun, que les ariens et leur secte n'ont point été éteints par voie de persécution et de carnage ; d'où il s'ensuit qu'on n'en peut rien inférer de louange ou de blâme à l'égard d'aucune puissance ; comme c'étoit une fausse Eglise, elle est tombée d'elle-même, et les seuls rayons de la vérité du soleil de justice ont dissipé tous ces nuages de ténè- « bres de la superstition et de l'erreur. Voici comment :
« De tous les peuples de l'empire, depuis qu'il avoit été con- « verti au christianisme sous le grand Constantin , aucun ne « s'étoit laissé infecter si fort du venin de l'hérésie arienne < (pie celui des Goths, et comme ils étoient partagés en deux
branches, celle d'Espagne et celle d'Italie, ces deux nations a \ oient été les deux grands théâtres où ces malheureux avoient également répandu le poison de leurs pernicieuses erreurs et le sang de leurs persécutions outrées. Je continue à dire, Monseigneur, qu'en l'une et en l'autre ils étaient les insultants et les persécuteurs, comme, en effet, leurs souverains faisoient profession de cette secte, qui par là étoit la religion dominante ; que les catholiques ont toujours été, à leur égard, les insultés et les persécutés, et que, tant la puissance ecclésiastique que la temporelle , ne les ont attaqués que par le bras de la chair. L'arianisme a pris fin chez l'un et chez l'autre de ces deux peuples, mais imperceptiblement et sans massacre, comme sans abjurations forcées ; ou si les armes mondaines y ont eu lieu, ce ne fut que comme il arrive d'ordinaire dans tous les grands mouvements des Etats, où les grands et ceux qui gouvernent font entrer la religion parmi la politique, pour servir de prétexte à leur ambition et de leurre aux peuples. L'empereur Justinien, qui, aussi bien que ses prédécesseurs, ne voyoit qu'avec douleur T envahissement qui a voit été fait de l'Italie par les Ostrogoths, ayant enfin trouvé leurs affaires en assez grand désordre pour en espérer l' achèvement de leur ruine et la réunion de ce beau morceau à l'empire, y envoya Narsès, qui, comme étant un capitaine accompli, exécuta bientôt ce grand dessein par plusieurs vaillants exploits; les Goths se rendirent à sa discrétion, et comme généralement tous ceux qui ne périrent pas à la guerre furent envoyés par lui à Constantinople, et qu'il n'en demeura pas un en Italie, ce royaume y prit fin, et, par môme moyen, l'arianisme y cessa aussi. « Pour ce qui regarde l'Espagne, il est d'une notoriété reconnue que la plupart des rois Wisigoths ne se sont distingués que par les fureurs et les barbaries qu'ils exerçoient contre ceux qui ne vouloient pas embrasser leurs sentiments, jusque-là qu'on s'entr'égorgeoit pour ainsi dire de frère à
\\i' BOSSUET. 2ki
frère, ([lie le fils se révoltoit contre le père, et que Je père se rendoit le bourreau de son fils. Eu eiïet, Leudevigilde axant associé ses deux fils au royaume, l'un des deux, savoir Hcr-
< mcvigilde, étant venu à se faire catholique, et avant refusé « de rccc\oir la communion de la main d'un évoque arien, sou « père lui fit trancher la tète, ce qui Fa fait mettre au rang des
< martyrs ; sur quoi il est à remarquer qu'il y avoit là un autre « motif que celui de la religion, et qui sert à prouver ce que « j'ai dit ci-dessus; ce motif étoit que le fils machinoit inces- « samment contre son père, sous prétexte qu'il étoit héré- « tique; mais pour montrer que l'esprit de l'Eglise ne doit pas « favoriser ces emportements, Grégoire de Tours, faisant le « récit de ce fait dans son Histoire, condamne hautement ce « malheureux (ils, disant en termes formels : Ncsclcbal miser, « judicium sibi imminere divinum, qui contra genitorem quamvis « hœreticum talia cogitaret il}. Et par la même raison, l'on peut « dire qu'il condamna aussi le père même des violences qu'il « avoit déployées contre les orthodoxes sous prétexte de les « regarder comme des hérétiques. Enfin Leudevigilde étant « \enu à la dernière vieillesse, se repentit des violences dont « il avoit persécuté son fils et tous les autres fidèles; c'est <- pourquoi ayant fait venir vers lui Récarède, son autre fils, il « recommanda de rappeler d'exil les catholiques qu'il avoit ■ chassés, de les ouïr dans une conférence amiable avec les
ariens, et déjuger lui-même avec douceur de leurs différends, « ce que ce prince exécuta peu après, son père n'ayant pas vécu beaucoup depuis. Il embrassa la religion catholique, la iil provigner dans ses Etats, et cela, comme dit Grégoire de Tours, plus par douceur qtee par sévérité; et ainsi l'arianisnie, en peu d'années, fut éteint eu Espagne, comme nous avons mi que cela étoit arrivé ci-devant en Italie. Tout cela, comme
(l) Le malheureux ue savoil pas qu'un prompt jugement de Dion luipendoil sur la tète, pour avoir tenu une telle conduite contre son père, quelque hérétique qu'il lût. [Note de Fauteur.
