‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean RouChapitre 96 sur 188 · LK COMTE DE NORTHUMRERLAND COMPLIMENTÉ · texte numérisé non relu

LK COMTE DE NORTHUMRERLAND COMPLIMENTÉ

faisant élever dans la religion réformée et en lui donnant pour gouverneur un homme qui s'étoit si fort distingué par son attachement au protestantisme (1). Ces messieurs m'avoient dit positivement que je n'avois rien à craindre sur ce sujet, et qu'au contraire, ne fût-ce que par un principe de politique , c'était justement ce qu'on attendoit de moi.

Etant affermi là-dessus, je vins à réfléchir sur un inconvénient qui se présentoit, par opposition à mes vues. Comme mon petit homme étoit tout nouveau venu à l'académie et n'étoit encore qu'à peine meublé, il n'avoit point eu jusque-là d'équipage. Les carrossiers , les bourreliers et selliers avoient véritablement été mis en train , et notre écuyer ne parloit que de la peine qu'il avoit à trouver des chevaux comme il les falloit ; mais enfin cela ne pouvoit pas encore réussir de plusieurs semaines. Cela me fit soupçonner que peut-être y avoit-iL quelque chose de caché là-dessous, et j'en lis confidence à M. Savile, qui voyoit presque tous les jours la duchesse, et qui ne s'éloigna pas de mes sentiments. Il parla donc à cette dame de l'embarras où je me trouvois, faute d'équipage , à mener le comte en un appareil digne de lui, et il tira parole d'elle, que lorsque je jugerois absolument nécessaire de conduire son fils à Charenrenton, je n'avois qu'à l'avertir la veille, et que le lendemain elle ne manqueroit pas de nous envoyer son équipage. Je le fis dès le vendredi suivant , et le même jour j'eus des marques que M. de Ruvigny et M. Savile m'avoient déjà obligeamment prévenu en parlant eux-mêmes sur ce sujet à la duchesse ; car comme je me disposois à voir M. Savile, je reçus ce billet de M. de Ruvigny :

« Madame la duchesse de Clevcland a dit à M. Savile que « vous envoyassiez demain chez elle pour savoir si elle « pourra donner son carrosse à M. le comte de Northumber-

(1) J'avois plusieurs fois fortement résisté à la proposition du rétablissement de mes planches, à condition de me faire ce qu'on appelle catholique (sic). [Note de j' auteur.]

A SON ARRIVÉE A CHARENTÛN. I h-\\

« land pour aller dimanche à Charenton. En ce cas-là, il faut « que le carrosse soit à l'académie avant huit heures. »

Je me rendis doue dès le lendemain samedi à l'hôtel de Jars, où logeoit alors la duchesse , et elle me promit que jaurois toute satisfaction, ce qui arriva; car le 14e mai, jour de dimanche (1), le carrosse à impériale de velours cramoisi et attelé de si\ beaux chevaux de gris pommelé nous vint prendre et nous mena à Charenton. Le Consistoire qui avoit su par M. Tcssereau, l'un de ses membres, que le comte de Northumbcrland devoit venir ce jour-là entendre la prédication, fit trouver deux des principaux anciens (M. de Massanes étoit le premier, je ne me souviens plus du nom de l'autre), pour le complimenter à la descente de carrosse. Je puis dire n'avoir aucune connaissance (pie pareille chose fût jamais arrivée en ce lieu-là, où tout au plus on n'avoit accoutumé de voir que des ambassadeurs ordinaires ou extraordinaires, mais point de fils de roi.

Cette piaffe cependant ne plut pas à la duchesse, qui n'avoit consenti à la chose que comme y étant forcée ; et dès que l'équipage du comte fut en état , et que dans ma qualité de gouverneur j'en étois maître (l'écuyer n'ayant l'inspection que sur ce qui regardoit l'écurie et l'entretien des harnais) , sans davantage me mettre en peine d'une permission, j'avertissois seulement Téciiyer tous les samedis, d'avoir soin que tout fut prêt le lendemain, et cela continua ainsi tant que je fus conservé dans mon poste.

