TOME
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chercher des exemples plus loin, je puis vous les montrer toutes les deux dans les couteaux.
Les couteaux sont aussi articulés. Us se composent de deux parties bien distinctes, placées à la suite l'une de l'autre, le manche et la lame. Dans les couteaux de poche, qu'on peut ouvrir et fermer, la lame se déplace quand on veut, en pivotant sur le manche : il y a là une articulation mobile.
Dans les couteaux de table, qui doivent rester toujours ouverts, la lame est fixée à demeure dans le manche : l'articulation est immobile.
C'est le dernier cas qui a lieu pour les os du crâne.
Les différentes pièces du crâne forment, en s'appuyant les unes contre les autres, une espèce de voûte circulaire derrière laquelle s'abrite le plus délicat de nos organes, celui qui avait le plus besoin d'une protection complète, le cerveau. Or, que deviendrait une voûte dont les pierres pourraient aller se promener chacune de son côté? Il ne pouvait donc pas être question de mouvement pour ces os-là. Une seule chose importait : la solidité de leur assemblage; et à considérer leur peu d'épaisseur et la faible étendue de la surface par laquelle ils se touchent, on serait tenté, au premier abord, de se demander avec une certaine inquiétude comment font ces bords si minces pour ne pas glisser l'un sur l'autre au premier choc. Quand on a vu leur articulation, on est bientôt rassuré. Ils sont festonnés d'une foule de découpures en zigzag, qui s'emboîtent avec celles du bord correspondant comme les roues d'un engrenage, et entrent si bien de la sorte l'un dans l'autre, qu'il ne viendrait à l'esprit de personne, si l'on n'était pas prévenu, que le crâne n'est pas formé d'un seul os. C'est là au surplus qu'il en arrive, en vertu du progrès constant de l'ossification, car toutes ces dé- |
coupures finissent par se souder entre elles avec l'âge, et l'immobilité absolue des articulations, alors que les os ne font que se loucher, ne permet pas qu'on s'aperçoive d'un changement quand ils se sont réunis.
Les articulations mobiles, comme celles que nous avons au bras et à la jambe, sont construites tout différemment.
Approchez bout à bout deux morceaux de bois, et faites-les tenir ensemble en collant une bande de toile un peu lâche qui vienne s'enrouler autour des deux bouts :
vous pourrez vous faire une idée de la manière dont les os sont attachés entre eux.
Seulement nos toiles à nous ne sont que des toiles d'araignée pour la solidité, en comparaison de celles dont la nature se sert ici. Je ne puis pas vous montrer les toiles que vous avez au coude, à l'épaule, au genou, et j'espère bien que vous ne les verrez jamais; mais il y en a de toutes semblables que vous avez déjà vues plus d'une fois. Quand on découpe une volaille, ce fameux joint dont la prompte découverte est le triomphe des habiles, c'est tout simplement l'articulation de l'aile ou de la cuisse; et celte espèce de peau, d'un blanc nacré, qui tient après l'os et qui résiste si énergiquement aux efforts que l'on peut faire pour la couper ou l'arracher, c'est la toile en question. Il vous sera facile d'essayer ses forces à la première rencontre, et je vous souhaite bieu du plaisir avec elle, pour peu que la volaille ait dépassé la première jeunesse.
Les savants ont donné le nom de capsuli fibreuse à cette enveloppe de l'articulation. C'est une espèce de petit sac fermé, à l'intérieur duquel les extrémités des deux os jouent librement, sans pouvoir franchir certaines limites de déplacement. La résistance de la capsule fibreuse n'est pas le seul obstacle qui les arrête, et j'aurai làdessus plus d'un détail à vous donner
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quand nous verrons chacun des os en particulier; mais cette résistance au déplacement n'en est pas moins la fonction spéciale de l'organe fibreux; et admirez ici avec quelle entente merveilleuse chacun de nos organes a été approprié à la Fonction
| qu'il devait remplir. On peut couper la capsule fibreuse, on peut l'attaquer avec
i des substances dont le contact partout ailleurs serait extrêmement douloureux : elle ne s'émeut pas ; elle n'envoie rien dire au cerveau, où réside l'autorité chargée de veiller au salut de toutes les parties du corps ; en d'autres termes, il n'y a pas de souffrance. Mais qu'on vienne à tirailler le membre, à le tordre, à provoquer de n'importe quelle façon un écartement des os, immédiatement le cerveau est averti par la
I capsule fibreuse, qui devient le siège de vives douleurs. Sentinelle aveugle, elle ne connaît que sa consigne ; tout ce qui est en dehors n'existe pas pour elle.