242 CONTROVEKSi
on voit, est bien éloigné de ce qu'on prétend de l'extinction < de Farianisme par voie de carnage et de violence.
« Je viens, Monseigneur, aux autorités dont on se peut pré- « valoir, tirées des constitutions des empereurs et de la con- « duite des autres rois et princes, qui est cette conséquence de « la seconde partie de votre lettre, que je me suis engagé de « traiter. Sur quoi je vous dirai, Monseigneur, premièrement « que ces autorités sont des autorités humaines qui ne font « point de conviction, parce que les princes qui ont fait ces « constitutions ont d'autant plus aisément pu se tromper, « qu'ils étoient trop fraîchement sortis de ces affreuses téné- « bres du paganisme sanguinaire et persécuteur, où des quatre « et cinq siècles de massacres avoient inculqué ce préjugé dans « les esprits, qu'il étoit permis d'ensanglanter la religion, et « c'est une raison à peu près semblable qui lit que du temps « de nos réformateurs, dont le papisme avoit fait tant de cruel- « les boucheries, ces bonnes gens ^n avoient conservé cette « opinion, qu'en matière de cas comme celui de Servet, on pou- « voit en venir à l'exécution de pareils châtiments ; car, comme « a dit un grand homme, on ne revient pas ainsi tout d'un « coup de ses préjugés. De plus, Servet étoit, comme j'ai dit, « un blasphémateur, un chef de secte qui n'étoit point autorise sée par traités ni par édits, et, en un mot, un perturbateur « du repos public.
« Je dis en second lieu, Monseigneur, que ces lois ne con- « damnoient pas généralement tous les hérétiques, mais seule- « ment ces abominables comme les manichéens, qui, par leurs « pratiques et leurs doctrines plus que diaboliques, si cela se « peut dire, ruinoient l'essence du christianisme, blasphé- « moient contre le Sauveur, disputaient contre la vérité de son « divin corps, nioient la résurrection, se plongcoient dans tou- ' tes sortes de voluptés brutales, et qui, encore une fois, n'a- « voient point dédits ; pour les autres hérétiques, on se con- « tentoit de les censurer, de ies séparer de la communion des
A VIC BO>sl il . 2V3
< fidèles, de les bannir et de confisquer leurs biens. Théodose « et Yalentiuien disent expressément qu'on ne doit pas punir « tous les hérétiques avec la même sévérité, et si la loi de Mar- « tien fait mention du dernier supplice, ce n'est qu'à l'égard « de quelques sectaires particuliers et distingués par un tel en- « durcissement, qu'on craignoit qu'il ne gâtât tous les autres; « de sorte qu'il étoit de la prudence d'en l'aire des exemples « pour tenir tout le reste en bride par la crainte; car il faut « bien distinguer entre la punition de deux ou trois chefs de « parti et celle de deux millions d'habitants de tout un royaume. « Dans les plus grands crimes d'Etat et de lèse-majesté au pre « mier chef, on ne punit que les auteurs principaux, et non « pas tous leurs complices, parce que ce sont toujours les pre- • miers qui sont cause du mal, les peuples étant comme la mer, « et eux comme les vents, celle-là demeurant toujours tran- « quille si ceux-ci ne remuent. En effet, il ne se trouvera point « dans l'histoire qu'on ait brûlé ni massacré les ariens et autres « hérétiques; c' étoit eux qui, comme j'ai dit, étoient les persé- « cuteurs et les boute-feu contre les catholiques. Il en est de « même des donatistes, dont les horribles tragédies contre les « lidèles sont si fameuses du temps des Vandales-, et devant et « après, en un mot dans l'Afrique et ailleurs. On fait à leur « sujet un grand triomphe d'un passage de saint Augustin dans
