ELOGE DU GREFFIER HENRI FAGEL
à dire, ayant regret d'exposer une justice aussi bien fondée qu'est celle-là aux soupçons qu'on se pourra mettre dans l'esprit que ce que j'ai à produire sur ce sujet n'est qu'un pur effet d'intérêt et de politique; c'est ce qui fera que je ne dirai pas làdessus tout ce que je pense et tout ce que je sais, mais me retrancherai à deux ou trois coups de pinceau sur lesquels je suis sûr que personne ne me donnera le démenti : c'est que je dirai toujours, dans la sincérité de mon cœur, que Henri Fagel, greffier de Leurs Hautes Puissances, tout revêtu qu'il étoit de gloire et d'honneur parmi poste si distingué dans l'Etat, étoit encore plus considérable par son mérite personnel, par une vertu universelle et accomplie, par une piété solide et sans faste, par une âme naturellement bienfaisante et par une charité jetée dans le moule de celle que nous a caractérisée saint Paul. Aussi Dieu a-t-il béni cet illustre défunt de plusieurs héritiers non-seulement de ses grands biens, mais de toutes les vertus dont il leur a donné l'exemple, n'y ayant guère personne dans cette sainte maison qui ne soit un vrai modèle de probité et de sage conduite (1). Le greffier d'aujourd'hui principalement a encore renchéri sur la gloire de son père, puisqu'on peut dire de lui hardiment ce qu'on ne pou voit pas tout à fait si bien dire du défunt, qu'il est de ces génies supérieurs que Dieu ne suscite qu'extraordinairement pour la conduite et pour le salut des Etats dans des temps difficiles, et lorsqu'ils ont besoin d'un secours surnaturel; étant certain que quoique cette florissante république ne manque pas d'excellents sujets, et capables de remplir les plus hautes fonctions, peut-être seroit-il malaisé d'en montrer encore trois pareils au grand pensionnaire, au secrétaire Slingeland et au greffier d'aujourd'hui (2).
Le principal devoir auquel je me crus obligé, après une si
(1) Le général Fagel, ancien ministre des Pays-Bas à Paris, descend du greffier Fagel; ceux qui ont connu cet excellent et estimable vieillard, nous disent qu'on retrouve chez lui les mêmes qualités que Rou reconnaît, à ses ancêtres.
(■i) La maison de Fagel porte de gueules, à deux chevrons abaissés d'or, accom* •gagné vers le chef de deux pigeons d'argent affronte*. [Note de l'auteur.)
1101 PRÉSENTE SES REMERC1MEKTS A LÀ REINE. '2Td
heureuse révolution, fut d'aller remercier très humblemenl la princesse, et ce fut le sieur d'Ablancourt qui lui en demanda pour moi la permission. Dès que j'eus fléchi le genou devanl elle, lorsque en passant par sa galerie elle me lit l'honneur de s'arrêter à moi : « Eh bien, me dit-elle en me relevant, toutest- « il bien allé ? — Aussi bien, dis-je, Madame que toutes choses « iront toujours lorsqu'une aussi grande princesse que votre « Altesse royale voudra bien s'en mêler. — Je suis bien aise, « repartit son Altesse, que vous soyez content, il y a long- « temps que je n'avois fait aucune chose avec tant de plaisir. » — La princesse continua là-dessus son chemin pour entrer dans son appartement, et, jetant les yeux sur un exemplaire de mes Tables que j'avois fait mettre sur un siège pour lui être présenté de ma part par un de ses officiers, qui étoit d'intelligence avec moi aussi bien que le sieur d'Ablancourt, afin qu'elle fit moins difficulté de le recevoir, elle demanda aussitôt ce que c'étoit? et le sieur d'Ablancourt lui ayant dit que silice que j'avois appris de l'honneur que son Altesse royale avoit fait à mon ouvrage d'en témoigner quelque estime, je prenois la hardiesse de la supplier qu'il lui plût de souffrir que cet exemplaire, que j'avois sauvé comme de l'embrasement, trouvât un asile dans sa galerie. -— « Oh! dit la princesse, je sais « qu'il n'a que cet exemplaire, et je n'ai garde de l'accepter, « quelque plaisir que je me fisse de l'avoir ; ainsi je dirai comme « David dit au sujet de l'eau de ses trois preux : Qu'il ne ni'ar- « rive jamais, ô Eternel, de faire une telle chose ; car n'est-ce « pas là le sang de cet homme que cet ouvrage qu'il a fait, « comme au péril de sa vie? » — C'est du sieur d'Ablancourt même que j'ai su cette particularité, car je n'étois plus là présent.
