SON ENTREVUE AVEC M. DE MEZEHAY
cime une table particulière, il me demanda si mes libraires et moi étions sûrs de trouver assez d'acheteurs à hôtels et à palais, pour avoir d'assez grandes salles où étaler tant de tapisseries ? Quand des écailles aussi épaisses que celles de saint Paul en sa conversion me scroient tombées des yeux, je n'aurois pas mieux envisagé tous les inconvénients que M. de Mézeray me désignoit couvertement par cette question ; et j'entendis fort bien tout ce qu'il me vouloit dire pour mon propre intérêt. Le résultat de tout ceci fut qu'en m'en retournant chez moi, je ruminai dans ma tète pendant tout le chemin, qui étoit assez long, vu la distance de nos deux demeures, de quelle manière j'opérerois la circoncision, qui devoit faire le salut de mes Tables ; et je ifétois pas encore arrivé chez moi, que le plan en étoit déjà tout conçu (1).
(1) Les titres premiers diffèrent suivant les exemplaires; ceux que nous avons vus à la Bibliothèque de l'Arsenal sont intitulés : Tables historiques, chronologiques et généalogiques, contenant ce qui s'est passe' de plus mémorable depuis la création du monde, par le Sr Rou. L'exemplaire qui se trouve au département des estampes (P A :;) Bibliothèque impériale, a pour titre principal : Histoire universelle ancienne, ou Détail historique, généalogique et chronologique de tout ce qui s'est passé de plus mémorable, etc.
L'exemplaire de la bibliothèque Mazarine (N° 5030 A des in-fol.) porte le titre suivant, a la première page : Nouvelles Tables historiques, dressées par ordre du Roy, pour l'usage de Monseigneur le Dauphin, par Me J. Rou, advocat au Parlement. Ouvrage très commode pour l'intelligence de l'histoire universelle, tant ancienne que moderne, sainte que profane et dans toutes les parties du monde, depuis sa création jusqu'à présent, et divisé en huit tables.
La lrc contenant l'Estat du Monde sous les Patriarches et Juges, le Royaume des Assyriens et les premiers Estats de Grèce.
La 2P la Monarchie des Babiloniens, les Royaumes de Juda et d'Israël, et autres Estats contemporains.
La 3r la Monarchie des Perses en Gyrus, et les autres Estats contemporains.
La V la Monarchie des Grecs en Alexandre le Grand, etc.
La 5* la Monarchie des Romains en Jules et Auguste Césars, etc.
La Cs les deux Empires d'Orient et d'Occident, et la Monarchie Françoise en Pharamond, etc.
La 7" l'Empire de Charlemagne et la Monarchie d'Espagne en D. Fernand, etc.
La 8e et dernière : l'Empire des Latins ou François à Constantinople, jusqu'à celuy de Louys le Grand, et ses fameuses conquestes dans les 3 dernières années.
Ensemble les conciliations de la chronologie, les 4 patriarchats d'Orient, les usages de l'Eglise, les persécutions, ordres, schismes et hérésies, les conciles et Pères; la déduction dos époques générales; le dénombrement des hommes illustres,
kl IL FAIT LA CONNAISSANCE
Effectivement, je travaillai à son exécution dès le lendemain ; et comme, pour plus grande facilité, j'avois choisi la moins remplie de mes Tables, qui est la seconde, je me trouvai en être venu à bout dès le soir de ce même jour. Aussi fut-ce par cette table, quoique seulement la seconde de toutes, mais qui étoit la première prête, que mon graveur commença.
Vers le temps que mon graveur en étoit à la troisième de mes Tables, savoir en décembre 1671, nous fîmes connoissance ma femme et moi (et cela à l1 occasion d'un carrosse que nous assortîmes, quatre de nos amis et nous, pour aller tous les dimanches plus convenablement à Charenton pendant tout l'hiver) d'un secrétaire du roi, qui, depuis quelque temps , étoit venu de la Rochelle s'habituer à Paris ; ce galant homme se crut obligé, dès le lendemain de notre premier dimanche, à nous faire visite, s' étant un peu plus attaché à nous qu'au reste de la compagnie, par quelques plus grandes conformités, soit d'humeurs, soit de professions. J'étois sorti lorsqu'il arriva, et il ne trouva que ma femme, avec laquelle, à peine eut-il lié conversation, qu'il vint à jeter les yeux sur les deux premières de mes Tables, que j'avois attachées contre notre tapisserie, comme je le faisois soigneusement à mesure que chacune sortoit de dessous le burin. Il parut fort surpris, et en dit la raison à ma femme, pendant quoi je survins, et il me témoigna le même étonnement, sur quoi s' expliquant davantage, il me dit qu'il y avoit près de vingt ans qu'il travailloit à un pareil dessein, et que ce n' avoit pas été sans quelque petit chagrin qu'après tant de peines qu'il s' étoit données, il s' étoit vu ainsi primé dans l'exécution.
Comme il avoit remarqué dans l'ouvrage qu'il avoit devant
tant aux armes qu'aux lettres. L'origine, les progrès et la chute des principales maisons de l'Europe; et la généalogie, les prétentions et les alliances de tous les roys et princes.
Paris, 1672-1675, chez l'auteur, au faubourg Saint-Germain, vis-à-vis la rue de Guenegaud, au logis du Saint-Ferdinand, rue des quatre Nations.
Avec privilège du Roy pour 10 ans.
