‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 74 sur 188 · ROC JUSTIFIE · texte numérisé non relu

ROC JUSTIFIE

A l'égard de ce que j'ai dit conformément à ttaronius et autres historiens approuvés, on en doit encore moins exiger le contre-pied de ma part, puisque ce seroit me faire mentir contre le témoignage formel de tous ces auteurs. J'ai dit par exemple que le pape Serge III est un méchant homme au dire du Père Labbé, jésuite. Youdroit on que je disse qu'il est un honnête homme? Je scrois contredit tant parle jésuite Labbé que par Baronius et tous les autres historiens. Il en est ainsi de tous les autres chefs. En un mot, ce qu'on a blâmé dans mon ouvrage n'est pas qu'il y ait des faussetés; mais c'est, dit-on, que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, et particulièrement elles ne sont pas bien reçues de la part d'un huguenot, et d'un homme qui écrit pour un prince comme monseigneur le dauphin.

La troisième chose sur laquelle je désirerois qu'on insistât auprès de M. l'archevêque, c'est de l'écarter absolument du parti neutre, c'est-à-dire de l'offre qu'il a déjà faite de ne me point faire de mal; car je n'aurai jamais rien par cette voie. Il s'agit de ramener l'esprit du roi qu'on a malignement prévenu, et il n'y a que M. l'archevêque qui le puisse faire; c'est lui qui de bonne foi (je le veux croire ainsi) et à bon dessein, a fait tout le mal ; il n'y a que lui qui le puisse guérir ; et il le peut, sans se faire tort, puisque les choses ayant changé de face, par la môme raison qu'il a dû traverser mon ouvrage, lorsqu'il y avoit, si l'on veut, du crime, il y auroit de l'injustice de le perdre lorsque ce crime est effacé, et que punition d'un côté, et réparation de l'autre, s'en sont ensuivies. Je dis bien plus : l'intérêt même de la religion, qui a d'abord fait interdire mon ouvrage, veut aujourd'hui qu'on le rétablisse, puisqu'un motif aussi pur que celui-là demande plutôt une réformation qui vienne à la connaissance du public, qu'un prétendu anéantis sèment, qui n'empêchera pas qu'on ne contrefasse la chose dans les pays étrangers, ce qui la fera paraître aux yeux de tout le monde de la manière qu'on ne veut pas ; au lieu que me permettant de la corriger, elle paraîtra avec éclat de la manière

SKS TABLES* lOtf

qu'on le désire; et ainsi personne n'en osera entreprendre une nouvelle édition. Cette considération est si forte, que c'est la seule qui avoit porté M. Petitpicd à travailler de bonne foi à ce rétablissement, et c'est par ses soins que le changement de tout L'ouvrage est tel, qu'aucun docteur n'y sauroit refuser son approbation.

Enfin 5 si Ton représente fortement que cet ouvrage est le . il d'un travail de quinze ans, et sa dépense l'épuisement de tout le bien de son auteur ; que cet auteur n'est pas si méprisable qu'il n'ait mérité l'amitié de plusieurs personnes illustres, c omme son ouvrage l'estime de quantité de savants ; et qu'eni\n cette perte le ruine de fond en comble, sans qu'il en re- \ tenue aucun profit à personne, peut-être que la vertu et le cœur charitable de M. l'archevêque se laisseront toucher à la désolation d'une famille, qui n'a pour chef et pour appui qu'un malheureux, qui tombera dans la dernière misère sans le secours de sa protection.

Trois ou quatre jours n'étoient pas passés depuis la promesse à moi faite par M. de L'Angle, de voir incessamment M. l'archevêque, que je reçus ce billet de lui.

« Je vous supplie, Monsieur, de prendre la peine de venir «< chez moi aujourd'hui, parce que j'ai à vous dire quelque « chose dont d est bon que vous soyez informé au plus tôt. Il « seroit de mon devoir de vous l'aller apprendre chez vous; « mais le lundi est un jour auquel je me suis engagé à ne point « sortir de la maison. Je vous donne le bon jour, Monsieur, et « suis de tout mon cœur,

« Votre très humble et très obéisssnt serviteur, « De L'Angle. »

La lettre étoit datée : ce hindi après-midi, sans quantième du mois ni même sans spécification de mois ni année. L'année étoit assurément 1677, et pour le mois, il ne peut être que septembre, octobre ou novembre.