< ses Rétractations, sur lequel je dirai en deux mots, première- « ment que saint Augustin, tout grand homme que nous le re- « connaissons, a pu tomber en erreur aussi bien qu'un autre ; « en second lieu, qu'il n'étoit tombé dans ce sentiment que « par une trop grande préoccupation de zèle, à cause du res- « sentiment où il étoit de l'excès des fureurs que les donatistes « exerçoient contre les fidèles, de sorte qu'il n'est pas étonnant « qu'il ait été d'avis qu'on leur rendit le change et quon don- « nàt denl pour dent. Cependant il faut remarquer que saint « Augustin ne consentoit point a la mort des donatistes, puis - '< que son épitre L( à Boniface porte qu'il les ialloit seule-
'±'lk CONTROVERSE
« ment châtier de peines modérées ; ce qui se justifie par le « titre même de la lettre, qui est De moderato coercendis hxre- « licù. Je tiens cette seconde remarque du même savant dont « j'ai tantôt parlé.
« Je viens, Monseigneur, aux nestoriens et aux pélagiens, dont « votre lettre fait mention. A l'égard des uns et des autres, je pré- « tends faire voiries mômes deux circonstances que j'ai justifiées « déjà au sujet des ariens : l'une, que c'étoit eux, et non pas les « catholiques, qui étoient les persécuteurs et que ceux-ci étoient « les persécutés ; l'autre, qui en est une conséquence, c'est qu'ils « n'ont point été détruits par la force de ces armes temporelles « dont on se veut prévaloir. Il est bon là-dessus de remarquer, « qu'à commencer par Nestorius lui-même, il est constant et « avéré, qu'après avoir fait prêcher son hérésie par le prêtre « Ànastase,puis par l'évêque Dorothée, tous les auditeurs ayant « frémi de lanathème quecetévêque prononça dans une église « de Constantinople contre ceux qui traitement la bienheu- « rense vierge Marie de mère de Dieu, Nestorius ne laissa pas de « le recevoir à sa communion, et qu'il passa jusqu'à persécuter « ceux de son Eglise qui avoient témoigné d'en être offenses ; « que lorsque au concile d'Ephèse, qui est le troisième des géné- « raux, on travailla à la déposition de cet hérésiarque, outre « que les Pères qui le composaient et qui y signèrent ne pas- « sèrent point les bornes d'une déposition simple, il ne parait " point que les lettres par lesquelles ils rendoient compte de leur « conduite à Théodose exigeassent de lui qu'il joignît ses fou- • dres à ceux de l'Eglise. Ces lettres ne demandoient à l'empe- « reur qu'une approbation des actes du concile : elles furent « d'abord interceptées, mais enfin on lit tant qu'elles tombè- « rent entre ses mains. Il fut ensuite surpris et trompé par le « parti des hérétiques; mais ayant après tout reconnu la vérité « du fait, il fit justice aux orthodoxes. Cependant, tout ce qui « arriva de sa détermination, en ce qui concerne les héréti- " ques, fut une simple confirmation du jugement du concile
IVEC BOSSUET. 245
o au sujet de la déposition de Nestorius, en la place duquel un « moine nommé Maximin fut établi; et, en tout cela, pas une goutte de sang. Nestorius, abusant de la grâce qu'on lui avoit « faite de le renvoyer en son monastère, continua de répandre « le venin de ses hérésies. On ne le tua point cependant; on « se contenta de le reléguer et de confisquer ses biens, et enfin « il mourut en exil dune chute qu'il fit, après bien de la langueur. Qu'est-ce que firent après lui ses partisans, et qu'est-ce « qu'ont fait ensuite ses sectateurs? Ils n'ont point été éteints, « comme on prétend; l'exil et la mort de l'hérésiarque n'ont pu < étouffer l'hérésie : elle est encore aujourd'hui répandue « presque dans tout l'Orient, et elle a pénétré jusqu'aux Indes, " comme il parait par toutes les histoires de ces pays, et par « toutes les relations des voyageurs.