DE M. TESSEREAU. 43
les yeux quelques traits d'économie qui lui paroissoient être autres que les siens, il me fit quelques questions à leur sujet, auxquelles lui avant répondu et expliqué particulièrement deux ou trois principes de chronologie, auxquels il n'avoit jamais pensé (son ouvrage étant purement historique et sans aucune conciliation de différentes sortes d'années, mais sans la connaissance desquels je lui faisois entendre qu'on ne pouvoit avancer rien de sur en fait d'histoire) , il me dit assez généreusement qu'il voyoit bien que j'en savois plus que lui, et que o'étoit à moi à faire des tables, et à lui de n'y plus penser. Il porta même sa générosité et sa noble franchise plus loin, car il me dit qu'encore qu'il eût dès assez longtemps fort prévenu en faveur de son ouvrage le célèbre M. Conrart, son confrère et son intime ami, il étoit résolu d'aller incessamment lui tenir un tout autre langage , afin de transférer sur moi les bonnes dispositions de cœur où jusque-là il lui avoit paru être pour lui. Conclusion que, dès le lendemain, M. Tessereau (1) (car ainsi se nommoit le secrétaire du roi dont je viens de parler) alla
(1) Abraham Tessereau, de la maison noble de Bernai, vulgairement appelé la Haute-Garenne, naquit à La Rochelle. Il remplit pendant plusieurs années les fonctions de secrétaire du roi, jusqu'à ce qu'il fut obligé de vendre son office par arrêt du Conseil, portant injonction aux protestants de se défaire de leurs charges en faveur des catholiques. On lui doit une Histoire chronologique de la Chancellerie de France, pleine de savantes recherches, et qui après sa mort, survenue en 1691, fut continuée jusqu'en 1706 par ordre du chancelier, qui chargea de ce travail Le Comte, syndic des secrétaires du roi. (Voir Y Histoire de la ville de La Rochelle, par Arccre. Tome IL)
Nous voyons, d'après les lettres que Jean Claude lui écrivait, que dans le courant de 1683, il était déjà retiré à Londres, et qu'il s'y trouvait encore au commencement de 1686; le 4 juin 1686, Tessereau écrivait à Jean Claude, que son intention était de se fixer à La Haye. (Vol. mss. contenant diverses lettres de Jean Claude, Archives de La Haye.)
Voici ce qu'Elie Benoit dit de Tessereau : « C'étoit un homme plein de zèle pour la religion, qui tenoit rang entre les députés des provinces, quoiqu'il demeurât ordinairement à Paris; et qui étant d'un naturel soigneux et diligent, ramassoit avec exactitude tout ce qui pouvoit servir à éclaircir les affaires des Eglises. On esl redevable à son affection de plusieurs pièces qu'on auroit eu de la peine à rassembler, s'il ne les avoit conservées; et on en auroit encore trouvé davantage, si les voyages, les affaires et les diverses agitations de sa vie n'avoient dissipé la meilleure partie de ses recueils. » {Histoire de l'Edit de Nantes. T. IV, p. 313.)
»* TESSEREAU LE PRESENTE A GONRARÏ.
effectivement chez M. Conrart, l'entretint sur nos deux ouvrages dans l'esprit que je viens de marquer, et lui donna une si grande envie de me voir, que dès le môme jour, en retournant de sa visite, il m'en apprit le résultat par le billet que voici :
« J'ai passé deux heures chez M. Conrart avec M. Chappelain ; « lui et moi l'avons entretenu de vous et de votre ouvrage (1), « Monsieur. Il souhaite avec passion vous connaître. Je lui ai » promis de vous y mener. Ainsi, Monsieur, ce sera quand il « vous plaira. Mais ce qui fait principalement le sujet de ce billet, « c'est que ces deux messieurs se sont, l'un envers l'autre, en- « gagés de parler de vous à M. le duc de Montausier, lorsque « l'occasion s'en présentera, mais de lui en parler de la bonne « manière. Je vous donne le bonsoir et suis tout à vous.
« Tessereau. »
« Le 27 décembre 1 671 . »
M. Tessereau étant venu chez moi dès le lendemain de ce billet, pour savoir quelle résolution j'aurois prise, nous allâmes sur l'heure même, lui et moi, chez M. Conrart, qui, après m'avoir fait mille honnêtetés, me confirma la bonne disposition de cœur dont M. Tessereau m'avoit assuré de sa part. Nous convînmes tous trois qu'il n'y avoit rien à anticiper des recommandations promises en ma faveur par MM. Conrart et Chappelain, jusqu'à ce que mon ouvrage fût achevé ; ainsi, il ne se passa rien à cet égard jusqu'au mois de février 1672. Mais alors, et quand je fus en état de me transporter à Saint-Germain, qui fut vers le 10e de ce mois, M. Conrart me donna deux lettres, tant pour M. le duc de Montausier que pour M. l'abbé Fléchier(2), grand favori de ce seigneur. De ces lettres, je ne
(1) J'étois déjà depuis quelque temps fort connu de M. Chappelain, dont M. Beck m'avoit procuré la connaissance, que j'avois vu plusieurs fois chez M. Ménage, et ensuite chez lui-même. [Note de l'auteur.]
(2) Esprit Fléchicr, évêque de Nîmes, en 1687.
« Parmi les illustres amis que son mérite lui acquit, M. de Montausier fut un des plus vifs. Ce fut lui qui le produisit auprès de Monseigneur le Dauphin, dont il fut le lecteur. Choisi, en 1672, pour l'oraison funèbre de mademoiselle de Montausier,