La princesse s'embarqua pour l'Angleterre le 20 février 1 689, et étant arrivée le 22 à Whitehall, elle fut couronnée le 21 avril suivant (1), sept semaines après que le prince son mari et elle
(1) Mon père aurait dû duc huit semaines; car depuis le 24 de lévrier auquel il
'ïlk IL COMPOSE UN DIALOGUE
eurent été proclamés roi et reine par les deux chambres assemblées du Parlement, ce qui avoit été fait le 24 février. La joie que j'eus de cet heureux succès ne pouvant être renfermée dans mon cœur, et ce cœur voulant encore moins négliger aucune occasion de renouveler ses très humbles actions de grâce à Leurs Majestés, je pris occasion d'une lettre que j'avois à répondre à un ami que j'avois à la cour, pour tourner cette réponse de manière qu'elle pût servir au dessein de ma juste reconnaissance. Mais comme j'étois bien aise de m'assurer du suffrage d'un bon juge en telles affaires, j'envoyai ma pièce au sieur Bayle, mon ami, accompagnée d'un billet que voici, lequel fera mieux connaître le but et l'économie de tout ce petit manège. Voici donc ce que je lui écrivis le... février 1690
A M. Bayle, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam.
« Je n'interrompras pas les graves occupations du cher « M. Bayle par une bagatelle comme celle-ci, si je n'espérois « qu'il entrera dans les raisons qu'il y a pour moi à m'assurer « de son sentiment sur la manière dont je me prends à exécu- « ter un dessein qu'il y a longtemps que j'ai dans l'esprit. Les « grandes obligations que j'ai à la reine me pèseront toujours, « tant que je n'aie eu l'honneur de lui marquer combien mon « cœur y est sensible. Si je pensois aller de plain-pied jusqu'au « trône, je ne parviendrois pas seulement à passer la salle des « gardes ; j'ai donc imaginé une espèce de momerie, et comme « à la faveur d'un masque on entre en tel palais, d'où l'on se- « roit assurément repoussé sous un habit de cérémonie , j'ai « cru que par le tour que je donne à une réponse que j'étois « d'ailleurs obligé de faire à la lettre d'un de mes amis qui a « l'honneur d'être de ses officiers, il ne seroit pas impossible « que Sa Majesté elle-même ne m'entendît. Ses domestiques « familiers lui cherchent avec empressement toutes les petites
dit que le roi Guillaume et la reine Marie furent proelaniés jusqu'au 21 d'avril, il y a nécessairement huit semaines. [Note du fils de l'auteur. J
ET LE DÉDIE v l A REINE. 275
« pièces qui peuvent donner une innocente occasion de rire, et « qui sait si, sans aller jusqu'au marquis de la Muce, à l'aide seule « de la première femme de chambre, l'heure du petit coucher « ne pourra pas être pour ma lettre une espèce d'heure du « berger? La question n'est donc plus que de savoir si, comme « ce n'est pas une petite entreprise que de faire rire les gagés, « j'aurai été assez heureux pour attraper ce secret-là. Taillez, « rognez, montrés cher Monsieur, coupez bras et jambe, je « vous croirai de tout, jusqu'à consentir à une suppression en- « tière; ou, si vous ne voulez retrancher que quelques parties, « jetez un grain de sel sur tout le reste, et y répandez deux ou « trois de ces fleurs que vous savez cueillir à poignées.
M. Bayle ne manqua pas de répondre à mon billet, et voici ce qu'il m'écrivit le... février 1690 : (1)
« Yous m'avez fait un très insigne plaisir, mon tngs cher « Monsieur, de m' avoir communiqué le dialogue de vos Àriston « et Eugène ; leur entretien m'a fort plu, et je souhaite de toute « mon âme qu'il plaise autant aux grands objets que vous avez « en vue. Si cela arrive, je vous regarde à coup sûr déjà dans « une élévation éclatante, et posté en un lieu d'où vous pour- « riez regarder au-dessous de vous bien des gens caractérisés. « Je puis vous dire avec sincérité, et comme notre ancienne « amitié et le droit que vous voulez bien m'accorder par votre « lettre me le permettent, que je trouve la pièce admirable et « voudrois seulement que, puisque on pourra la montrer à la « reine, il y fût plus tôt parlé d'elle ; qu'il y eût presque après « les premières lignes quelque trait vif et singulier qui se rap- « portât à l'éloge de ses vertus extraordinaires, et que sortant « de là pour débiter ce que vous faites dire à vos deux interlo- « cuteurs, on y revînt justement au temps que vous commen-
I) Voir la l< ttre 77- (le la collection des Lettres choisies de Bayle. Edition de 171'..