TOME i
ÉDIC \TION. — RÉCRÉATION.
LE PETIT MONDE DES EAUX
« Je voudrais bien savoir ce que devient la grenouille quand elle quitte ce inonde et qu'elle disparaît sans laisser de trace, jusqu'à ce que, plaff! elle retombe chez nous au moment où on s'y attend le moins.
Si quelqu'un sait où elle va, ce quelqu'un devrait bien me le dire! »
Une jeune larve de demoiselle babillait ainsi tout en faisant la chasse, avec une foule de camarades, dans les herbes au fond de l'eau.
C'était dans une belle marc au milieu d'un bois. Les grands arbres qui l'environnaient s'y réfléchissaient comme en un miroir, et les roseaux et les myosotis qui en garnissaient les bords semblaient vivre d'une double vie, tant leur image s'y dessinait nettement.
« Qu'importe ce que fait la grenouille?
répondit une vieille larve qui avait entendu la question; en quoi cela nous regarde-t-il?
— Occupez-vous de chercher votre nour-
riture, dit une autre, et laissez chacun à ses affaires.
— Mais si, je suis curieuse de le savoir, reprit la première. Quand vous passez près de moi entre les herbes, je puis vous voir, et quand je ne vous vois plus, je sais que vous n'êtes pas perdue; mais tout à l'heure je viens de suivre une grenouille qui remontait; tout à coup elle s'est approchée du bord, puis elle a disparu. Pensez-vous qu'elle ait quitté ce monde? Mais alors que peut-il y avoir au delà?
— Paresseuse et bavarde! dit la vieille larve en la dépassant, occupez-vous dti monde où vous êtes, et laissez l'autre, s'il en est un, à ceux qui y sont. Voyez la fine bouchée qui vous échappe, grâce à vos spéculations dans le vide ! »
A ces mots, la grondeuse saisit un insecte qui nageait étourdiment à côté de son amie.
La curiosité de notre larve fut un instant
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calmée par ces moqueries, et elle reprit pour le moment sa chasse.
Mais elle avait beau faire, elle ne pouvait s'empêcher de penser à l'étrange disparition de la grenouille, et bientôt elle recommença à ennuyer ses voisines de ses questions : « Que devient lagrenouille quand elle quille ce monde? »
Us petits poissons blancs la regardaient de travers et ne disaient rien, car, bien qu'ils n'en sussent pas plus long qu'elle, il ne leur convenait pas de laisser voir leur ignorance. Quant aux anguilles, elles s'enfoncèrent dans la vase, car elles n'aiment pas à être dérangées.
La jeune larve s'impatientait; enfin elle parvint à faire partager sa curiosité à quelques autres larves de sa tribu, et elles s'en allèrent en bande, faisant de tous côtés les mêmes questions saugrenues.
Tout à coup on entendit un grand plongeon, et on vil une grosse grenouille jaune nager vers le fond de la marc où se tenait ce conciliabule.
« Questionnez la grenouille elle-même, »
dit malicieusement un véron qui lui passait sur la tête.
Le conseil était bon, mais difficile à suivre, car la grenouille était un personnage imposant pour les petites gens de la marc, et il fallait pas mal d'aplomb pour lui demander ce qu'elle avait fait et d'où elle venait. Il se pouvait qu'elle considérât la chose comme une grande impertinence.
C'est égal, une si bonne occasion de satisfaire sa curiosité ne devait pas être perdue, et la larve, après avoir tourné deux ou trois fois autour d'une racine de lis d'eau, prit son granil courage, et, Rapprochant de la grenouille, elle lui dit du ton le plus humble :
« Sera- 1- il permis à une malheureuse I élite créature de vous adresser la parole? »
La grenouille, très-surprise, la regarda avec ses gros yeux bordés de jaune, et dit :
« Les créatures excessivement malheureuses font mieux de se taire. Je ne parle jamais que quand je suis heureuse.
— Mais peut-être serai-je heureuse si je puis parler, reprit vivement la larve.
— Parlez alors, dit la grenouille; qu'estce que ça me fait?
