IL PASSE MAÎTRE ES-ARTS
fiante, et dans l'aigre une qualité tendant à l'aigreur; raisons sans doute fort capables de contenter un esprit de difficile persuasion ! Mais si vous faites les mêmes questions à un cartésien, il vous dira que comme encore que notre œil ne puisse pas apercevoir les diverses particules dont le corps de chaque liqueur est composé, ces particules néanmoins n'en sont pas moins véritables; il est constant aussi que leur configuration est très différente; que les particules imperceptibles du lait et autres liqueurs douces, étant comme autant de petites boules, elles roulent et coulent commodément et agréablement sur les diverses parties de notre palais, d'où résulte la douceur, et qu'au contraire les particules du vinaigre étant comme autant de petites pointes aiguës comme celle d'une épingle, elles picotent le palais, et que c'est de là que résulte l'aigreur; raisons qui saisissent d'abord la compréhension de l'esprit le plus hébété et le plus lourd. Toutes ces pauvretés, dis-jc, de l'ancienne philosophie et quelques autres choses à quoi je ne comprenois rien, firent que quand je passai maître aux arts, je n'étois encore, à proprement parler, qu'un vrai novice; et que sans la petite distinction dont me voulut gratifier M. Hugues, mon professeur, tant au baccalauréat qu'au magistériat (en considération sans doute de ma petite réputation dans les humanités) de me donner, ta chaque année, la deuxième des quatre et cinq harangues qu'on avoit accoutumé d'y faire, c'est-à-dire celle pour remercier et congédier l'auditoire du matin, et où sans doute je n'épargnai pas ni mes hyperboles ni mes antithèses classiques ; cela, dis-jc, excepté, et en quelque état qu'il lut, je n'aurois pas fait grand honneur à M. Hugues.
Lorsque je fus retourné auprès de ma famille après mes études faites, j'employai environ une demi-année chez mon tuteur à les repasser toutes, avant que de me rendre à Paris pour m'appliqucr au droit, la profession de feu mou père (il étoit procureur au parlement) m' ayant insensiblement fait tourner de ce coté-là, sans songer si mes talents et mon génie