Je reviens à M. le duc de Montausier, ponr dire comment je sortis d1 affaires avec lui. Dès que je fus de retour à Paris (ce qui fut le 11e avril), je repris l'ouvrage auquel je n'avois pas encore mis la dernière main , et dressai une grande table de trois pieds de haut sur deux de large , où je rangeai les cinq colonnes mentionnées ci-dessus. Au bout de chacune desquelles

(1) Si ce ne fut pas ce dimanche-là. précisément, car ma mémoire pourroit me tromper, ce fut en tout cas ou le dimanche précédent ou le suivant, c'est-à-dire le 7 ou le 21. [Soie do. l'auteur.]

lkk FÉLICITATIONS DE M. CLAUDE

se voyoit le renvoi à tous mes 6 ou 7000 petits papiers numérotés comme j'ai dit, ce qui fut fait en deux ou trois jours, au bout desquels, savoir, le samedi 15e avril, j'entrai à l'académie, de quoi j'avertis aussitôt M. de Montausier (savoir, le mercredi 19), lui témoignant que j'avois encore pour trois ou quatre jours besoin de sa cassette, avant que de la lui renvoyer, sur quoi il me répondit ceci :

« Ce 21 avril 4 679, à Saint-Germain.

« Puisque vous avez encore besoin du reste de cette semaine

« pour revoir mes petits papiers que vous avez, employez-y ce

« temps-là, et après que «vous aurez fait, rapportez-les moi vous-

« même; car par d'autres voies , quand même ce seroit par

« l'hôtel de Rambouillet, ils pourroient s'égarer, et vous com-

« prendrez que je veux éviter bien cela. Je vous prie donc d'y

« mettre la dernière main, et de me les apporter dès que vous

« pourrez. Yousme ferez plaisir, et de croire que j'ai beaucoup

« de considération pour vous.

« Montausier. »

Tout mon ouvrage étant prêt , et moi disposé à le reporter à Saint-Germain , selon le désir de M. de Montausier, je fus bien aise d'aller la veille tout au soir, après avoir fait mettre mon petit homme au lit, rendre une visite à M. Claude, faisant porter chez lui ma table pour lui en demander son avis. J'y trouvai ma femme avec M. Tessereau selon l'ordinaire de nos veillées, car nous étions tous fort voisins. Je lus à M. Claude, après lui en avoir fait un grand éloge , les neuf morceaux de M. de Montausier qu'on a vus ci-dessus, et lui montrai ensuite ma table avec l'entière distribution de tous mes petits papiers numérotés comme j'ai dit. Il goûta fort le tout, et dit quelque chose en particulier à ma femme , pendant que je continuois quelque discours à M. Tessereau sur un éclaircissement qu'il m'avoit demandé ; je ne sus donc rien; pour l'heure, de ce que M. Claude et ma femme s'étoient dit ; mais au sortir de notre veillée, comme je reconduisois ma femme jusque chez nous,

SDR LE TRAVAIL DE KOI. 14-5

accompagné de M. Tcsscrcau : « Savcz-vous bien , nous dit- « elle, quel jugement M. Claude m'a témoigné faire de ce que « que vous lui avez montré ? >» Cela me fit un peu de peur, et sur ce qui lui en parut : « Rassurez-vous , me dit-elle en conti- « nuant, voici ce qu'il m'en a dit : Je trouve très beau, aussi bien « que fait votre mari , les préceptes de M. de Montausier, mais « j'aimerois cent fois mieux être auteur de la table qui nous a « été montrée. On trouvera fort aisément cent beaux esprits « capables de dresser des préceptes aussi judicieux et aussi « délicatement tournés que ceux qui sont dans les petits pa- « piers que nous avons vus , mais entre ces cent beaux esprits « à peine en trouvera-t-on deux capables de faire la table où ils « sont si artistement rangés. Votre mari montre par là qu'il a « un esprit de plan , et il n'y a rien de plus difficile à trouver « qu'un esprit capable de bien faire un plan. »

Le lundi 24 avril, j'allai trouver à Saint-Germain M. le duc de Montausier, à quije fis rapporter sa cassette, et lui montrai ma Table. Il m'en parut agréablement surpris, et étant en peine si mon dessein étoit de lui laisser cette pièce si ajolivée de divers traits faits à plaisir, et dont l'écriture étoit fort peinte. « Mais, me dit-il, est-ce pour moi cela? —Si vous ne le « trouvez pas indigne de vous, Monseigneur, lui dis-je, vous « pouvez bien juger que je ne puis pas avoir d'autre dessein « que de vous le laisser ; aussi bien

Tua sunt hœc opéra tanta ;

« et sans les excellentes matières que vous m'avez fournies, je « n'aurois pas pu faire la pièce que vous voyez et qui a le bon- « heur de ne vous pas déplaire. — Yous faites bien de l'hon- « neur, reprit M. de Montausier, à ce que vous appelez mes « matières, et je ne fais que rendre justice à la forme que vous « leur avez donnée. » Il me mena dîner avec lui, et s' étant arrêté un peu dans son cabinet avec son secrétaire, il rentra bientôt dans sa chambre où je l'attendois pour prendre congé de

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