LETTAK III. — LA VIK DES
Ces chairs pierreuses, ces pierres demivivantes font au milieu de nos organes un monde à part, qui reste en quelque sorte étranger aux agitations, aux tressaillements, à tout le mouvement de la vie générale. Tout se lient dans notre corps, tout languit ou prospère en même temps. Nos organes sont tint? société de bons amis qui s'affligent et se réjouissent ensemble. Seuls les os demeurent impassibles quand tout s'émeut autour d'eux, comme ces malheureux enfants au cœur de pierre qui ne s'inquiètent j unais de ce qui arrive à leurs camarades.
Vous rappelez-vous le jour où vous vous êtes fait au doigt cette grande coupure dont vous portez encore la marque? Toute votre chère petite personne a pris fait et cause pour le pauvre doigt. Les poumons et le gosier en ont eu une telle secousse, et ont chassé l'air avec tant de force, que votre
maman est accourue au bruit du fond du jardin. Les yeux ont tout à coup arrosé d'un ruisseau brûlant les joues qui étaient devenues toutes rouges. Les jambes fléchissaient, les bras tremblaient. Qui aurait mis la main sur voire cœur l'aurait senti battre bien plus fort qu'à l'ordinaire; et comme vous sortiez de table, l'estomac, qui travaillait tranquillement, s'est troublé à ce point qu'il a interrompu son travail, et que vous avez eu, s'il m'en souvient bien, une petite indigestion.
Quelle part les os ont-ils prise à cette désolation universelle?
Pas la moindre. Ils se sont laissé ballotter à droite et à gauche par les muscles en convulsion; mais de leur personne ilj n'ont pas subi la plus légère émotion.
Vous n'y avez pas pris garde, naturellement; vous aviez bien autre chose à penser. Essayez d'y faire attention au premier bolio qui vous mettra en révolution. Cela pourra peut-être vous distraire; et qui sait si la pensée du calme de ces indifférents ne vous aidera pas à modérer l'excès d'agitation des autres?
Celte insensibilité des os pour les malheurs d'autrui, il semblerait, au premier abord, qu'elle s'étend à ceux qui les atteignent eux-mêmes. Dans ces terribles opérations où , pour sauver le reste du corps, on en sacrifie un membre, pendant que tout le reste se révolte douloureusement contre le fer du chirurgien, l'os se laisse scier pour ainsi dire impunément, et la souffrance de ce moment-là est presque nulle. Mais ce privilège d'insensibilité n'est qu'apparent. C'est Jean-Jacques Rousseau, je crois, qui faisait si mauvaise figure dans les discussions de vive voix, et ne trouvait qu'une heure après ce qu'il aurait fallu répondre. Cela notait rien de son éloquence quand il répondait à tête reposée, la plume à la main. C'est l'histoire de l'os qu'on a scié. Muet au moment
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môme, il se fâche après coup, s'enflamme, et devient alors d'une éloquence formidable. Mais il faut lui laisser le temps de s'enflammer, et ce n'est pas l'alTaire d'une heure. Le caractère spécial de la vie des os, c'est l'extrême lenteur de ses actes. Le mort y serre de si près le vivant que celui-ci en est tout engourdi, et dort là comme dans une tombe. C'est pour cela qu'il assiste, les yeux fermés, au spectacle de la vie générale du corps dans les accidents subits. Les secousses de ses voisins n'ont pas encore eu le temps de le réveiller que déjà tout est rentré dans l'ordre.
Mais dans les maladies chroniques 1 , ou de longue durée, si vous aimez mieux cela, les as finissent quelquefois à la longue par se laisser gagner au malaise général. Ils s'altèrent à leur tour, et deviennent le siège de douleurs affreuses, contre lesquelles tout l'art des médecins se trouve trop souvent impuissant.
Il y a un cas qui provoque infailliblement le réveil de cette vie dormante des os, c'est le cas de fracture.
Le jour de cetie fameuse coupure, si, au lieu de tant pleurer, vous vous étiez occupée à regarder comment les choses se passaient, vous auriez vu, une fois l'écoulement du sang arrêté, une sorte de liquide jaunâtre et collant suinter le long des . iï-vres de la petite plaie, et les réunir bientôt en se durcissant. Peu à peu les petits vaisseaux, qui avaient été coupés en deux, se sont creusé un chemin à travers cette mince pellicule, et ont rejoint leurs parois. Comme un bon ouvrier, qui se met à réparer son ouvrage après un accident, le sang a rattaché les fibres divisées, emportant à mesure l'enduit qui les retenait provisoirement, et maintenant si vous aviez la curiosité d'y aller voir, en vous recou-
1. Chromos, en grec, tcut dire : temps. C'était la nom que les Grecs donnai.nl à Saturne, le dieu du temps.
pant à la même place, vous pourriez vous assurer qu'il n'y parait plus en dedans.