— Mais, très-respectable grenouille, c'est quelque chose que je vaudrais vous demander.
— Demandez, >» dit la grenouille.
Le ton n'était pas des plus encourageants, mais enfin la permission était accordée.
« Qu'y a-t-il au delà du monde? demanda la larve d'une voix mal assurée, tant elle était émue.
— De quel monde voulez-vous parler?
dit la grenouille en roulant ses yeux de droite à gauche.
— Mais de ce monde, de notre monde.
— De cette marc, voulez-vous dire, répliqua la grenouille avec un sourire dédaigneux.
— Je veux dire l'endroit où nous vivons, appelez-le comme vous voudrez, dit la larve d'un ton piqué; moi, je l'appelle le monde.
— Ah! vraiment, petite raisonneuse?
Alors comment appelez-vous l'endroit où vous ne vivez pas, ce qui est au delà du monde, hein? »
Et la grenouille se tenait les côtes de rire. ■ C'est justement ce que je veux que vous me disiez, reprit vivement la larve.
— Vraiment, petite, s'écria la grenouille, cette fois avec un roulement d'yeux fort réjoui, allons, je vais vous le dire : c'est la terre ferme. »
Il y eut un instant de silence.
« Peut-on nager dans la terre? demanda la larve d'un ton dubitatif.
— Je ne le pense pas, dit en riant la grenouille; petite, la terre n'est pas de l'eau. C'est même tout à fait l'opposé.
— Mais ce que je veux, c'est que vous
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me disiez ce que cela est. réitéra la larve.
— De toutes les créatures curieuses que j'ai rencontrées, vous êtes, sans contredit, la plus ennuyeuse, ma chère. La terre ressemble un peu à la vase qui est au fond de la mare; seulement ce n'est pas mouillé, parce qu'il n'y a pas d'eau.
— Vraiment, et que peul-il dune y avoir alors?
— Voilà l'affaire. Il y a quelque chose pour sûr, quelque chose qu'on appelle de l'air, tout autour, mais comment vous le décrire? mon impression personnelle est que ça ressemble autant que possible à rien, l'air! Comprenez-vous?
— Pas tout à fait, dit avec hésitation la larve.
— Je le craignais. Tenez, suivez mon
conseil, ne faites plus de sottes questions.
Cela ne peut vous mener à rien de bon.
— Grenouille vénérée, dit la larve, je ne puis penser comme vous. Je crois que ma curiosité satisfaite peut amener un trèsgrand bien. Si je parviens à vivre contente où je suis, grâce au savoir que vous me donnerez, ce sera déjà quelque chose; caç, pour l'instant, mon ignorance me rend malheureuse et inquiète.
— Vous êtes une petite toquée «le ne pas vouloir vouscont» nl< rde l'expét ience d'auirui. Je vous le répète, la chose ne vaut pas la peine que vous vous fassiez tout ce mauvais sang. Mais, comme je ne puis m 'empêcher d'admirer voire hardiesse, qui pour une petite créature de voln; espèce est étonnante, je vous ferai une proposition.
S'il vous plaît de mouler sur mon dos, je
vous conduirai à la terre ferme, et alors vous jugerez par vous-même, et vous verrez ce que vous devez en penser. Entendez bien, je trouve l'expérience folle, mais cela vous regarde. Si je vous la propose, c'est pour vous faire plaisir.
— Et moi j'accepte avec une reconnaissance sans bornes, dit la larve enthousiasmée.
— Alors, laissez-vous couler sur mon dos, el surtout cramponnez-vous bien, car si vous glissiez, vous ne seriez plus là au moment où je quitterai l'eau. »
La larve obéit, et la grenouille se mit à nager tout doucement jusqu'aux roseaux qui croissaient sur la rive.
« Tenez bon, cria-t-elle tout à coup; »
puis, sortant sa tête de l'eau, elle se mil à escalader la berge, et se trouva sur l'herbe.
LE PETIT MONDE DES EAUX
« Enfin nous y voilà! dit-elle. Que pensez-vous de la (erre? •>
Mais pas de réponse.