Je ne manquai pas, comme on peut croire, de me rendre à

104 »î. be l'ah&lb et l'archrvéque »K PA1V1S.

cette assignation, cl je SUS que .M, de l'Angle, ayant été introduit dans la chambre de l'archevêque, si tôt qu'il eut déclaré son nom, le prélat l' avoit reçu de l'air du monde le plus riant, et qu'après les premiers témoignages de civilité réciproque, T archevêque, le questionnant plus en particulier : « Eh bien « donc, luiavoit-il dit, d'où vient, notre cher, que Ton ne vous « voit presque plus? Est-ce que vous me regardez comme un « serviteur inutile, et seroit-il possible qu'il n'y eût rien en « quoi l'on pût vous marquer combien on vous considère et « le désir que l'on auroit de vous obliger? — Monseigneur, lui « avoit répondu M. de L'Angle (en profitant de la planche qui « lui étoit faite), c'est déjà m' obliger infiniment que de me dire « ce que je viens d'entendre, et pour m'arrèter précisément à « vos dernières paroles, oui, Monseigneur, il y a en effet quel- « que chose en quoi vous pouvez m' obliger, et même m' obliger « sensiblement. — Ah ! reprit l'archevêque, il n'y a assurément « rien que vous n'obteniez de moi, pourvu qu'il soit en mr. « puissance; mais de quoi donc s'agit-il? » Que là-dessus M. de L'Angle avoit répondu qu'il avoit appris par occasion la visite que M. Petitpied lui' avoit faite, et de quelle manière il avoil été reçu; que cela l'avoit affligé parle cordial intérêt qu'il prenoit en la personne pour qui il lui avoit parlé, et qu'il croyoi ! fortement que si M. Petitpied eût eu le temps et la liberté de lui faire connaître toute l'innocence de ma cause, les choses, pour n'en pas dire davantage, seroient ailées tout autrement. Que là-dessus il lui avoit présenté le mémoire qu'on vient d>" voir, en lui disant qu'il en avoit fort attentivement examiné toutes les raisons, et qu'il ne comprenoit pas comment on pouvoit fermer les yeux à une justice si bien démontrée.

Ce qui résulta de cette visite, fut que M. l'archevêque dit à M. de L'Angle de m'envoyer dès le lendemain midi pour lui parler, et qu'il y auroit ordre de m'ouvrir sa chambre sitôt que j'aurois dit de quelle part je venois; et ce fut là la raison de cet empressement si marqué par le billet de M. de L'Angle.

UU taiuis DE HOU SOUMISES A t/EXAMEN Dft TROIS î)OCTEUt\S. i08

J'eus donc l'honneur de voit u. l'archevêque le mardi

Ki/7. Il ne me dit pas autre chose sinon qu'il satôit bien pourquoi j'étois là; que je n'avois qu'à aller de sa part trouver les trois docteurs de Sorbonnc préposés à l'examen des ouvrages où la religion étoit intéressée; et leur dire qu'il m'envoyoit vers eux afin qu'ils examinassent le cahier que je leur remettrois entre les mains, qu'ils y fissent donc leurs remarques, et qu'après cela, il leur en demanderait compte, afin de voir ce qu'il aurait à faire en ma faveur auprès du roi.

J'allai donc voir ces trois docteurs, qui étaient MM. Grandir,, Pi rot et dit Bois. Je voulus commencer par M. Grand in, qui étoit le plus ancien des trois; mais comme il avoit bien de l'occupation au collège de Cambrai, où étoit aussi sa demeure ordinaire, il ne se fit pas un point d'honneur d'être mis le premier en date dans mon affaire, et me pria de faire en sorte que ses deux collègues défrichassent les plus grandes épines avant qu'il y portât la main. J'allai donc en Sorbonne, où je demandai à voir M. Pirot, qui étoit le premier des deux autres docteurs. Il ne se peut rien de plus honnête que la manière dont je fus reçu par lui. Je trouvai en sa personne un esprit doux, éclairé, judicieux, et un cœur bienfaisant; c' étoit en un mot un second M. Petit pied; aussi se fit-il d'abord un scrupule de rien revoir après qu'un tel collègue, qu'il faisoit profession d'honorer, avoit témoigné n'avoir rien davantage à dire. En un mot, après deux ou trois petites additions qu'il fit aux précédentes remarques de M. Petitpied, seulement pour faire voir à M. l'archevêque qu'il avoit fait attention à ses ordres, il me rendit mon cahier comme étant désormais à l'épreuve de toute censure.