Disons pourtant que cette résistance douloureuse des membranes qui maintiennent les os en place n'est pas la môme à tous les âges.
Ces membranes sont bien plus souples chez les enfants, et se prêtent alors, quand on les torture, à des allongements qui deviennent plus tard impossibles, à moins que, par des violences souvent répétées, on | ne les force à en prendre le pli, qu'elles gardent ensuite contre les lois posées par > la nature. Cest grâce à cela qu'on peut voir des hommes se donner en spectacle dans des postures étourdissantes pour ceux qui s'avisent de les essayer. Il n'y a qu'un âge pour faire l'apprentissage de ce métier-là : c'est le vôtre, chère petite; et nos descendants seront bien honteux de nous, quand ils trouveront dans l'histoire que nous tolérions celte industrie des bourreaux de l'enfance, industrie sans nom que l'horreur publique aurait dû supprimer depuis longtemps.
Ces fibres, si flexibles d'abord pour le malheur des pauvres petits, ne tardent pas à se raidir. Elles se refusent sans rémission, quand on ne s'y prend pas à temps, aux déplacements exagérés qu'on pouvait obtenir d'elles dans les commencements.
On est alors dans l'âge de la force, et l'articulation a gagné en solidité ce qu'elle a perdu en souplesse. Elle joue inoins, et travaille mieux.
Dans la vieillesse, le tissu de la capsule prend une rigidité extrême; souvent môme il s'encroûte de phosphate de chaux ; et voilà ce qui donne tant de gêne et de lenteur aux mouvements des vieillards, pour qui c'est une opération réellement pénible de se | baisser à terre, quand ils ont à y ramasser quelque chose. Heureusement qu'à côté d'eux il y a les enfants dont les fibres sont si souples, et qui peuvent bien se baisser à leur place.
Jusqu'à présent nous n'avons encore vu que l'extérieur de l'articulation. Il faut re- l garder aussi dans le petit sa:, et comme ( nous ne pouvons pas y regarder chez vous, j'en reviens à notre cuisse de volaille.
Examinez-la bien attentivement à l'endroit où elle a été détachée : vous la trouverez terminée par une surface blanche, élastique, d'un poli extraordinaire, arrondie en forme de boule. En poussant l'examen plus loin, vous pourrez vous assurer que cette boule remplit exactement une cavité pratiquée dans l'os correspondant. Si vous défaites ensuite l'articulation qui unit la ! patte à la cuisse, vous apercevrez sur ses deux faces des arêtes et des rainures qu'on dirait faites au tour, et qui s'adaptent avec une précision sans égale. 11 vous suffira de passer le doigt sur cet admirable ouvrage pour comprendre aussitôt comment les pièces de la machine animale glissent si facilement, et avec si peu de bruit, les unes sur les antres.
Ce sont des cartilages qui terminent
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ainsi l'extrémité des os; et il ne faut pns confondre ceux-là avec les cartilages du commencement de la vie, dont je vous ai entretenue. Les cartilages articulaires appartiennent à tous les âges. Ils sont à poste fixe, et font partie essentielle du système des articulations. Leur fonction principale est d'amortir les chocs par leur élasticité', et de prévenir ainsi bien des fractures, comme pourraient le faire, en certains cas, des bandes de caoutchouc dont on garnirait les pièces métalliques de nos machines aux points de contact. Ajoutez à cela que l'os lui-même ne pourrait jaunis prendre ce poli incomparable, dû à la finesse du tissu cartilagineux dont les mailles sont serrées à ce point qu'il est presque impossible de les distinguer. Si par hasard le cartilage articulaire venait à être détruit, les deux surfaces osseuses se poliraient, il est vrai, d'elles-mêmes par le frottement, et l'on en cite des exemples; mais je doute fort que les membres s'accommodent volontiers de cette substitution, et l'aisance des mouvements doit assurément s'en ressentir.
Voici maintenant un autre artifice que vous n'auriez pas probablement soupçonné.
Nous graissons nos machines pour faciliter leur marche. Depuis les rouages de nos montres jusqu'aux gonds de nos portes, il n'est pas une jointure à laquelle nous ne donnions sa petite goutte d'huile, destinée à la faire jouer plus librement. La nature n'a eu garde de négliger un procédé qui nous réussit si bien.