« Eh bicnl dit-elle, partie! c'est bien ce que je craignais. Elle se sera laissé couler, la petite sotie. Quel malheur! Mais nous n'y pouvons rien. Peut-être, après tout, s'arrangera-t-elle pour arriver au bord, et alors je pourrai l'aider à s'en tirer. Attendons et voyons. »
Et voilà notre grenouille sautillant et bondissant sur l'herbe au bord de la mare, et regardant de temps en temps dans les roseaux, pour voir si elle ne découvrirait pas la larve encaissée dans sa sombre armure.
Or la larve, que faisait-elle? Bien loin de s'être laissé glisser par inadvertance, elle avait fait tout au monde pour se maintenir sur le dos delà grenouille; mais, quand vint le moment où sa tête commençait à poindre hors de l'eau , la respiration lui manqua tout à coup et elle fut rejelée violemment au fond de la mare. Elle avait été comme foudroyée, et il lui fallut quelques instants pour reprendre connaissance.
« Affreux! s'écria-t-clle, quand elle eut repris ses sens; au delà de ce monde il n'y a que la mort. La grenouille m'a trompée; il est impossible qu'elle aille là. »
Là-dessus, la larve reprit ses occupations ordinaires ; sa curiosité avait reçu un rude échec, mais son courage restait le même.
Elle se contenta pour l'instant de raconter à ses amis où elle avait été et ce qu'elle avait fait. Comment ne pas être émue à un tel récit? La nouveauté, le mystère, le danger, le dénouement, qui aurait pu être tragique, et surtout celle disparition inexpliquée de la grenouille, tout contribuait à rendre l'aventure palpitante d'intérêt; aussi la larve eut-elle bientôt une foule de curieux à ses trotisses, questionnant, bavardant, spéculant.
Le soir éiant venu, il ne fallait plus songer à la chasse pour ce jour là. Noire larve
| s'en revenait d'une course un peu prolongée dans les plantes aquatiques, quand elle aperçut son amie la grenouille jaune mélancoliquement assise sur une pierre au fond de la mare.
« Vous ici ! s'écria la larve ébahie. Vous n'avez donc pas quitté ce monde du tout.
Comme vous vous êtes jouée de moi ! Voilà ce que c'est que de se fier à des étrangers ! |
— Vos remarques injurieuses ont lieu de m'éionner, dit gravement la grenouille.
Mais je vous pardonne. Ce n'est pas chez vous, pauvre petite, si ignorante et mal dégrossie, qu'il faut chercher la politesse.
Avez-vous pensé à l'inquiétude que j'ai dù éprouve ce matin quand, en débarquant sur l'herbe, je ne vous ai plus trouvée sur mon dos? Pourquoi ne vous êtes-vous pas accrochée solidement, comme je vous l'avais recommandé? Vous êtes toujours comme ça, vous autres qui voulez tout sonder et tout connaître. La première difficulté pratique vous désarçonne.
— Votre accusation est complètement injuste, » dit la larve indignée.
Une querelle était imminente; heureusement, la grenouille, avec une magnanimité rare chez elle, pria la larve de lui conter son histoire et de se disculper, si c'était possible, d'avoir été si gauche.
L'histoire fut bientôt dite. La grenouille regardait fixement la larve avec ses yeux tout ronds, tandis que celle-ci racontait l'affreuse aventure dans tous ses détails.
« Donc, dit la larve en terminant, comme il est constaté qu'au delà de ce monde il n'y a que la mort, vos soi-disant voyages sont de pures imaginations, et si vous quittez ce monde, c'est pour aller dans quelque endroit que vous ne voulez pas nommer.
Vous avez bien le droit d'en faire un secret; mais moi je ne veux plus me laisser duper par vos contes de voyageur et je vous tire ma révérence.
— Du tout, dit la grenoui'îe, pas avant
ÉDUCATION. — r.LCItXTION.
d'avoir écouté nrn bf>! ire ! écouté la votre.
— Ce n'est qi:c j::>tc. •»
Et la lane prêta l'u.-v.I'.c.
