‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 28 sur 188 · ON LUI FAIT HONTE DE SA PARESSE · texte numérisé non relu

ON LUI FAIT HONTE DE SA PARESSE

naissance, ncùt pas mieux veillé sur moi que je ne faisois alors, je prenois tout le train de me faire un fort joli garçon (1).

Mon oncle, qui voyoit avec chagrin que je ne m'amusois qu'à la bagatelle, se contentoit, ne pouvant faire autre chose, y u que je n'étois pins en l'âge des rudes corrections, de me faire honte de ma négligence, principalement ayant remarqué que j'étois sensible à l'honneur et à la gloire; de sorte qu'il me jetoit aux occasions des brocards assez lardants, comme par exemple, sur ce qu'il m'avoit surpris plusieurs fois aiguisant une jambette (sorte de couteau pliant) que j'avois, d'une manière fort appliquée et avec grande assiduité. Un soir que sa femme, en découpant la viande de notre souper, y montroit de la peine, faute d'uu outil assez affilé : « Quelle misérable « serpe, lui dit-il, avez-vous là? Prenez le couteau de mon « neveu, le couteau d'un fainéant coupe toujours bien. » Ce lardon me fit rougir, et je me dis tout bas qu'on ne me feroit pas encore longtemps de tels reproches. Effectivement, je pris dès l'heure une forte résolution de donner à l'avenir de toutes autres idées de moi. (2) [Mais je débutai par une saillie qui me fait encore rire quand j'y songe. Comme l'entreprise de se rendre habile homme est une chose qui ne s'exécute pas du soir au lendemain, et que je ne voulois pas faire «traîner longtemps l'espérance que je voulois donner de devenir quelque chose de plus que ce que j'étois, il me vint en l'esprit de dresser sur une feuille de papier un titre fastueux, comme le projet de quelque grand ouvrage que j'aurois eu en vue, et de laisser cela en voie sur la table où je travaillois d'ordinaire, quand cette rareté m'arrivoit, et sur laquelle, pour épier à quoi je m'occupois, on jetoit les yeux de temps en temps;

(1) L'auteur avait écrit ici à la marge de son manuscrit : « Il faut donner un « autre tour à cela. »

(-2) On lit ici en marge du manuscrit cette note de l'auteur : « On peut se passer « de tout ceci jusqu'à la fin Je la page 29, à quatre lignes près. »

28 son projet d'écrire une histoire du monde.

afin que réfléchissant sur ce titre si magnifique, on conçut une grande opinion de moi. Et voici quel étoit ce beau dessein.

Comme en lisant mes fabuleuses Cassandre et Cléopâtre (\), j'étois particulièrement touché de ces curieux traits de véritable histoire, que Calprenède y a si heureusement enchâssés par-ci par-là, touchant ces grandes révolutions de la monarchie des Perses et de celle des Romains, que je ne connaissois que fort confusément par le peu que j'en avois vu dans mon Quinte- Cure e et dans mon Florus, où môme on ne voit ces choses que par de légers lambeaux; j'ayois souvent conçu de là un grand désir de voir toutes ces curiosités poussées beaucoup plus loin; et c'est ce que j'avois entrepris de faire. Mais avant que de mettre seulement le nez dans les véritables sources, où il me falloit puiser pour connoître F histoire générale plus en son entier, on peut dire que, comme si j'eusse voulu écorcher l'anguille par la queue, je commençai mon ouvrage justement par où il devoit finir, puisque, quand on fait un livre, le titre de ce livre, qui dans la vérité est à la tête, est pourtant la dernière chose à quoi l'on travaille. Ce titre donc si fastueux dont j'ai parlé étoit : « Abrégé méthodique de toute l'histoire du monde,

(1) Ce sont deux romans de Gautier de Costes, seigneur de la Calprenède, qui eurent, comme on sait, une grande vogue. La première édition de Cassandre parut à Paris, en 4 642, en 10 vol. in-8°. Cet ouvrage fut réimprimé en 1648,1654 et 1660.

La Cléopâtre parut, en 1647, en 12 vol. in-8°. Il y eut des éditions subséquentes en 1656 et 1662. (Voir les Mémoires du père Nicéron, art. Calprenède, et le Dictionnaire de More'ry, éd. de 1725, au mot Costes.

Loret, annonce ainsi sa mort dans la Muse Historique, 20 octobre 1663 :

Comme il faut qu'à la mort tout cède, L'excellent sieur de Calprenède Si renommé dans l'univers Pour sa prose et pour ses beaux vers, A succombé sous cette Parque, Et de Caron passé la barque ; Enfin, par la rigueur du sort, Cet admirable auteur est mort; Mais personne ne peut débattre Que sa Cassandre et Cléopâtre, Chères merveilles de nos jours, Malgré sa mort vivront toujours.

son projet d'écrire une histoire du monde. 29

depuis sa création jusqu'à présent et dans toutes ses diverses parties. »

Ce qu'il y a de bouffon dans ce beau projet, est que j'étois alors aussi capable de son exécution que je le suis encore à llieure qu'il est, du gouvernement de F empire du Mogol. Cependant on verra ci-après ce qui en advint avec le temps, et comment il ne faut désespérer de rien. Surtout on verra comment la sagesse de Dieu, mille fois plus grande encore que foutes nos folies, sait tirer de ces folies mêmes des sources de trésors pour notre subvention et le soulagement de nos plus grands besoins, puisqu'il est constant que, malgré l'acharnement dont les hommes ont taché de traverser les bénédictions que Dieu dans ses miséricordes me destinoit, cet ouvrage, dont je viens de parler avec tant de mépris par rapport à son commencement, a été poussé si loin par la bonne conduite du Seigneur, qu'humainement parlant, il m'a mis en état d'entretenir depuis plus de trente ans une famille nombreuse, dont la dépense monte à près de 2,000 liv. par an. Depuis l' enlèvement qui me fut fait de mes planches en 1675, et par lequel je me regardois comme un homme ruiné sans ressource (1), j'ai jusqu'à présent dépensé près de 80,000 liv., et me trouve encore revêtu d'une charge qui, si Dieu me laisse désormais seulement dix ou douze ans sur la terre (ce qui n'est nullement impossible, vu la vigoureuse santé dont je jouis par sa grâce), il s'en trouvera plus de cent. Sur quoi je ne cesse encore de m' écrier tous les jours :

O Seigneur Dieu, que tes œuvres divers Sont merveilleux par tout cet univers!

Oh! que tu as tout fait par grand'sagesse! Bref, tout mon bien n'est que de ta largesse.

(1) On lit en marge du manuscrit ces quelques mots latins, qui ont peut-être

i Us par le fils de l'auteur : Nonplacet. Bêle omninb. Rou mourut dix-huit mois après avoir commencé ses Mémoires, et en écrivant. 1'* paragraph - qui a donné lieu à cette note marginale, il ne se doutait probablement pas qu'il était si près du terme de sa carrière; c'est peut-être ce qui lui a h fils, l'idée de supprimer ce pas:-,

Page 1