Au sortir de sa chambre, je me fis mener à celle de M. du Bois, en qui je trouvai bien un autre homme, et cela me remit dans l'esprit ce qu'on dit ordinairement des soldats qui se trouvent en pillage après quelque victoire; c'est que, si d'aventure ils se trouvent deux auprès de quelque malheureux

106 WM. DU BOtS ET GRANDIN,

tombé entre leurs mains, ils affectent deux personnages différents, l'un se montrant bon, pendant que l'autre est tout mauvais . De mes deux docteurs, qui pou voient fort bien passer pour être à peu près de ce caractère, je n'avois encore passé que par les mains du bon; mais alors je me trouvai entre celles de son antipode : en un mot, autant que M. Pirot m'avoit paru un bon ange, le sieur du Bois me parut comme un diable incarné. « Que prétendez-vous de moi? me dit-il d'un air tout renfrogné. « Je vois bien que je ne suis pas connu de vous, ni guère plus « de ceux qui vous envoient à moi ; en un mot je ne veux point « prendre connaissance de l'ouvrage d'un hérétique, et je n'ai « que faire du cahier que vous me montrez là. » Je fus fort étonné de cette réception, ou, pour parler plus juste, de ce traitement, qui étoit bien plutôt une réjection; je lui représentai que ce n1 étoit pas de ma tête que je m'étois rendu auprès de lui; qu'il avoit pu voir par .mon début que je venois de la part de M. l' archevêque ; ainsi que je lui avois déclaré d'abord, que je serois tenu de lui rendre compte de tout ce qui seroit résulté de ma visite, et qu'encore qu'il ne m'eût pas obligé par la manière de son accueil à garder de grandes mesures auprès de lui, j'étois pourtant bien aise de savoir s'il consentoit que je rapportasse mot pour mot à M. l'archevêque tout ce qu'il venoit de me dire? Le grand sang-froid de ma demande le fit comme rentrer en lui-même. « Oh! me dit-il d'un « air moins échauffé, cela n'est pas tout à fait nécessaire; don- « nez-moi votre papier, et quand je l'aurai vu, j'en dirai mon « sentiment à qui il appartiendra. Cependant vous n'avez qu'à « revenir dans deux jours pour ravoir votre cahier. » Jl me le rendit effectivement autour de ce temps là, mais sans entrer davantage en aucun raisonnement avec moi; et depuis cela je ne Tai pas revu.

Je viens présentement à ma comparution devant M. Grandin ; ce qui se passa entre lui et moi fut encore une toute autre scène. Il ne me garda mon papier que deux jours, et me dit, lorsque

DOCTEURS EN SOKRO.wi:. 107

je J'allai reprendre au bout de ce terme, qu'après tant do rédigions précédentes, il no falloit pas s'étonner s'il navoil pas trouvé là grand sujet de critique. « Seulement* me dit-il, je no « comprends rien à doux dates qui se contredisent dans votre s ouvrage, et je ne conçois pas comment ces messieurs qui « m'ont précôdé ne tous on ont rien dit. — Monsieur, lui ré- « pondis-je, sans la considération do ce silence dont vous parlez « par rapport à ces messieurs , votre objection me mettroit « dans une terrible peine, puisque je serois très mortifié de me •< voir surpris en contradiction; mais encore, Monsieur, s'il « nous plaît, ayez la bonté do me faire voir en quoi donc je puis « m' être contredit? — Eh! Monsieur, me dit-il, vous faites « mourir saint Denis vers Tannée de Jésus-Christ 91, et près « de 1G0 ans depuis cela, savoir en 249 et 250, vous le faites' « évoque de Paris! » J'avoue que ce fut un grand bonheur pour moi, qui no suis pas toujours maître de mes premiers mouvements, de ce qu'il nem'arriva pas d'éclater de rire. Nonobstant ma confiance en ce que ces autres messieurs ne m'avoient rien dit sur la matière, je ne laissois pas d'être un peu en peine; mais quand je vis à quoi tout cela aboutissoit, le calme se remit dans mon esprit, et je me contentai de hausser les épaules en moi-même, puis prenant la parole : « Véritablement, Monsieur, « dis-je à M. Grandin, je ne vous attendois pas là; j'avoue que « vous m'aviez un peu alarmé, mais me voilà tout remis. — « Comment l' entendez-vous donc? me dit-il, et par quelle dé- « faite pourriez-vous sauver la contradiction dont je parle? Un « homme à qui vous n'attribuez aucun miracle de résurrection, « peut-il être évoque 1 60 ans après sa mort? — Non , sans « doute, lui dis-je, cela ne saurait arriver à un seul et mémo « homme; mais vous ne me nierez pas, je pense, Monsieur, que « cela ne soit très possible à l'égard de deux hommes diilé- « îents? Le saint Denis que je dis mort en l'an 91 de Jésus- « Christ était Denis TAréopagïtc, et celui que je fais é\ êque de « Paris n'avoit aucune relation avec Athènes et son Aréopage.

