IL APPREND SA MISE EN LIBERTÉ
ces messieurs se retirèrent là-dessus, et je fournis toute ma dévote carrière selon mon projet, mais avec une sérénité de cœur et d'esprit que je ne suis pas capable de représenter.
lia journée faite, j'ouvris ma porte, appelai mon petit garçon, à qui j'avois recommandé de guetter quand j'aurois fini, en se divertissant dans la cour avec ses camarades. Je lui dis d'aller avertir ces messieurs qui m'attendoient, et de dire à l'office qu'on vînt nous servir dès qu'on seroit en état de le faire. Cela ne tarda pas beaucoup, et à peine étions-nous aux premiers morceaux, que nous vîmes entrer d'un air tout ému le sous-lieutenant de la Bastille avec un papier à la main, qui nous dit : « Quand il plaira à M. Rou, il ira coucher avec sa ehère épouse. » À cette agréable nouvelle, je sentis bien qu'un peu de couleur me montoit au visage, mais je ne voulus pas faire paraître que cela fut capable de me déranger, et remerciant mon évangéliste, à qui un de ma compagnie avoit déjà présenté un verre, je le saluai du mien et lui dis qu'avant que nous pussions sortir de table il seroit trop tard pour me retirer ; qu'il me suffisoit de me savoir libre, et que le lendemain je songerois à toutes choses nouvelles, puisque aussi bien je ne trouverois pas ma femme, laquelle devoit coucher à Charenton jusqu'à dimanche au soir. « Oh! non, Monsieur, me dit-il, cela ne se peut pas faire; il y a un quart d'heure qu'on ne vous eût pas laissé passer cette cage, mais présentement on ne vous souffrira pas davantage ici, et cela pour votre propre intérêt, et en vue de votre bien. Ce ne seroit pas la première fois qu'il est arrivé des contre-ordres ; profitez de l'occasion ; quand il eu arriveroitun immédiatement après votre sortie, on ne courra pas après vous. Ainsi mettez-vous en plein état de sûreté. » Je lui dis que, puisqu'on me chassoit, je ferois comme j'en avois toujours usé, depuis que j'étois au lieu où nous nous trouvions, savoir que je n'y avois jamais appris qu'à obéir. « Monsieur, me dit-il, vous ne sauriez mieux faire; mais oserois-je vous demander une chose? N'irez-vous pas dire adieu à M. le gou-
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verneur? » 11 me faisoit cette question, parce que depuis cinq ou six jours quatre gendarmes, que M. le prince de Soubise avoit fait emprisonner pour quelques mauvais déportements, ayant enfin obtenu leur élargissement, s'en étoient allés sans faire aucune civilité à M. de Bezemaux, par ressentiment de ce que, sur quelques paroles peu respectueuses, il les avoit fait renfermer dans leur chambre : cette imprudente conduite, nonobstant le peu de cas que M. de Bezemaux faisoit de pareilles gens, n' avoit pas laissé de lui déplaire, par cette seule raison qu'une conduite indiscrète choque le bon sens, comme un vilain objet choque la vue, et une puanteur l'odorat. Ce fut donc là pourquoi on me faisoit la question dont je viens de parler ; à quoi je répondis que je n'étois nullement gendarme, et que d'ailleurs j'avois toujours été si bien traité par les obligeants ordres de M. le gouverneur, que je n'avois garde de manquer à lui en faire mes très humbles remercîments. Je fus donc mené à M. de Bezemaux (1), et dès qu'on m'eut ouvert la porte de sa chambre, il me fit l'honneur de venir au-devant de moi, avec
(1) « M. de Bezemaux étoit un gentilhomme d'une ancienne famille de Gascogne. — Il rendit quelques services au cardinal Mazarin, qui le fit capitaine de ses gardes, et lui procura ensuite le gouvernement de la Bastille. 11 mourut immédiatement après la paix de Ryswiek, généralement regretté de tous ceux qui le connaissoient, principalement des prisonniers.
« Je n'en ai pas connu un seul qui n'en ait dit du bien.
« Voici les justes souhaits que l'on a fait pour M. de Bezemaux après sa mort :
Madrigal.
Bezemaux, tes vertus t'ont mis au rang des sages : Vois tes durs successeurs au nombre des tyrans, i)ans le temps, qu'on est près d'encenser tes images. Tous te voudroient encore au nombre des -vivants, La mort, qui s'est méprise, a fait un coup injuste; Elle a pris l'honnête homme et laissé le fripon! Reviens, cher Bezemaux, grossir la cour d'Auguste, Et que Bcrnavillc aille accompagner Néron.
« M. de Bezemaux étoit humain, doux, poli, civil et honnête, au rapport même de Braillard et encore mieux de Francillon. Il reudoit souvent de très bons offices aux prisonniers, quand il les croyoit innocents, et il aprocuréla liberté de plusieurs.
Sous M. de Bezemaux, les prisonniers un peu distingués avoieat la liberté de
se .communiquer et se voyoient au moins dans les cours. {V Inquisition de la Bastille, par Constantin de Rcnncville. Amsterdam, 1724. T. II, p. 75, et T. IV, p.l.)
LE FAIT RËCONDUilE CHEZ LUI. 87
ces obligeantes paroles : « Monsieur, je sais bien que c'est un bruit répandu dans la Bastille que j'ai toujours de la joie quand il y entre un prisonnier, et du chagrin quand il en sort; je ne discuterai point avec vous, Monsieur, le vrai ou le faux de cet indigne soupçon ; mais je vous prie très sincèrement de croire que j'ai reçu avec un singulier plaisir la lettre dont le roi m'a honoré pour l'ordre de vous faire sortir. » Le gouverneur accompagna ces paroles de l'obligeante demande qu'il me fit, si jétois content de toutes les manières dont ses gens m'avoient traité depuis ma détention; à quoi ayant répondu comme je le de vois, il me pria d'en vouloir bien rendre témoignage à M. le duc de Montausier, puis me présentant la main : « 11 est fort tard, dit-il, et je ne juge pas à propos de vous laisser aller seul à l'heure qu'il est. Qu'on mette les chevaux au carrosse, dit-il à ses gens, et qu'on ramène Monsieur chez lui. » Je descendis donc, après une nouvelle présentation de mes respects, et trouvai le carrosse quim'attendoit avec deux flambeaux, que deux valets de pied portoient ; mais avant que d'y entrer, j'allai prendre mes hardes de nuit dans ma chambre, laissant tout le reste jusqu'au lendemain, que je les envoyai quérir ; et repassant par la cour pour la dernière fois, j'y trouvai tous les Bastillards attroupés et s' entretenant avec la plus singulière attention de tout ce qu'ils voyoient se passer. Tous me vinrent faire de grandes embrassades, et alors leur rendant toutes les civilités qui leur étoient dues, et me souvenant des ris que quelques idiots avoient fait de ma petite dévotion : « Messieurs, dis-je à tous en général, voilà ce que valent les jeûnes des huguenots. » Sur quoi tous s' écriant : « Ah! parbleu! dirent-ils, Monsieur, vous avez bien raison, et à ne vous point mentir, c'est de quoi nous raisonnions quand vous nous avez joint. » Je les embrassai tous, et montai dans le carrosse, qui aussitôt prit le chemin de mon logis.
Dès le lendemain matin, avant que d'aller à Charenton trouver ma femme, ou pour mieux dire y rendre grâces à Dieu de