‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 54 sur 188 · G4 LE MARQUIS DE POMÉNAR · texte numérisé non relu

G4 LE MARQUIS DE POMÉNAR

et une espèce de demi-fou qu'on n'a jamais, au moins de ma connaissance, appelé que le prophète. On s'étonnera sans doute de cette disparité d'assortiment; mais c'est que le premier et le plus considérable est celui de qui j'aurai le moins de choses à dire , et le dernier et plus indigne, celui sur qui (nonobstant cette indignité) il y aura à faire le plus de remarques dignes d'une singulière attention.

Le marquis de Poménar (1) avoit beaucoup d'esprit, mais étoit un athée de profession. Il étoit détenu là pour quelque mécontentement qu'il avoit donné à M. de Louvois, homme qui, comme chacun sait, vouloit que tout fléchît devant lui ; le marquis de Poménar n'avoit jamais pu se ranger à cette soumission. Une violente attaque de pierre lui fit obtenir sa liberté environ le temps que j'eus la mienne, et tout ce que j'ai pu savoir de sa fin (car il mourut de l'opération), c'est que, de son lit, on l'entendoit dans les rues crier de toute sa force : « Ah! mon Dieu!... » On ne sauroit dire si c'étoit par simple façon ordinaire de parier que ces paroles sortoient ainsi de sa bouche sans la participation du cœur, ou bien si Dieu, lui faisant miséricorde, se servit de l'extrémité de son mal pour l'appeler à lui. Quand, malheureusement, ce seroit le premier de ces deux cas, toujours en résulteroit-il que cette grande et éternelle vérité, qu'il y a un Dieu, est si convaincante et si forte, que ses propres ennemis sont, malgré qu'ils en aient, contraints de la confesser.

Le chevalier d'Aigremont (2) étoit un gentilhomme des li-

(1) Il est plusieurs fois question, dans les lettres de Madame de Sévigné, d'un marquis de Pomenars, gentilhomme breton. Il avait enlevé mademoiselle Bouille, fille de René de Bouille, comte de Créance, qui, après avoir passé quatorze ans avec lui, s'avisa tout à coup de le poursuivre pour crime de rapt. Peut-être est-ce le. même personnage dont parle notre auteur. (Voir les Lettres de Madame de Sévignô à Madame de Grignan, 7 juin, 20 juillet et 11 novembre 1671.)

(2) Il était accusé d'avoir cédé à l'influence de la daine de Villars en levant des cavaliers pour le soulèvement projeté en Normandie. A son interrogatoire, il déclara se nommer Jacques de Guersans, sieur d'Aigremont, aide de camp désarmées du roi, servant près de M. de Navailles, âgé de vingt-neuf ans ou environ.

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sières de Normandie, qui s'étoit vu embarrassé dans l'affaire du chevalier de Rohan (1), à cause de madame de Villars, dont Aigremont étoit depuis quelque temps devenu amoureux. ïl avoit bien été arrêté avec les principaux complices, mais, les preuves ne s1 étant pas trouvées assez fortes contre lui, à cause que c'était de simples billets équivoques, qui, parlant d'intrigues en termes fort généraux, pouvoient à la vérité s'expliquer de pur amour, mais en conjecture d'affaires d'Etat, pouvoient

taisant profession de la religion catholique apostolique et romaine, demeurant ordinairement à Tournebus, près Gaillon en Normandie.

Il résulte d'un autre interrogatoire qu'on lui lit subir, qu'il était à l'armée lorsque le chevalier de Rohan fut arrêté, et d'après sa déposition, il s'en retournait à Paris pour donner quelques détails sur cette conspiration à M. de Louvois lorsqu'il fut lui-même arrêté à Arras.

« Lecture faite en présence dudit de Guersans d'Aigremont, des confrontations respectives faites tant de lui à la dame de Vilars («le), que de ladite de Vilars à lui, il dit que la dame de Vilars et lui étaient brouillés ensemble, qu'il avait de la jalousie de ce qu'elle voyait le chevalier de Préaux. » (Procès de Mpa Louis de Rohan et de ses complices fait en l'année 1674. Mss. de la Bibl. Imp., 68, HARL., fonds Saint-Gcrmain-Harlay.)