108 INSUCCÈS Dfiâ m"'mu^îii:s

« — Oh ! mais, me répondit M. Grandin, nous sommes en pos- «< session de croire que le premier chèque de Paris était saint « Denis l'Aréopagite. — Monsieur, lui dis-jc, je ne veux point « alléguer de prescription contre votre possession; mais je vous « dirai seulement qu'afin que des possesseurs puissent éviter « la prescription, il faut que leur possession soit de bonne foi; « or, vous savez bien que ce ne sont pas ceux de ma religion « seulement qui sont de l'avis que je soutiens, et que des plus « habiles de vos propres docteurs, comme par exemple M. de « Launoy et une infinité d'autres que je pourrois nommer, « tiennent hautement ce parti. » Nous nous séparâmes là-dessus sans pousser la chose plus loin, parce que sans doute M. Grandin n'avoit fait naître cet incident que pour me tendre un piège, et voir si je ne serois point quelque homme aisé à déferrer. En quoi j'eus le bonheur de lui faire sentir qu'il n'avoit pas tout à fait trouvé son compte dans l'entretien qu'il avoit eu avec moi.

Pendant que nous agitions tout ce que dessus, MM. les examinateurs de Sorbonne et moi, M. le duc de Montausier, à qui j'avois fait savoir toutes ces diverses allées et venues, me fit l'honneur de m' écrire pour me témoigner l'impatience où il étoit de voir l'effet que tout cela produiroit. Yoici sa lettre :

« Ce 28 novembre 1677, à Saint-Germain.

« Je suis bien aise que M. l'archevêque de Paris ait trouvé « bon que vous missiez vos Tables entre les mains des docteurs « préposés à l'examen des ouvrages, pour les corriger. Je ne « doute pas qu'après la correction elles ne soient fort utiles au « public. Ainsi je souhaite que vous ayez bientôt l'approbation « dont vous avez besoin et la permission de donner votre ouït vrage; et je désire encore plus de vous témoigner solidement « quelle est la considération que j'ai pour vous.

« Montausier.

« P. S. Je vous prie de me faire savoir le succès de votre « affaire quand la correction sera faite. »

de l'archevêque de paris. 1(9

Ce succès fut fort différent dé ce que M. de Montausier et

moi en attendions. J'avois rendu compte à l'archevêque de tout ce qui s'étoit passé entre Jes examinateurs et moi. 11 me dit qu'il les appelleroit incessamment auprès de lui, ensuite de quoi il ne manqueroit pas de parler au roi, et qu'il feroit savoir à M. de L'Angle tout ce qui en seroit résulté. Je dis cela dès aussitôt à cet illustre ami qui, au bout de deux jours, ne manqua pas de l'aller voir ; et au sortir de l'archevêché il vint chez moi qu'il trouva à table avec ma femme. Dès en entrant, son air triste me lit connaître, avant qu'il parlât, que toutes nos espérances étoieut perdues (1), et rien n'étoit mieux conjecturé. « M. l'archevêque parla hier au roi, me dit M. de « L'Angle, mais Sa Majesté lui a paru inflexible. Montausier, « lui dit ce prince, m'a déjà importuné plusieurs fois à ce sujet- « là; c'est une affaire quia trop fait de bruit pour pouvoir être « r'habilléc, quelque pièce qu'on y pût coudre ; qu'on ne m'en « parle plus. » Ma femme, là-dessus, comme bien moins disposée que moi à tout événement, s'abandonna aux pleurs. M. de L'Angle la consola autant qu'il put, et s'en retourna chez lui, un peu remis de la douleur que les cris de ma femme lui avoient causée, par la considération du parti plus raisonnable qu'il voyoit que je prenois, et dont il me témoigna sa satisfaction. Ainsi je songeai à prendre d'autres mesures.

