LE POISSON D'AVRIL
lorsqu'il put constater l'absence de l'enfant qu'il espérait y trouver.
Je laisse à penser si je fus ravi de la ligure qu'il fit en n'apercevant personne à l'endroit indiqué. Pourtant, après être resté un inslaut immobile, il reprit courage, poussa résolument jusqu'à la jonction dis chemins, et monta même sur les degrés de la croix, pour regarder de plus haut dans toutes les directions.
Lorsqu'enlin il se fut bien assuré que ses recherches étaient vaines, je le vis revenir, la tète basse, le pas traînant. Quittant en toute bâte mon observatoire, je me portai gaiement au-devant du mvstilié; et d'aussi loin que je crus pouvoir me faire entendre : « Kst-il bon, le poisson tl'iivril / — dis-je à Pierre — j'avais envie de l'apporter une poêle pour le faire frire.
— Quoi! lit Pierre de l'air le plus sincèrement ébahi, ce n'était qu'une attrape?
— Comme tu dis, et une bonne, j'espère. Mais ne f avais-tu donc pas déjà compris ?
— Non, répondit-il avec une candeur bien faite pour m'ôter tout le plaisir que je m'étais promis en combinant celte malice, non, je ne l'avais pas compris.
— Qu'as-tu donc cru alors?
— J'ai cru que le bon Dieu avail fait s'en aller le petit pour me punir.
— Te punir! et de quoi?
— De la pensée méchante que j'avais eue, en courant vers la croix, pour faire à ta place l'a bonne action dont tu m'avais parlé. »
Quelle fut ma honte à cette réponse?
Quels furent mes regrets d'avoir causé une telle déception à un co'tir aussi franchement bon? On le comprend.
Remarquant que Pierre gardait machinalement à la main ce morceau de gâteau que, quelques instants plus tôt, je l'avais
vu attaquer avec tant d'empressement :
« Pierre, lui dis-je, pardonne- moi et mange ta galette.
— Non, répondit-il, je n'ai plus faim! »
Kl comme, en ce moment, nous passions
devant une cour de ferme, où picoraient plusieurs ménages de coqs et dt poules, il lit tranquillement de son beau quartier de j galette appétissante une poignée de miellés qu'il jeta à ce petit monde bruyant et avide....
Pierre ne paraissait nullement me garder rancune; mais ma sottise me pesait au cœur, et je dis à mon petit camarade que je ne serais pas tranquille avant qu'il ne m'eût accordé mon pardon.
Il ne comprenait pas l'importance que je donnais à ma mauvaise action : je lui expliquai comment j'avais été conduit à la commettre.
Alors, il me demanda avec l'air du plus naïf étonnement si ma mère ne m'avait jamais dit ce que la sienne lui répétait souvent : qu'il ne faut pas rendre le mal, même à ceux qui Pont fait.
— Oh ! si, répondis-je, ma mère me l'a dit mainte fois ; mais je l'avais si complètement oublié que j'ai pu songer à me venger du coupable sur l'innocent. Tu vois donc bien que j'ai besoin de ton pardon.
— Allons! dit-il en m'embrassant, n'en parlons plus, it sovons bons amis toujours. »
Nous restâmes, uiciïci, les meilleurs amis du monde; mais, en dépit du pardon sincère de Pierre, je fus longtemps sans pouvoir mordre de bon appétit dans un morceau de galette, et. même à présent, je ne saurais goûter à un gâteau sans avoir le va- u r encore un peu serré, comme le jour où j'eus la triste idée d'être méchant envers celui qui, de sa vie, ne l'avait été envers m ni.