« Il me reste à parler des pélagiens, qui ne me tiendront pas
« longtemps. Une de leurs plus considérables hérésies étoit au
« sujet de la grâce. Pelage, leur chef et l'auteur de la secte,
excita une furieuse persécution contre saint Jérôme; mais il
« fut terrassé par saint Augustin, et cela non point par armes,
mais par de savants écrits. Honorais le chassa de Rome, mais
« il ne le lit point mourir, ni ne logea chez lui aucunes troupes
« prétoriennes : on le laissa finir sa vie en repos parmi les
« siens. Ses sectateurs furent condamnés depuis par divers
synodes, et ensuite par le concile d'Ephèse, duquel nous
a nous parlé; saint Augustin fut commis pour écrire contre
eux, et, en tout cela encore, point de persécuteurs ni de
persécutions.
« Comme je m'aperçois, Monseigneur, d'avoir un peu étendu « ces matières, je tâcherai de me resserrer à l'égard de celles « qui me restent. La première qui se présente est une objection « que vous nous faites de ce que vous prétendez qui se com- « met, en Suède et ailleurs, contre ce que vous appelez les ca- « tholiques. Je suis surpris, Monseigneur, que l'Angleterre et « la Hollande, étant un peu plus à nos portes, et moi particu-
'2k(\ CONTROVERSE
« lièrement que vous honorez de vos lettres, étant tout porté « dans cette dernière, vous ne me les opposez pas plutôt que « les glaces du Nord qui sont comme tin pays perdu, et dont « on ne peut pas avoir des nouvelles si faciles et si débrouillées « que le seroient celles du pays d'où je me donne l'honneur de « vous répondre. Que puis-je inférer de là, Monseigneur, sinon « que vous cherchez à vous sauver à la faveur des ténèbres, et « que vous craignez l'éclat du grand jour. Je ne suis pourtant « pas, grâce à Dieu, si peu instruit de se qui se passe dans le « monde, que je ne sache fort bien ce qu'il y a à dire sur l'af- « faire de Suède, et en deux mots voici ce que c'est : première- « ment, il n'y a jamais eu de massacre ; il s'y est fait tout au « plus quelques exécutions particulières ; si l'on en veut savoir « la raison, c'est qu'il n'est pas permis à un naturel habitant du « pays d'embrasser la religion de Rome, et comme c'est une « loi fondamentale de l'Etat on punit ceux qui l'enfreignent, il « n'y a rien de plus naturel. Mais étions-nous en France sur « ce pied-là, Monseigneur; n'avions-nous pas, au contraire, un « établissement fondé sur un édit authentique, et cet édit ne « de voit-il pas être notre bouclier et notre rempart?