Sous la capsule fibreuse s'étend une autre membrane, dis|>osée en forme de bourse, dans laquelle l'articulation se trouve enfermée, et qui distille constamment un liquide visqueux dont le nom, un peu drôle à lire, est doux à prononcer comme un nom de demoiselle : c'est la 51/nori".
Avez-vous fait attention, dans vos voyages en chemin de fer, à ce qui se pisse aux
grandes stations, où l'on voit des hommes courir, un pot de graisse à la main, d'une roue à l'autre, et ouvrir successivement des espèces de boîtes dans lesquelles le bout des essieux est enfermé? Ces boîtes-là s'appellent des boites à graisse, et il faut les visiter de temps en temps pour voir si la provision n'a pas besoin d'être renouvelée. La bourse qui distille la synovie est aussi une boite à graisse, mais bien plus parfaite que celles des voitures, puisqu'elle renouvelle elle-même sa provision, et qu'on n'a jamais besoin de s'en occuper. Je me trompe, nous devons aider à l'action de la membrane; mais cette aide, à vrai dire, ne vous paraîtra pas bien embarrassante :
elle consiste uniquement à remuer les membres. Si mince que soit cette aide, vous allez voir pourtant qu'elle ne saurait faire défaut impunément.
Il vous est arrivé peut-être déjà de rester bien longtemps sans parler, sans manger, sans rire, sans remuer les mâchoires d'aucune façon. Si cela ne vous est pas encore arrivé, vous y viendrez un jour ou l'autre. Dans ces cas-là, on finit par se sentir la bouche toute sèche, comme si la salive y manquait, et de fait elle y manque.
Les glandes salivaires ont besoin d'être sollicitées par le mouvement pour agir ; elles s'endorment quand on les laisse au repos, et la bouche, qu'elles sont chargées d'humecter constamment, se trouve bientôt à sec.
La même chose se passe avec la membrane de la synovie. La difficulté que l'on éprouve à se mouvoir, dans les premiers moments qui suivent une longue immobilité, tient surtout à cela : la boite à graisse s'est desséchée, ou plutôt son liquide s'est épaissi, faute d'avoir été renouvelé, et il empâte, si je puis m'exprimer ainsi, l'articulation. C'est une grosse affaire quand elle se dessèche tout à fait; les conséquences en sont bien plus graves que vous ne pouvez le supposer. Les deux cartilages,
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donl rien n'adoucil plus le contact, s'enflamment lentement; ils se gonflent, s'attachent l'un à l'autre : de mobile qu'elle était, l'articulation devient immobile, et le membre est mis hors de service. Que cela n'aiHe pas au moins vous empêcher de rester tranquillement assise à vos leçons.
Ce n'est pas l'immobilité d'un jour, ni même d'un mois, qui peut déterminer un aussi fâcheux accident : l'on ne va pas si vile dans le monde des os. Il faut pour cela une de ces interminables maladies, une fracture récalcitrante, par exemple, qui vous tiennent cloué au lit indéfiniment. On en sort alors avec une ankylose, avec une jointure soudée pour dire mieux, car c'est là le sens tout simple de ce terrible mot. Il vient du mot grec ankylè, qui signifie jointure.
Je vois là dedans pour vous une belle leçon, chère enfant, aussi utile que belle si vous voulez en profiter. Les membranes et les glandes ne sont pas les seules à s'endormir chez nous, par manque d'exercice.
Les mêmes lois régissent tout notre être, je vous* l'ai déjà dit s'il vous en souvient, et nosfacultés les plus précieuses s'endorment aussi quand on néglige trop de s'en servir.
Les médecins, dans les cas d'immobilité prolongée, font exécuter à leurs malades, quand c'est possible, des mouvements inutiles en apparence, qui n'en ont pas moins un but sérieux, celui de prévenir l'ankylose. Je voudrais qu'à leur exemple une demoiselle raisonnable s'inquiétât toutes les fois que l'occasion de faire un petit effort d'esprit, un petit sacrifice à quelqu'un, se ferait attendre trop longtemps, et qu'elle allât plutôt la chercher d'ellemême que de laisser se rouiller en elle l'intelligence et la bonté. L'ankylose de l'esprit et du cœur est bien pire encore que celle du bras ou de la jambe.
Un mot encore sur la membrane de la synovie, et nous serons quittes avec les articulations.
Elle n'est pas bien forte; c'est une de ces membranes qu'on appelle séreuses, parce qu'elles distillent des liquides puisés dans le sérum du sang, et qui ont à peu près l'aspect d'un morceau de vessie mouillée.