(1) Nous rappellerons d'après la Biographie universelle (article Louis de Rohan, l'origine et le but de cette conspiration :

« Perdu de dettes, méprisé à la cour, ne sachant plus quelle ressource se créer et susceptible d'idées vastes, le chevalier de Rohan trouva, dans un certain Latréaumont, ancien officier, débauché et ruiné comme lui, un homme capable de l'entraîner dans une conspiration contre la sûreté de l'Etat. Cet ami dangereux, doué de beaucoup plus d'esprit et d'énergie que Rohan, espérait se servir de ce seigneur comme d'un instrument, et rétablir sa fortune, en livrant aux Hollandais Quillebcuf, pour les introduire dans la Normandie qu'il promettait de faire révolter. Les complices étaient tout à fait dignes d'un complot aussi mal concerté, et que le président Hénault appelle avec raison une folie. C'étaient Préault, jeune officier sans expérience, la marquise de Villiers Bordcville [sic), femme galante et un maître de pension, établi au faubourg Saint-Antoine, à Paris, nommé Van den Enden, homme qui ne manquait pas de savoir et qui avait enseigné l'athéisme à Spinosa.

Louis XIV ayant eu bruit de l'affaire, l'arrestation de Rohan et de Latréaumont fut ordonnée; ce dernier, en se défendant contrôles gardes chargés de le prendre, fut atteint d'une blessure dont il mourut quelques heures après. — Quant à Rohan, lorsqu'on le conduisit à la Bastille, il s'abandonna à de tels emportements qu'on fut obligé de l'enchaîner, de peur qu'il n'attentât à ses jours. — Le procès fut bientôt instruit : Rohan fut condamné et exécuté avec ses complices, devant la Bastille, le 27 novembre 1674. Van den Enden et la marquise de Villiers (sic) moun m Mit, dit Basnage, avec la constance de philosophes matérialistes, qui croient que tout meurt avec le corps. »

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aussi être entendus criminellement. Ces preuves, dis-je, étant insuffisantes, on s'étoit contenté de punir au moins le prévenu d'une longue et étroite prison. Cette affaire si intriguée avoit fait une fort grande échancrure à F esprit du chevalier, qui, quelque temps après avoir obtenu sa liberté de cour, et par là rétabli sa cervelle ébréchée, s'étoit fait une affaire de s'attacher à moi plus qu'aux autres bastillards, auxquels il dédaignoit de prendre garde. M. de Poménar et lui étant venus à se brouiller, et le père Ancheman affectant une grande retraite, j'eus bientôt lieu de connoître à quel coin il étoit marqué. Deux jours ne se passèrent pas sans qu'il entrât avec moi en de très étroites confidences, dont je ne m'arrêterai qu'à deux articles : son application à la langue espagnole , dont la fantaisie lui prit sur ce qu'un valet qu'on lui avoit donné ne parloit presque que cette langue; et ses amours avec la dame de Villars, dont je reconnus bien vite qu'il avoit été la dupe, aussi bien que du sieur Preau, qui possédoit tout autrement le cœur de la dame; tous les deux le jouèrent afin de le porter plus aisément à les rendre maîtres de sa petite gentilhommière; ils tenoient en derrière de lui leurs conférences les plus secrètes, ce qui aussi embourba le plus ce pauvre malheureux dans l'espèce de complicité dont j'ai parlé ci-dessus.

Ce que je trouvai de singulier dans son attachement à l'espagnol, est qu'encore que, jusque-là, il n'eût eu aucune connaissance de cette langue, cependant, en moins de deux mois, sans règles, sans dictionnaire ni grammaire, et seulement à force de parler et de répondre à son valet, il vint à la parler si facilement, qu'elle lui étoit aussi à main que le français, et que, n'ayant auprès de lui qu'un seul livre en espagnol, qui étoit la traduction d'un Philijypes de Comines, avec des commentaires, le tout en castillan, il s'étoit enfin rendu capable de parler et d'écrire fort raisonnablement en cette langue.

Mais, pour revenir à l'autre passion du chevalier, savoir, celle pour la dame de Villars, je ne saurois oublier une j

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