« Je trouve après cela, Monseigneur, que vous semblez re- « connaître un peu plus de vraisemblance à la crainte que nous « nous faisons d'adorer un morceau de pain, au lieu d'adorer « le Dieu du ciel et de la terre; et là-dessus vous dites, Mon- « seigneur, que c'est une crainte pareille qui faisoit dire aux « ariens et aux disciples de Paul de Samosate, qu'ils ne vou- « loient pas rendre les honneurs divins à un homme, à un en- « faut, à une créature, etc., après quoi vous criez fort contre « les préjugés des sens et les lumières de la raison humaine. « Mais, mon Dieu! quelle comparaison! Les ariens et les sa- « mosatiens étoient des hérétiques formels, dont les opinions « criminelles n'avoient pas d'autre fondement que les creuses « imaginations d'un cerveau démonté ouïes entêtements d'une • raison opiniâtre et corrompue ; ces opinions étoient liante-
iVEC bossi i i . 247
« nient combattues par des passages nombreux et formels de la « sainle Ecriture, et cette même Ecriture qui leur étoit si di- « rectement contraire eu ces endroits, ne leur en laissoit pas « un seul autre qui étant bien pris et dans son véritable sens, « leur fournît au moins un prétexte apparent de quelque expli- « cation prétendue en opposant passage à passage, et en com- « battant un lieu par l'autre. Nous sommes, quant à nous, des « gens à qui vous même, Monseigneur, avez rendu cette jus- « tice, que toute notre croyance étoit si bonne dans le fonds, « que pour nous rendre la vôtre moins odieuse, vous avez cru « ne pouvoir mieux faire que de tâcher de nous persuader « qu'elle n'étoit pas si éloignée que nous voulions le faire « croire de celle que nous professons ; que la vôtre conservoit « tous les fondements de la nôtre, et qu'ainsi toutes nos dis- « putes et notre opiniâtreté ne rouloient que sur des formalités « et des dehors, en un mot sur un malentendu entre les parties. « Nous sommes des gens à qui l'Ecriture est favorable dans « tous ses passages, et auxquels, supposez encore une fois « qu'on ne fasse point de violence au sens, elle n'est contraire
< en aucun. Nous sommes des gens à qui votre Eglise, pour
< persuader que ce qui se prend dans le sacrement de la sainte « Eucharistie est le corps réellement transsubstantié de notre « Seigneur Jésus-Christ, ne nous donne qu'un passage tronqué « et falsifié tout à la fois, au lieu de nous le donner entier et « fidèle; vous nous dites : Notre Seigneur a dit : Ceci est mon
< corps, crci est mont sang, et là-dessus vous voulez que ce corps
< et ce sang soient trunssubstantiés ; or le texte ne porte point « cela; le texte de saint Luc (XXII, 19, 20) porte en termes « exprès : Ceci est mon corps donné ou livré, et celui de saint Paul * (1 Cor. XI, 25) : Mon corps rompu. Cette coupe, disent saint « Paul et tous les autres évangélistes, est la nouvelle alliance
en mon sang répandu. Ces mots livré, rompu, répandu, sont
des choses qu'ordinairement vos missionnaires et vos con-
« troversistes laissent en arrière, et quand ils sont contraints
par nos instances de les représenter, en la place du tronquement qu'ils avoient fait, ils substituent une falsification, ils donnent un futur pour un présent, et traduisent qui sera livré, qui sera rompu, qui sera répandu, au lieu que le grec porte qui est livré, qui est rompu, qui est répandu; otâoyievov et non pas coOyjco^svov ; et ainsi de y.Xw;j.îvov et d'éy./uvo^svsv, pour lesquels, selon vous, il devroit y avoir jtXaç^svov et by;jOr,?;- [asvov. Voilà le nœud gordien de toute la dispute; car, si c'est un corps livré et rompu, et un sang répandu dans le temps présent, Jésus-Christ ne pouvoit dire cela dans l'institution de la sainte Cène que dans un sens figuré, puisque la chose n'arriva que le lendemain; et lorsque saint Paul (1), quelques années depuis, appeloit encore ce pain le corps rompu de Jésus-Christ dans un temps présent, ce ne pouvoit être encore que d'une manière figurée, puisqu'il n'étoit pins vrai que ce corps fût rompu réellement, Jésus-Christ étant alors glorieusement ressuscité; en un mot, il s'agit dans l'eucharistie du corps mort de Jésus-Christ, de son sang répandu et de ce sang séparé du corps, ce qui ne se peut trouver que dans un état de mort; or, l'eucharistie ne me peut donner aujourd'hui le corps mort de Jésus-Christ que d'une manière sacramentale et figurée, et non pas dans un sens au pied de la lettre. Si l'Eglise romaine a en cela d'autres vues, et prétend nous donner un corps glorieux au lieu d'un corps mort et dans un état d'ignominie, ce n'est plus la sainte Cène de notre Seigneur, elle a d'autres objets et d'autres intentions ; et cela étant, elle trouvera bon que nous allions chercher une autre communion que la sienne. Enfin, quand la nature essentielle des choses, quand les lumières de la raison, quand le témoignage des sens, quand l'autorité de l'Ecriture, quand l'explication des Pères, quand la pratique constante de trois
(1) 1 Gorinth. XI, 23, 24, 25-29. Notez que saint Paul n'a point appelé le pain le mrpsrompu de Jésus-Christ; mais il rapporte seulement les paroles du Seigneur
qui l'avoit appelé ainsi. [Note de l'auteur.]