». >TS la zr:: raconta comme quoi c!> t'oit res st le bord de la mare dans IVfep ir d: v if rcpinitre «on amie, comme q'SOÎ elle avu: sa-j'.é dans l'herbe
et cherché dans les roseaux, et enfin clic lui dit :
u Si je ne vous ai pis vue en personne, j'ai vu quelque chose qui vous intéresse plus que tout autre animal au monde. >■
Ici la grenouille s'arrêta.
« Kl quoi? demanda la larve curieuse, dont la colère s'était apaisée.
— J'ai vu une larve de votre espèce qui giimpait tout doucement le long d'une tige de roseaux verte et luisante; elle s'éleva tout à fait au-dessus de l'eau, et là. en plein soleil, elle se tint ferme sur son roseau. Cela m'étonna, car je sais votre prédilection pour le fond humide de la mare; je restai donc à ro^arder, et bientôt
LE PETIT MONDE DKS EAUX
je vis — mais jamais je. no pourrai vous expliquer comment la chose s'est passée, — toujours est-il qu'il m'a semblé voir une grande déchirure dans le corps de votre amie, et que do ce corps peu à peu, et après de grands efforts, il sVst dégagé une de ces brillantes créatures qui voltigent dans cet air dont je vous ai parlé, qui éblouissent les yeux de tous ceux qui les voient, môme en passant, et qu'on nomme des demoiselles! Puis, comme si elle voulait sortir d'un mauvais rêve, elle a rclir.j de la carcasse quelle allait quitter, ses ailes qui, bien que plissées et mouillées d'abord, ne tardèrent pas à se développer au soleil et à briller comme des flammes.
« QueJ temps dura cette opération, je ne saurais le dire; j'étais saisie d'élonnement et d'admiration. Enfin, je vis la charmante créature se tenir en équilibre un instant ou deux avant de prendre son vol. Je vis tous les feux du soleil se répercuter sur ses ailes de gaze ; j'entendis leur frémissement dans l'air; je vis son corps lancer des rayons bleus et verts, tandis qu'elle voltigeait sur l'eau en cercles infinis. C'est alors que, pleine de joie pour vous, je me suis replongée dans l'eau pour vous apprendre celle grande nouvelle. »
La grenouille se lut, et il y eut un long silence.
« C'est une merveilleuse histoire ! dit enfin la larve attentive, mais moins émue i qu'on n'aurait pu le supposer.
— Oui, merveilleuse, répéta la grenouille.
! Peut-on vous demander ce que vous en
pensez ?
— J'attendrai de savoir ce que vous en pensez vous-même, dit fort poliment h larve.
— Don! vous voilà devenue accommodante, ma petite amie. Je vous dirai donc que je crois trouver, dans ce que je viens de voir tout à l'heure, l'explication de votre insatiable curiosité, sans cela lotit à fr.it
! déraisonnable, et de votre ardent désir de ' connaître le monde au delà du vôtre.
— Sans doute, à la condition toutefois qu'on puisse ajouter foi à voire récit, dit la larve d'un ton de doute.
— Allons, petite, songez que votre méfiance ne m'affecte en rien, mais peut vous priver, vous, d'une grande consolation.
— Vous croyez donc que la radieuse créature que vous venez de me décrire était, avait éié une larve...
— Silence ! cria la grenouille, je ne m'engage à rien expliquer. Adieu. Les ombres de la nuit s'étendent sur votre monde lut-
] inide; moi, je retourne à mon logis dans i l'herbe sur la terre ferme. Allez vous repo- | ser, petite, et éxeillez-vous demain pleine d'espoir. »
La grenouille nagea tout près du bord et escalada la berge, tandis que la larve retournait vers sa tribu , qui réparait pen- ! danl les heures d<- la nuit les fau'gurs | d'une vie touic de mouvement et de
chasse
« Promettez-nous, disait une voix suppliante.
— Je vous promets, fut la réponse.
— formellement? reprit la première voix.
— Solennellement, » répondit la seconde.