M. Claude (2), qui fut des premiers à qui je lis savoir le méchant biais que mon affaire avoit pris, s'en entretint peu de jours après avec M. le marquis de Ruvigny, à qui il étoit allé rendre visite tant pour d'autres sujets que principalement pour celui-là, qui luitenoit fort au cœur. J'avois déjà, depuis quelque temps, l'honneur d'être connu et aimé de M. de Ruvigny (3) ;

(1) N. B. Toutes les apparences sont que l'archevêque nous avoit joués, M. de L'Angle et moi. [Note de l'auteur.]

(2) Jean Claude, l'adversaire bien connu de Bossuet. (Voir sa biographie dans la France protestante de MM. Haag.)

(3) Il doit être question ici du premier marquis de Ruvigny, nommé par le roi, en 1653, député général des Eglises réformées de France et ambassadeur de

110 ROU DEVIENT (.oiVl'UM'l'll DK LOKD SPENCER

ces deux messieurs convinrent qu'il me falloit procurer quelque poste sortable en Angleterre ; et comme il n'y avoit guère que M. le comte de Sunderland avoit prié M. de Ruvigny de lui choisir quelqu'un pour être gouverneur de milord Spencer, l'aîné de ses fils, 31. de Ruvigny lui écrivit aussitôt pour m'obtenir cet emploi. Une affaire proposée par une personne telle que M. de Ruvigny ne pouvoit pas manquer; ainsi j'eus bientôt commission pour passer la mer, et me rendre à Whitehall, où le comte et la comtesse faisoient leur demeure ordinaire par une politique de cour, laissant toute leur famille et le gros de leurs domestiques dans leur belle terre d'Althrop (1), province de Northampton, et à 50 milles de Londres. Ce lieu seigneurial est fort ancien, mais le bâtiment est à la moderne, du moins pour ce qui regarde le château ; car en y mettant les ouvriers, on conserva tous les édifices de la basse cour. Ce fut le dernier comte de Sunderland (Robert Spencer, IIe du nom), si distingué par son esprit et sa politique sous les rois Charles et Jacques seconds, qui, après la mort de son père Henri, et ne faisant que sortir de dessous la tutelle de sa mère ( Dorothée

Louis XIV à la cour de Jacques II, en Angleterre. (Voir Benoît, Histoire de l'Edit de Nantes. T. III, p. 161.)

(1) La terre d'Althorp appartenait à la famille des Spencer depuis le règne de Henri VII ; Robert I", lord Spencer, en avoit été le premier propriétaire ; son fils Guillaume lui succéda en 1627, et la terre passa quelques années plus tard, à son petit-fils, Henri Spencer. Ce dernier fut créé comte de Sunderland, après la bataille d'Edgehill en 1642; mais il ne jouit guère de son nouveau titre, car la même année il fut tué au combat de Newbury. De son mariage avec Dorothée Sydney, fdle de Robert, comte de Leicester, naquit Robert II, comte de Sunderland, dont il est question dans ces Mémoires.

Robert II fit plusieurs fois partie du conseil, sous les rois Charles II et Jacques II. L'historien anglais Hume l'accuse d'avoir fait preuve d'une grande souplesse de caractère et d'avoir plié sa conscience politique aux exigences du moment. Il mourut en 1702. Son second fils Charles lui succéda et épousa une des filles du célèbre duc de Malborongh; Charles Spencer, deuxième du nom, iils de Charles I01', devint, au droit de sa. mère, duc de Malboroueli. l.;i terré d'AIlhorp passa aune branche cadette; John Spencer, créé en 1765 comte Spencer et vicomte d'Althorp, en était le possesseur à cette époque. {Britannia, or a chorogrophical description of i/ir flowishing Kingdomé of England, Seotland -mil, Ireland, by William Cainden. Edition de 1789.)