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ou quatre siècles de pureté dans l'Eglise, suivis de quatre ou cinq mil l'es moins purs à la vérité que ces premiers-là, mais qui le sont toujours assez pour le l'ait dont il s'agit; quand, dis-jc, toutes ces choses, par un concours bien unanime, auront convaincu des gens comme les ariens et les samosatiens, que Jésus-Christ n' est qu'un homme, qu'un enfant, qu'une créature, je ne les insulterai pas sur le refus de leurs adoralions; mais quand la nature essentielle d'un sacrement qui veut ({lie les expressions qu'on y emploie soient figurées et non littérales; quand ma raison, qui me dit qu'il n'est ni juste ni apparent que le corps de notre Seigneur soit incessamment exposé à des ignominies sans nécessité, puisque présentement tout est accompli; quand ma vue, quand mon goût, quand mon tact, quand mon odorat, tous sens auxquels notre Seigneur a montré positivement qu'il ne vouloit point faire d'illusion; quand l'autorité de l'Ecriture qui éclaircit, dé- \eloppe et décide en cent endroits ce qui étoit un peu moins expliqué dans un seul autre (1); quand des Pères de la primitive Kglise, sur ce qui-vive de la question, s'il m'est permis de parler de la sorte, me diront : Prenez garde, ne vous y trompez pas; ce n'est pas réellement, mais en ligure, que le pain est le corps de Jésus-Christ; quand enfin la pratique de huit ou dix siècles, pendant lesquels on n'a su dans l'Eglise ce que c'étoit que de transsubstantiation et d'adoration, puisque la définition de l'un de ces termes et le commandement de l'autre ne sont que de l'an 121 5 et de l'an 1 220 ; quand, disje, toutes ces choses concourront ensemble pour fixer et déterminer une créance, si par respect ou quelque autre raison je ne fais pas pis à ceux qui nie mettent en parallèle de prévention avec les ariens et les disciples de Paul de Samosale,
(1)11 n'y a que saint Matthieu qui dise simplement : Ceci est mon corps; car saint Mail' ne doit pas être compté à cet égard, puisque son évangile n'est qu'un abrégé de celui de saint Matthieu. [Note de l'auteur.}
ils me pardonneront au moins, si je dis que j'ai de la compassion pour les préjugés qui les aveuglent eux-mêmes. « Il ::e me reste plus, Monseigneur, que ce que vous dites au sujet de Bérenger; mais son histoire, à mon avis, n'est nullement avantageuse à l'Eglise Romaine, puisqu'il est constant et avéré, qu'il ne tomba dans l'apostasie que par fragilité de sa part, et par violence du côté de ses ennemis; et quant à cette autorité vivante et parlante, sans la reconnaissance de laquelle vous prétendez que l'Eglise chrétienne seroit la plus faible et la plus malheureuse de toutes les sociétés du monde, je vous dirai, Monseigneur, qu'il ne faut point d'autre autorité que celle du Yivant aux siècles des siècles, lequel parle clairement à nous dans toute son Ecriture à l'égard des choses qui concernent le salut, et qu'il ne faut point d'autre autorité pour l'explication de cette Ecriture que l'Ecriture elle-même, puisque partout où une certaine religion seroit dominante, soit fausse, soit vraie, il est certain que ceux qui la professent prétendront toujours que leur autorité y soit seule reconnue, et par là il arriveroit que l'Eglise romaine elle-même perdroit en Angleterre, en Hollande, en Brandebourg et ailleurs ce qu'elle gagneroit en France, en Espagne et en Italie, et ce seroit encore pis chez les Indiens et chez les Turcs, pour toute la chrétienté en général, puisqu'on seroit forcé d'y être païen et mahométan. Cela étant, il ne faut pas conclure que l'on viendra donc à vivre sans religion et à sa fantaisie ; si nous n'avons pas une autorité cléricale et mondaine, c'est assez que nous ayons une chrétienne obéissance à ce que Dieu nous prescrit dans sa Parole.