Les os se raccommodent eux-mêmes de la même façon. Quand ils se brisent, les petits vaisseaux qui les sillonnent à l'intérieur se trouvent rompus aussi, et il coule du sang, tout comme dans les chairs coupées, en moins grande abondance, il est vrai. Bientôt apparaît le même enduit jaunâtre qui a recollé votre pauvre petit doigt. Mais ce qui suffirait pour un peu de chair molle serait un lien trop faible pour un lourd et massif personnage comme celui-là, et toute l'histoire des commencements de l'os recommence à l'endroit brisij.
La gélatine y arrive d'abord, et, petit à petit, il se fabrique là un cartilage par l'intervention exclusive du sérum. Puis les globules travaillent à leur tour, et construisent un mur osseux qui remplit exactement la brèche, et permet enfin à l'os de fonctionner comme auparavant.
Combien a-t-il fallu de temps à votre doigt pour se recoller? Quelques heures, un jour au plus : les blessures de ce genrelà se guérissent vile à votre âge. Avec les os, cela ne va pas si vite, car il y a bien plus d'ouvrage à faire, et l'on y travaille bien plus lentement. 11 ne faut pas moins de deux à trois mois pour que le travail arrive à son terme chez un homme bien portant; mais c'est une limite de temps qui n'a rien de fixe. La vitalité des os étant en proportion de la substance animée qu'ils contiennent, chez les vieillards, où une grande partie de la gélatine a fait place à la pierre, il leur faut bien plus de temps pour accomplir le travail réparateur; et il y a eu des exemples de fractures, coïncidant avec certaines maladies, qui ont demandé six et sept mois pour se consolider. Le sang, vicié et affaibli, est alors comme un ouvrier malade, qui travaille sans énergie, et laisse traîner sa besogne.
En revanche, les enfants, dont le sang est si actif, et dont les os sont encore à demi gélatineux, les enfants se guérissent des fractures avec une rapidité quelquefois merveilleuse, par comparaison. J'ai là, à côté de chez moi, un petit garçon qui avait escaladé en jouant la haie du voisin.
Surpris en flagrant délit, il sauta sans y regarder, se prit la jambe dans une traverse, et se cassa le pied en tombant. 11 n'y avait pas un mois de cela qu'il trottait déjà, en clopinant, sur la route, comme un petit imprudent qu'il était, un peu trop abandonné à lui-môme. En pareil cas, vos parents vous auraient gardée, vous, bien plus longtemps à la maison, car l'os, encore mal affermi dans les premiers temps de la guérison, peut facilement se rompre, ou prendre une mauvaise direction, et le second dommage est bien plus malaisé à réparer que le premier.
Vous avez peut-être déjà vu un membre cassé. Vous comprenez maintenant pourquoi on l'emmaillotte entre des planchettes de bois, de façon à lui rendre tout mouvement impossible. Le moindre mouvement, déplaçant les deux morceaux d'os qui sont en présence, dérangerait toute rojHÎration, qui serait ainsi toujours à recommencer, et ûnirait peut-être bien par manquer. Le sang se décourage à la longue quand on défait trop souvent son travail.
Il ne se trouve plus dans les mêmes conditions d'action, et se croise à la fin les bras sur une besogne à moitié faite. Dans ces cas-là, il rafistole tant bien que mal les deux bouts brisés, en les rattachant par des espèces de fibres, comme un voiturier qui raccommode sur la route, avec des cordes, un timon cassé. Le membre s'en va ensuite cahin-caha, comme il peut.
N'oubliez pas tout cela si jamais il vous
survenait un malheur, et faites bien attention à ne rien remuer, pas même le pied, si c'est la jambe qui est cassée, ou la main, si c'est le bras. Ils pourraient, l'un ou l'autre, entraîner dans leur mouvement la portion de l'os qui est de leur côté; et savez -vous ce qui arriverait si les deux bouts s'écartaient au milieu? Le cartilage de jonction se jetterait de côté ; puis, messieurs les globules venant à l'empierrer, ce serait fini, et cela ferait une jambe plus courte que l'autre. C'est bien ennuyeux pour une petite demoiselle de rester des semaines entières sans bouger. Mais c'est bien ennuyeux aussi pour une grande demoiselle de se lever en boitant quand on vient l'inviter à danser, et d'être obligée de se dire que c'est par sa faute.
