‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 155 sur 188 · SOLLICITE EN BA PAYEUR · texte numérisé non relu

SOLLICITE EN BA PAYEUR

« sieurs , en voilà trop de beaucoup, et dès à présent Votre « Altesse royale peut compter que la charge est à elle, puis- « qu'il ne sera jamais dit qu'une si grande et si aimable prin- « cesse ait reçu un relus de Ja part d'un Etat qui a pour elle « une si parfaite vénération. »

Ces messieurs parloient si déterminément , quoi qu'ils ne fassent que trois (et peut-être même par simple permission de leurs collègues , et non pas par une députation formelle) ; ils parloient, dis-je, ainsi, parce qu'ils savoient la plus commune disposition de tout le corps, qui ne pouvoit être éludée qu'en cas que ces trois membres particuliers obtinssent de la princesse le désistement de sa poursuite. Ils retournèrent donc joindre leurs confrères et rendirent compte de tout ce qui s'étoit passé. Ainsi la chose dès l'heure fut résolue. Mais quoique ces messieurs eussent témoigné leur entière résignation à la princesse, ils ne laissèrent pas de s'en dédommager, du moins au préjudice du sieur Fagel, du suffrage de qui Son Altesse royale s'étoit si fort prévalue; et ils voulurent lui en faire une grosse affaire dans l'assemblée. Tls s'échauffèrent et réchauffèrent; car il se sentoit bien fondé, la charge, à proprement parler, relevant de lui seul. Il sortit en soutenant toujours ses droits, mais pâle comme son rabat, à cause de la dispute qu'il avoit eue et qui faisoit peine à sa douceur et à sa bénignité naturelles; et me touchant dans la main : « Je viens, me dit-il, « d'avoir de grosses paroles à votre occasion; mais je n'ai rien « à me reprocher, d'autant plus que tous les impartiaux de l'as- « semblée ne vous étoient pas contraires comme les trois (1) « qui s' étoient engagés de parole en faveur d'autres, de quoi « ils eussent bien voulu n'avoir pas le démenti; cependant, je « ne laisse pas d'être en peine : il n'y a pas encore une heure « que je croy ois votre affaire faite, mais présentement je ne sais

(1) Bentinck, président, Hacrsolte et Gerlacius, présidents lors de la résomption. \Kote de l'auteur.)

264 LE GREFFIER FAGEL s'iNTERESSE

« plus qu'en dire. Tournez-vous du côté du bon Dieu; il n'y a « que lui qui vous puisse aider, vu l'acharnement que je re- « marque en quelques-uns qui prétendent s'attirer le suffrage « du prince de Frise. » M. le greffier m'embrassa sur ces paroles, et, pour ne rien dire de plus, il me parut fort attendri.

Je m'en retournai chez moi dans un état que je ne saurois décrire ; car je croyois tout perdu. Il étoit plus d'une heure après-midi quand j'arrivai à la maison, où l'on m'attendoit pour dîner; mais j'en avois aussi peu d'envie que de m'aller noyer. Je me jetai dans mon fauteuil, au coin du feu, et m'enfonçai la tête entre les deux mains sur mes deux genoux, après néanmoins les avoir d'abord jetés à terre pour me résigner à la volonté et à la conduite du Seigneur, et lui disant dans mon angoisse :

Mon âme en tes mains je viens rendre, 0 mon Dieu ! car je suis Tout accablé d'ennuis.

Puis, faisant réflexion sur cet acharnement dont je me voyois accueilli par ceux qui nïétoient contraires, et m' appliquant quelques autres endroits du même psaume dont j'en viens d'alléguer un : Je m'entends, disois-je,

Je m'entends blâmer à outrance;

Ma personne est de crainte

De toutes parts étreinte.

Car tout leur conseil délibère,

Et fait tout son effort

Pour me mettre à la mort.

Mais, Seigneur Dieu, en toi j'espère,

Mon cœur dit en soi-même :

Tu es mon Dieu suprême.

Ma femme , qui me voyoit dans cet abattement, ne m'osoit rien dire, d'autant plus qu'elle entroit pour son compte même dans toutes mes peines. Cependant, elle en fut un peu soulagée par une visite que le premier clerc du greffe (le sieur Cimes)

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nousvinl faire, el qui lui dit en particulier qu'elle ne s'affligea

point si fort ; que mon affaire n'étoit pas si désespérée qu'on me l'avoit fait entendre; mais qu'il ne m'en falloit rien dire, parce que jusqu'à Ja résomption du lendemain il n'y avoit pas si fort à compter sur le succès, qu'il ne pût encore arriver du changement à la résolution qu'on avoit prise en ma faveur; et que jusque-là, si l'on me donnoit trop d'espérance, un revers qui n'étoit pas tout à fait impossible seroit capable de me jeter dans une désolation bien pire ; qu'ainsi il étoit à propos de me laisser dévorer mon chagrin, après quoi mon esprit n'en seroit que plus tranquille.

Je demeurai donc dans ce triste état jusqu'à huit heures du soir, qu'un valet de M. le greffier me vint dire que son maître souhaitoit de me parler. Je me rendis chez lui tout aussitôt, et arrivai comme il étoit à table pour souper; il vint à moi la serviette sous le bras, et me dit qu'il étoit encore incertain de mon sort, mais qu'il avoit un avis à me donner, qui étoit que le sieur Grrlavhis , président du lendemain , étoit intéressé par une affaire qui le regardoit de près et dont le succès dépendoit entièrement de la princesse, à ne la pas désobliger; qu'il me conseilloit de l'aller voir le lendemain avant l'heure du prêche et qu'en lui demandant humblement son suffrage je lui fisse adroitement entendre que, s'il m1 étoit favorable, madame la princesse ne lui en sauroit pas mauvais gré; et que, comme j'espérois d'avoir l'honneur de lui parler sur le soir pour lui rendre compte de ce que j'aurois avancé dans la journée, je ne manquerais pas de rendre témoignage auprès de Son Altesse du bon visage et de l'accueil favorable dont il lui plaisoit de in honorer. Ce fut l'obligeant conseil qu'il plut à ce généreux patron de me donner et que je lui promis de suivre ; après quoi, continuant de me parler : « Avez-vous, me dit-il, quelque accès auprès du prince de Frise? c'est encore une ressource; il aura, comme il doit, tout obsédé qu'il est et prévenu par vos contraires, de grands égards pour les désirs de madame la prin-

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