« Je ne crois pas, Monseigneur, que vous vous plaigniez que j'aie rien dissimulé de la force de vos raisons ; et si cette fois non plus que l'autre, ce n'est pas un ministre qui me prête sa plume, comme je vous le proteste encore, j'en tirerai contre vous ce nouvel avantage, que, puisqu'un simple particulier
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sans autre caractère d'aucune autre profession que celle du < barreau, mais aidé de sou seul petit sens, ou tout au plus de - quelque teinture qui lui est restée des lectures par lesquelles « il tâche Je charmer les heures de sa solitude, a suffisamment trouvé ci! lui de quoi vous répondre, que ne seroit-ce point, n Monseigneur, si tel docteur que vous et moi pouvons connaître, avoil été chargé de cette commission? • Je suis, avec tout le respect que je vous dois, Monseigneur, votre, etc.
« VllILLAC. »
Ces deux réponses à M. de Meaux que je fis pour M. de Vrillac et à sa prière furent bientôt imprimées à la Haye (1), mais comme si ce n'eût été que la copie d'une première édition faite en Suisse, et cela pour des raisons qui ne subsistent plus. Mais avant cette unique impression en Hollande, la vérité est qu'elles avoient été envoyées manuscrites en Suisse à un vénérable pasteur, qui, après avoir passé quelque temps à la Haye et m'a voir fait l'honneur d'y rechercher ma connaissance, s'étoit retiré à Berne, où une de ses intimes amies d'ici, et qui étoit aussi la mienne, lui avoit envoyé mes lettres, dont pour cet effet je lui délivrai une copie. M. Modenx, qui étoit le vénérable pasteur dont je parle, fit un authentique remercîment à
(1) La Séduction éludée ou Lettres de M. l'évêque de Meaux à un de ses diocé- <ains, qui s'est sauvé de la persécution, avec les réponses qui y ont été faites, et dont le principale est demeurée sans réplique. Sur la copie, imprimée à Berne, en Suisse. Petit livret in-1 8 de 96 pages. On y a joint une complainte envers intitulée: Plainte des fidèles persécutés, mais qui marque leur résignation à la Providence divine. Rien ne nous montre que Rou soit l'auteur de cette pièce de vers. Bayle nous apprend (lettre du 24 février 1089) que la Séduction éludée de Rou fut critiquée dans la Réponse d'un nouveau converti à la lettre d'un réfugié, pour servir d'addition au livre de <l<>m Denis de Sainte-Marthe , intitulé Réponse aux plaintes des protestants. Sur l'imprimé à Paris, chez Etienne Noël, 1689, i/i-\~2. Oit'1 réponse lut d'abord attribuée à Pélisson, mais il paraît plus probable que Bayle Lui-même en fut l'auteur, car il y a une certaine analogie entre les sentiments exprimés dans cet écril et ceux qu'on trouva dans V Avis aux réfugiés ; Desmaizeaux l'a placée d lition des Œuvres diverses de Bayle.