Ces constructions à nouveau du sang, quand il survient un dégât dans son œuvre, vous paraîtront toutes simples, si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois sur son double rôle de constructeur et de démolisseur. 11 défait incessamment nos os et les refait incessamment, et ne doit pas se trouver bien embarrassé quand il s'agit d'en bâtir un petit morceau. C'est un jeu qui lui est familier. Que diriez-vous si je vous apprenais dans quel ordre se font ces démolitions et ces reconstructions de chaque instant? Vous ouvririez de grands yeux, et vous croiriez que je me moque de vous.
Cela ne parait pas facile en effet de savoir ce qui se passe dans l'épaisseur de cette espèce de pierre, où l'œil ne verrait rien s'il pouvait y regarder. Eh bien ! on le sait, et de la façon la plus positive par-dessus le marché.
Écoutez cela : c'est une histoire qui en vaut la peine.
Jean Mac*.
La suite prochainement.
(Rcproductioo «: induction interdite». !
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(Suilc.)
Aux yeux de l'ange dont le regard était 1 — Chère Usée, dit donc l'ange, si c'est
si pénétrant, la princesse Usée n'était rien de ta propre volonté que tu es restée sur
autre chose qu'une enfant mal élevée; ces hauteurs, et si tuas regardé comme
aussi ne lui dit-il pas : Votre Altesse, mais bien au-dessous de ta dignité d'aller avec
tout simplement : « Chère Usée. » les autres eaux daus la plaine, tu dois être
LA PRINCESSE ILSÉE.
très-contente de te trouver ici, et je ne comprends pas vraiment pourquoi tu pleures et te lamentes de la sorte.
— Hélas! cher ange, répondit la petite Usée, quand toutes les eaux furent parties, l'ouragan vint ici pour balayer les montagnes ; lorsqu'il me trouva , il se mit en fureur, il m'insulta, fit un vacarme affreux, me secoua avec rage et voulut me précipiter du haut de ce rocher dans un abîme profond et noir où l'on ne voit jamais le moindre rayon de lumière. Je priai, je pleurai et je me serrai en tremblant contre les pointes des rochers ; enfin je réussis à m'arracher de ses bras puissants et à me cacher dans cette crevasse.
— Et comme tu n'y réussiras pas toujours, dit l'ange, — car l'ouragan maintient strictement l'ordre ici et il a un bon balai, — tu dois voir, chère Usée, que tu étais une petite folle de vouloir rester seule sur ces hauteurs, et tu t'empresseras de te laisser conduire par moi vers le bon vieux Weser, auprès de tes jeunes compagnes.
— Certes non! s'écria la petite Usée, je reste ici, en haut, je suis princesse!
— Usée, dit l'ange, de sa voix la plus douce et la plus caressante, je t'aime, aimemoi donc aussi un peu, et sois une sage enfant. Vois-tu là-bns la nue blanche du matin qui vogue comme un navire dans le
ciel bleu? Je l'appellerai, elle viendra se poser ici , nous y entrerons tous deux ; tu te reposeras sur ses moelleux coussins, je me mettrai à côté de toi , et la nue nous descendra rapidement dans les paisibles vallées où vont les ruisseaux tes frères. Là je te déposerai dans ton petit lit de verdure, et je resterai auprès de toi pour t'envoyer de jolis rêves et te raconter des contes.
Mais la princesse Usée était d'une obstination invincible; elle s'écria : «Non, non, je ne veux pas, je ne puis pas descendre! »
Et comme l'ange s'approchait d'elle et voulait la prendre dans ses bras en lui faisant doucement violence, elle lui jeta des gouttes d'eau à la figure.
L'ange s'assit tristement à terre, et la petite princesse Mauvaise-Tête se glissa de nouveau dans le creux de son rocher, toute fière d'avoir montré tant de caractère:
l'ange revint encore plusieurs fois pour tâcher de la décider à le suivre, mais chaque fois elle lui répondit par un refus dédaigneux. Lorsqu'enfin le bon ange vit que, malgré toute sa tendresse, il n'avait aucun pouvoir sur la petite Usée, quand il vit que le démon de l'orgueil dominait tout son être, il se détourna en soupirant de cette enfant perdue , et alla rejoindre ses compagnons qui, au-dessous de lui, travaillaient encore avec ardeur.