Eh bien! toute chélive qu'elle est, c'est au besoin une aussi bonne gardienne de l'ordre dans l'articulation que la robuste capsule, avec ses fibres indomptables. Elle et sa douce synovie, elles s'appliquent si bien sur les surfaces articulaires qu'elles n'y laissent rien arriver, et que celles-ci ne peuvent se quitter sans déterminer un vide ; et vous devez vous rappeler à quel rude jouteur il faut avoir affaire quand on veut produire un vide quelque part. Je vous ai assez mise au fait de ce que c'est que la pression atmosphérique, en vous parlant des poumons. Toute la force de l'air est donc là, derrière la faible membrane, pour s'opposer au départ des os qui sont ainsi maintenus vigoureusement en place, même après que la capsule fibreuse a été enlevée. Les efforts les plus violents ne parviennent pas toujours à les désarticuler en pareil cas. La moindre entaille faite alors à la bourse synoviale, en permettant à l'air de pénétrer dans l'articulation qu'elle protégeait, lui enlève à l'instant son puissant auxiliaire, et l'opération s'accomplit le plus tranquillement du monde.
Vous n'êtes pas bien forte, mon enfant, et il est probable que vous ne le serez jamais beaucoup. Q ue ceci vous apprenne quelle résistance énergique la faiblesse peut opposer aux violences brutales, quand elle a derrière elle la raison, la justice, le droit, toutes ces grandes forces de l'atmosphère morale dont la pression irrésistible se fait obéir partout. Seulement, alors, il ne faut pas se laisser entamer.
bar Mac*.
La suite prochainement.
i Reproduction el traduction inlorli'M.)
LA PRINCESSE ILSÊE
(Suite.
L03 premières blancheurs de l'aurore j d'aller dire le chemin que j'ai pris. » Et
mirent notre fugitive dans une grande in- elle se baissait et glissait en se courbant,
quiétude. « La nuit se tait et ne trahit cherchant les pentes, les creux et les ca-
pas, se disait-elle, mais le jour est un ba- chettes; de loin en loin seulement elle mon-
billard qui n'aura rien de plus pressé que trait sa petite tOte et venait aspirer un peu
de l'air frais du malin. Enlre de hautes croupes du montagnes boisées, une gorge
* profonde, couverte d'une sombre verdure, conduisait par une pente insensible au fond de la vallée, et la petite Usée était venue s'y jeter tôte baissée. D'innombrables blocs détachés des montagnes avaient roulé les uns sur les autres, sous le coup des tempêtes, an fond de cette gorge où des sapins les tenaient enlacés entre leurs racines comme
1 entre des serres puissantes ; tout recouverts de mousse, ils avaient un air sombre et vénérable et ne paraissaient nullement disposés à livrer passage à la petite source qui venait étourdiment de se précipiter sur eux. Mais le bon Dieu, prenant pitié de la pauvre Usée au moment où, chassée par la peur, elle allait se briser sur ces énormes blocs, avait permis à la forêt de lui ouvrir ses vertes portes et de la prendre enfin sous sa protection. La forêt est un asile sacré pour les enfants égarés qui ont commis dans le monde quelque méchante action, ou se sont laissés aller à de mauvaises
; pensées. Aucun des démons qui s'emparent des jeunes ames ne peut entrer avec elles dans la paisible solitude des bois. Le démon de l'orgueil reste à la porte tout le premier.
La petite Usée ne savait encore rien de tout cela; ce qu'elle savait, c'est que les racines des sapins lui faisaient d'affreuses grimaces; elle courait tout effarouchée devant mille images fantastiques, cherchant l'ombre et s'enfonçant toujours de plus en plus dans la forêt profonde.