Mais cette voix éiait faible et épuisée,
car notre larve se sentait malade et inquiète. Ses membres avaient perdu toute leur vigueur, et une étrange oppression pesait sur elle.
Les insectes qu'elle avait l'habitude de chasser passaient sans danger auprès d'elle ; les herbes aquatiques sur lesquelles elle aimait tani à grimper, répugnaient aujourd'hui à ses pieds. Que dis-je? l'eau daus ! laquelle elle était née et où elle avait appris à se mouvoir avec tant d'habileté, l'étouffait par son poids.
Non! il lui fallait s'élever, s'élever toujours! C'était là le sentiment qui dominait
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
lotis les autres et auquel elle sentait qu'il fallait obéir comme à une loi fatale. Alors le récit de la grenouille lui vint à IVsprit, et elle songea en tremblant que le moment était venu où le problème de sa vie future allait se résoudre.
Ses parents et ses amis l'entouraient :
les uns, ses contemporains, les autres, plus jeunes d'une génération, et qui cette année seulement avaient commencé la vie.
Tous étaient ses disciples et partageaient ses espérances enthousiastes, et tous auraient voulu l'aider dans cette heure de défaillance. Mais il n'y avait rien à faire qu'à espérer, et cela elle le faisait peut-être encore plus vivement que ses compagnes.
Ensuite, à leur ardente prière, elle avait promis solennellement que si la grande espérance se réalisait, elle reviendrait sûrement leur en faire part.
« Ah! mais si vous nous oubliez! s'écria une larve de la génération nouvelle, pleine de crainte et de timidité.
— Oublier son vieux chez-soi ! s'écria la larve affaiblie; oublier notre vie de plaisir ici-bas, les ardeurs de la chasse, les ingénieuses combinaisons, les triomphes du succès! oublier toutes nos joies! oublier tous les doutes qui nous ont si souvent troublées en commun et que je suis tenue de dissiper, s'il m'est possible! Non. jamais!
— Mais si vous alliez ne pas pouvoir revenir vers nous? dit une autre larve.
— Encore moins, dit à demi-voix la larve épuisée. Pour des êtres radieux comme nous le serons, est-il rien d'impossible?
Adieu, mes amis. Adieu ! Je ne puis rester ici-bas plus longtemps. Avant peu vous me verrez reparaître sous une nouvelle et plus brillante forme. En attendant, adieu! »
Bien faible était la voix, bien faibles étaient les mouvements de la larve, tandis qu'elle s'élevait dans l'eau sur les plantes qui en garnissaient les bords. Ses deux I sœurs bien-aimées et quelques amies plus i
aventureuses que les autres l'accompagnaient dans celte ascension a\ec l'espoir d'assister à tout ce qui pourrait arriver là haut. 11 va sans dire qu'ils furent désappointés.
A l'instant où, accrochée par les pattes à une tige de roseau, la larve sortit de son élément natal pour passer à l air, d<\s cet instant ses compagnes cessèrent de la voir.
Leur regard, fait pour le inonde des eau v, était impuissant à en franchir la limite ou à s'élever sous le ciel. Il fallut donc que la petite troupe redescendît triste et mortifiée trouver le fond de la mare.
Le soleil était déjà bien haut sur l'horizon quand la larve avait dit adieu à ses amies, ces amies qui devaient l'attendre tout le reste de la journée, d'abord pleines de joie et d'espérance, puis en proie à la plus vive inquiétude, puis, quand vinrent les ombres de la nuit, dans un état voisin du désespoir.
u Elle nous a oubliées, disaient les unes.
— Elle est morte d'une mort éternelle, disaient les autres.
— Elle reviendra pour sûr, » disait une faible minorité, qui voulait encore se rattacher à l'espérance.
Ce fut en vain que, l'une après l'autre, les larves s'élevèrent vers les roseaux dans tous les coins de la marc, avec l'espoir de découvrir la trace de celle qui avait disparu. Toutes revenaient découragées de leurs recherches infructueuses, et les plus confiantes se sentirent démoralisées.
