‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 78 sur 188 · LE DUC DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

LE DUC DE MONTAUSIER

son esprit; l'autre de M. du Fat/an, écuyer de milord Duras (1) (comte de Feversham), et frère de M. Boisguyot, attaché depuis longtemps auprès du vicomte de ïurennc. Je ne puis mettre ici que la lettre du premier, ne trouvant plus parmi mes papiers celle de l'autre. Je ne m'en trouve privé qu'avec regret, parce qu'elle étoit très bien écrite, et qu'une de moi qui l'avoit précédée, ne la valoit pas à beaucoup près, quelque éloge qu'il en fît, ce qui ne m'empêchera pas de la rapporter ici pour des raisons dont le lecteur n'a que faire. Voici donc premièrement celle de M. de Montausier.

« Ce 6 juillet 1678, à Saint-Germain.

« J'ai eu beaucoup de joie d'apprendre de vos nouvelles par « votre lettre du 12e du mois passé. Yous ne devez pas être « surpris des sentiments que j'ai témoigné à mademoiselle votre « femme avoir pour vous ; car vous savez bien que je vous ai « toujours considéré particulièrement, et que je n'ai pas ac- « coutume de changer. Mais cela ne valoit pas la peine que « vous m'en fissiez un remer ciment. Je souhaite que le voyage « que vous avez fait soit heureux, et d'avoir lieu de vous pou- « voir faire plaisir en quelque chose. Vous pouvez vous assurer « que je n'en perdrai aucune occasion, et que je voudrois bien « qu'il s'en rencontrât où je pusse vous marquer que je vous « estime, et que j'ai beaucoup de considération pour vous.

« Mowtausier. »

Voici à l'égard de M. du Fayan, quelle fut la réponse que je lui fis.

« Je n'ai qu'un moment pour vous remercier de toutes vos « bontés, mon très cher Monsieur, et vous voulez bien d'ail- « leurs que ce ne soit pas directement à vous que je dise tout « ce que je pense de vous-même, il y en a trop, et vous trai- « teriez cela d'affectation; cependant ce seroit dommage de « profaner des vérités de cette force. C'est doue à M. de Ger-

(i) Voir dans la France protestante de MM. Haag, L'article Dwfôrt,

H. Ml KAYAN. 117

« main (frère de M. UCoq) et à mademoiselle des Forges (sœur

« de madame du Plessis -Rambouillet) , à qui je m'adresserai pour

« cela. Aussi bien leur snis-je redevable de l'honneur de votre

« amitié et de celle de M. de Boisguiot. Ils m'ont pourtant d'un

« autre côté fait do mal en cela même, puisqu'ils ont augmenté

« mes chagrins par la connaissance qu'ils m'ont donnée d'un

« mérite dont je n'ai joui qu'afin de le perdre aussitôt. Fran-

« chement je me serois bien passé d'une vue de si peu de durée,

« puisqu'elle me devoit coûter tant de regrets. C'est acheter

« les biens un peu trop cher. Je ne vous ai vu que comme on

« voit les joyaux de la Tour de Londres. Cependant je n'avois

« pas besoin de cette conformité pour vous regarder comme

«< un trésor. Je ne sais à quoi il tient que je ne vous dise que le

« jeu n'en vaut pas la chandelle. Pardonnez-moi ce méchant

« quolibet en faveur de tant de bijoux qu'on ne montre qu'a la

« lueur d'une bougie (1). Au reste, souvenez-vous, mon cher

« Monsieur, que vous m'avez promis un voyage à Althrop. Cela

« me tient fort au cœur ; car je trouverai le terme bien long

« d'ici à ce que j'aille à Londres. Je suis, etc.

« Rou.

« A Althrop, le ... juin 1678. »

Peu de jours avant l'envoi de cette lettre, j'en avois écrit une de toute autre longueur à mademoiselle du Plessis, aujourd'hui madame Temple (2), qui aussi bien que sa tante mademoiselle des Forges, m'avoit engagé, lors de mon départ de France, à leur faire une ample relation de tout mon voyage. Je ne me

(1) On ne montre en effet ces trésors qu'avec une bougie, parce qu'ils sont dans un lieu fort obscur. Cela peut faire excuser ce qu'il y a ici d'un peu trop plébée («c). [Note de l'auteur.]

{% On lit dans le Dictionnaire de Chauffepié (article Guillaume Temple) : « Jean Temple, fils du célèbre chevalier Temple, se noya sous le pont de Londres, au mois d'avril 1689, quelques jours après avoir accepté du roi Guillaume la charge de secrétaire de la guerre. Il avoit épousé Mademoiselle du Plessis-Rambouillet, <l"inoiselle française d'une grande piété et d'une vertu distinguée, dont il eut deux tilles, à qui le chevalier (qui n'aimait pas la France) donna son bien sous la condition expresse qu'elles n'épouseraient point de Français.

118 RÉCIT DU VOYAGK

justifierai point ici du sans façon avec lequel je la produis en cet endroit. Chacun sait que les personnes les plus graves se donnent de grandes libertés dans ces sortes d'écrits. Toiture et quelques autres héros du bel esprit m'en seroient de bons garants, et à la réserve de ce que je ne puis ni près ni loin me montrer auprès de si grands originaux. Liberté de plume néanmoins pour liberté de plume, et égayement pour égayement, ma relation, quoique nullement comparable aux leurs, pourra être excusée. Quoi qu'il en soit, la voici : les gens de difficile goût n'ont qu'à ne la pas lire.

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