Que le démon de l'orgueil l'eut quittée tout doucement lorsque, fuyant le diable et ses sorcières, elle s'était échappée du Brocken, qu'il eût été emporté par les larmes d'angoisse et de repentir, la petite Usée ne s'en doutait pas plus qu'elle ne s'était pas aperçue auparavant, dans sa légèreté, que ce démon prenait possession d'elle. Mais elle se sentait plus libre et plus cachée
dans le secret des grands arbres, et son petit cœur se rassurait à l'abri des grilles d'or que les rayons du soleil tombant obliquement formaient de loin en loin sur la mousse épaisse. A mesure qu'elle s'éloignait du Brocken, elle éprouvait un plus vif sentiment de bien-être et de confiance ; il lui semblait que les grands sapins ne la regardaient plus d'un air si sombre et si sévère ; bientôt les graves et vénérables chênes étendirent sur elle leurs bras puissants, comme pour la protéger; les hêtres clairs et joyeux s'inclinaient devant elle en souriant et s'efforçaient, en allongeant leurs branches, d'y retenir les rayons du soleil pour les lancer ensuite l'un après l'autre comme autant de flèches d'or. La petite Usée, qui, semblable en cela à tous les enfants, avait bien vite oublié ses chagrins, courait à travers bois en chantonnant; et quand, dans cet aimable jeu, un rayon de soleil tombait sur elle, elle le saisissait, l'élevait en l'air en poussant des cris de joie, ou s'en servait en guise d'épingle pour rattacher son voile ; puis, dans sa course rapide, elle le jetait d'un air lutin aux fleurs et aux herbes qui se tenaient sur son chemin, curieuse de la voir passer. Redevenue une enfant heureuse et folâtre, la petite fugitive faisait la joie de la forêt qui lui donnait l'hospitalité. Quant aux pierres grandes ou petites qui, enveloppées dans leurs doux étuis de mousse, dormaient étendues sur le sol, c'en était fait de leur sommeil depuis que la petite Usée sautait audessus d'elles en dansantet tourbillonnant.
Mais elles ne le regrettaient pas. Elles étaient ses bonnes amies. Quand les plus grosses et les plus lourdes d'entre elles se mettaient maladroitement dans son chemin et ne voulaient pas la laisser passer, elle caressait de ses mains délicates les joues rugueuses des vieilles, et leur murmurait à l'oreille de douces prières. Puis, si tout cela était inutile, elle feignait de grandes
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colères, frappait gaiement l'obstacle de ses petits pieds humides, et poussait si vivement les vieilles filles qu'elle les faisait chanceler; dès qu'elle était parvenue à se frayer un passage par la moindre fissure, elle se précipitait de nouveau, riant, séparant les unes des autres les pierres indolentes, et s'élançant devant elle comme une petite folle. Là où la gorge devenait très-rapide et très-escarpée, c'était plaisir de voir la petite princesse sauter gracieusement de roche en roche. Elle coiffait alors sa jolie tête d'un petit bonnet d'écume bien blanche et bien fine, et lorsqu'elle le déchirait contre quelque roche aiguë, elle le remplaçait dès la roche suivante par un autre tout neuf, blanc et frais comme la neige des Alpes. Sur maints versants de la montagne ouverts au soleil, où l'herbe croissait , moelleuse et touffue , quand les grands arbres s'étaient bien écartés les uns des autres pour faire place à leurs petits qui, réunis en groupes nombreux, grandissaient sous leurs yeux et apprenaient ainsi de leurs parents à devenir arbres à leur tour, les tout jeunes sapins, fixés en terre, étalaient sur le gazon leurs petites robes vertes, raides et bouffantes, agitaient en tous sens leurs têtes pointues, s'élonnant dans leur immobilité de ce que les pieds de la petite Usée ne se lassaient jamais de courir et de sauter. Mais les fès-jeuncs sources, moins rési-
gnées que les petits sapins, lorsqu'elles entendaient la petite Usée murmurer ses douces chansons, sortaient goutte à goutte, des fissures de la montagne, et à travers la mousse s'approchaient en cachette d'Usée.
La petite princesse, avertie par leur léger gazouillement, les avait vues venir et leur faisait signe de se hâter. Et lorsque les imprudentes s'arrêtaient effrayées sur le bord du ravin, hésitant à franchir le pas, elle les appelait de sa voix argentine, les encourageait, çt poussait près d'elles de fortes pierres qui devaient leur servir de marchepied. Les ruisselets alors prenaient leur grand courage, et, se laissant descendre, sautaient peu à peu d une marche sur l'autre. Lorsqu'ils tombaient un peu lourdement dans son sein, Usée, les prenant par la main, leur disait: « Venez, vous allez maintenant courir avec moi; regardez bien comme je fais, et sautez toujours quand je saute ; d'ailleurs je vous tiendrai, n'ayez donc pas peur de tomber! » Et les ruisselets faisaient comme il leur avait été dit, ils sautaient en compagnie d'Usée par-dessus les plus grosses pierres sans se faire trop de mal ni s'effrayer; et bientôt, lorsqu'ils avaient conquis leurs petits bonnets d'écume blanche, on n'était plus capable de les distinguer d'avec la petite Usée.
P.-J. Stahi..
îm suite prochainement.
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