La nuit suspendit pour un temps leur douleur; mais les premiers rayons du soleil qui vinrent réjouir le reste de la terre n'éveillèrent chez elles, hélas! qu'un amer désappointement et un sentiment d'indignation profonde à l'idée d'avoir été ainsi jouées.
« Nous vivions très-heureuses avant d'avoir pensé à ces choses, disaient-elles; mais voir briller de telles espérances et
LE PETIT MONDE DES EAUX
puis éirc déçues, c'est plus qu'on ne peut supporter! »»
Devenues cruelles, elles poursuivaient leurs proies innocentes comme si elles avaient eu à s'en venger.
Ainsi s'écoula la seconde journée; et.
avant la nuit, elles étaient convenues entre elles de garder désormais un sombre silence, et de ne plus gémir, ni sur leur compagne perdue, ni sur leur destinée incertaine.
Mais, le malin du deuxième jour, une des sœurs de la larve se dirigea vers un groupe qui venait de s'éveiller et qui se disposait à reprendre les travaux du jour.
Ses yeux brillaient d'un feu inaccoutumé, à tel point que toutes en étaient étonnées et que les plus indifférentes étaient attirées avant môme qu'elle eût parlé.
« Mes amies, dit-elle, j'étais, vous le savez, une des sœurs préférées de celle qui n'est plus au milieu de nous. J'avais confiance en elle comme en une autre moimême, et, sans hésiter, je me serais toujours engagée pour elle. Songez combien je dois souffrir que sa promesse soit encore a remplir. Hélas! elle n'est pas revenue vers nous ! »
Ici elle s'arrêta, et un petit groupe de larves, qui se tenaient à l'écart, murmuraient :
« Comment aurait-elle pu le faire, puisque l'histoire de cet autre monde n'est pas vraie?
— Elle n'est pas revenue vers nous, reprit la sœur; mais moi, mes amies, je sens que je vais la rejoindre, que ce soit dans celte autre vie dont elle nous a parlé, ou dans cette mort dont on ne revient pas. Chères amies! comme elle, il faut que je m'élève; un désir irrésistible m'y pousse. Mais avant de m'en aller je veux renouveler la promesse solennelle qui vous a été faite. Si la grande espérance se réalise, nous reviendrons vous l'ap-
prendre. Si je ne reviens pas — mais non, comptez sur ma parole, elle m'est plus chère que la vie. Adieu! »
La larve s'éleva dans l'eau, suivie de la dernière des trois sœurs et de quelques jeunes larves; mais, arrivée au bord de la mare, elle s'accrocha à une tige de myosotis et, s'y cramponnant solidement, elle grimpa, elle grimpa hors de l'eau et passa dans l'air.
Celles qui l'accompagnaient l'avaient vue quitter l'eau, mais rien de plus. Il ne leur resiait que le sentiment de son absence, et elles retournèrent tristes vers leur demeure.
Les heures s'écoulèrent, et, comme la première fois, on ne vit pas trace de celle qui était partie. Vainement elles se répétaient les paroles consolantes que leur sœur avait prononcées avant de partir. L'espérance que ces bonnes paroles si sincères avaient un instant réveillée s'éteignit avec le soleil, et trois des voix s'élevèrent pour proclamer sa trahison et son peu d'amour.
<< Elle aussi nous est infidèle, disaient les unes.
— Comme son aînée, elle nous a oubliées au sein de sa grandeur, disaient les autres.
— L'histoire de cet autre monde est une fable, »> disait le petit groupe à l'écart.
Un très-petit nombre se disait : u Nous ne voulons pas désespérer. »
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle ne revint pas, et que, comme auparavant, la foule irritée chercha l'oubli dans les cruels plaisirs de la chasse et répandit la mort partout où elle passait.
Un autre jour s'écoula, et le matin suivant, à l'aurore, la troisième et dernière sœur se glissa dans un groupe de ses meilleures amies et réveilla leur attention.
» Regardez mes yeux, dit-elle; n'ont-ils pas changé tout à coup? Je les sens gonflés et près d'éclater, et pourtant je vois vaguement et à travers un nuage. J'éprouve