LU POISSON D'AVRIL
Je pouvais avoir une douzaine d'années.
Un de mes camarades, un peu plus âgé que moi, m'avait rendu victime d'une de ces innocentes mystifications qu'on appelle vulgairement poissons d'avril.
Sous quel prétexte ce mauvais plaisant m'avait-il fait faire, sans raison, deux lieues à travers champs? Je no saurais plus le dire; mais toujours est-il que revenant déçu, dépité, il me sembla que ce serait pour moi un dédommagement si je pouvais faire supporter à autrui quelque • déconvenue pareille à la mienne.
J'avise de loin un petit voisin — el, soit dit à ma honte, le meilleur de mes camarades—qui tenait à la main un gros morceau de galette dorée, dans lequel il mordait avec les marques du plus vif enthousiasme, et je me dis : « Voici ma revanche! »
Le choix de celle victime éiait d'autant plus coupable que le succès du tour que je voulais jouer à l'enfant reposait sur la connaissance que j'avais de son bon cœur.
Aussitôt donc je prends ma course dans la direction de mon petit ami, et, passant près de lui, j'affecte un air affairé. J'avais bien jugé que Pierre — c'était le nom de l'enfant — ne. manquerait pas de remarquer ma hâte, el voudrait en connaître le motif.
Ce que j'avais prévu arriva.
« Où cours-tu donc si \itc? demanda Pierre.
— Je vais chez nous chercher du pain, <>u même de la galette s'il y en a.
(J'appuyai avec intention sur ce m«i de galette ).
— Tu as donc pris grand* faim comme cela tout d'un coup?
— Non! aussi n'est-ce pas pour moi, la galette.
(Je n'appuyais pas moins que la première fois sur le mot.)
— Pour qui, alors?
— Pour un pauvre petit qui est là-bas au , pied de la croix des trois chemins, el qui
pleure en disant qu'il n'a rien mangé depuis hier. Si tu voyais comme il est pâle!., mais il ne faut pas que je m'arrête : il m'attend. »
Je n'eus pas besoin d'en dire davantage pour être certain que mon conte allait pr<n duire l'effet que j'en attendais : car, à peine eus-je parlé de ce prétendu affamé', (pie je vis Pierre cesser de mordre dans sa galette.
Pour donner toutefois une plus complète apparence de véracité à mes paroles, je continuai de courir vers notre maison, où je n'entrai que pour pouvoir observer tout à mon aise les événements. Par la fenêtre du premier élage l'on dominait la campagne, et, entre autres points, le chemin conduisant à cette croix au pied de laquelle le petit pauvre était supposé m'atlendre. J'allai nf installer à celle fenêlre et je guettai.
Je vis le trop bon Pierre se dirig< r d'abord lentement du coté de la croix. Il se retournait de temps en temps comme pour savoir si je venais; mais arrivé à un déiour où il dut croire que je ne pourrais plus l'apercevoir, il se mit à courir de toutes ses jambes, et ne s'arrêta qu'à quelque distance de la croix, c'est-à-dire