ET r\IU rOUR L* ANGLETERRE. 111

Sidney), fit abattre Fancien château, pour en construire un autre à la manière d'aujourd'hui. Afin d'avoir plus tôt fait, il y fit mettre le feu pendant toute une nuit, ne se pouvant donner la patience d'une démolition ordinaire, qui auroit retardé sa satisfaction d'une quinzaine de jours. 11 fut même lui seul l'architecte de son nouvel édifice, comme étant un seigneur qui avoit orné son esprit de plusieurs belles connaissances dans les plus nobles arts, et c'est de lui-même que je sais qu'il dressa le plan dont je parle.

Après avoir donc eu l'honneur de saluer le comte et la comtesse à Withehall, dès le moment de mon arrivée à Londres, je fus au bout de deux jours conduit par un de leurs gens à Althrop par la diligence de Northampton (1), où j'arrivai le soir assez. tard, de sorte que je ne vis Althrop que le lendemain ; mais comme il y avoit pour une bonne heure de chemin, j'y arrivai avec mon conducteur, vers les neuf heures du matin, sur deux bons chevaux qu'on avoit eu le soin de nous faire venir. Je ne saurois mieux décrire ce que je trouvai à Althrop et la manière agréable dont j'y fus reçu, que par une lettre que, dès le lendemain de mon arrivée, je me donnai l'honneur d'écrire à madame la comtesse, et que je rapporte ici pour éviter des redites.

« Madame,

« Je manquerois à mon devoir si je tardois plus longtemps « à vous rendre compte de tout l'honneur que j'ai reçu à Al- « throp. Ce ne sauroit être, Madame, qu'un effet de quelque « forte recommandation renfermée dans la lettre dont vous « m'aviez chargé, et je vous en rends mes très humbles actions « de grâces. Je crois aussi, Madame, ne vous devoir pas de « moindres témoignages sur les beautés de votre maison. Elles « sont telles que j'ai cru voyager dans quelque île enchantée, « et me trouver au pays des métamorphoses, à plus forte rai-

(1) Espèce de carrosse de poste, faisant 50 lieues {sic) de France par jour. [Note de /'tiutcur.]

112 SON ARRIVÉE A ALTHOKP.

« son lorsque, entrant dans le palais même, puisqu'on ne sau-

« roit appeler autrement une si magnifique demeure, je F ai

« trouvé habité par un petit héros et deux nymphes ; je dis

« plus, madame, car milord Spencer m'a paru un grand Àpol-

« Ion et mesdames ses sœurs déjeunes déesses. J'ai été charmé

« de leur beauté à tous, de leur sagesse, de leur savoir et de

« leur esprit ; et ce n'a pas été sans beaucoup de surprise que

« j'ai trouvé tant d'avancement en si peu d'âge. La douceur du

« frère m'a particulièrement plu ; et comme je serois moi-

« même le premier martyr de ma sévérité, s'il falloit que j'en

« eusse, j'ai été bien aise de trouver des inclinations confor-

« mes aux miennes dans mon illustre pupille. Ce sont là, ma-

« dame, les principales choses que j'ai cru être obligé de vous

« dire, et auxquelles vous me permettrez, s'il vous plaît, d'a-

« jouter l'humble protestation que je fais à vous et à milord,

« de mon éternel attachement et du profond respect avec le-

« quel je suis,

« Madame, etc.

« Ce ... mai 1677. »

Environ quinze jours après mon arrivée, milord et sa femme vinrent faire un tour à leur terre, où ils s'enquirent de moi, comment je m'y trouvois, et de leurs gens tout de même comiïient ils se trouvoient de moi? Il n'y eut que marques de contentement de part et d'autre, et un matin que milord m'avoit pris pour nous promener dans le parc, il me fit quelques questions sur les matières auxquelles j'occupois les heures de son fils ; il fut fort satisfait du compte que je lui en rendis, et me dit obligeamment qu'il n'en demaudoit même pas tant de moi. Entre autres, il me dispensa de mes soins pour la langue grecque. Mais il y eut un article où nous arrêtâmes, sur lequel il me témoigna un sentiment si particulier, que je ne puis jamais m'en souvenir sans un renouvellement d'admiration sur le génie anglais, sur l'entêtement où se trouve cette nation en ce qui est de sa préférence à toutes les autres, et sur le mépris

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