‹ Magasin d'education et de recréationChapitre 56 sur 142 · LA MAISONNETTE ET L'ESCALIER · texte numérisé non relu

LA MAISONNETTE ET L'ESCALIER

Des petits garçons avaient construit une maisonnette, non en papier ni en carton, vraiment; ils voulaient travailler pour la postérité, et ils avaient employé la pierre et le bois. Les murs étaient solides; il y avait des portes et des fenêtres, enfin la maisonnette était très-gentille, et il n'y manquait rien — en apparence. Aussi les petits architectes, qui n'avaient voulu prendre conseil de personne, croyaient-ils avoir fait à eux seuls un monument digne des Romains.

Lorsqu'il s'agit d'y loger le ménage des poupées de leur sœur, ils allèrent en grande pompe chercher les hôtes de cette jolie demeure. Les nouvelles venues arrivèrent

pimpantes, coquettes, parées et toutes prêtes à s'emménager. Le premier et le second étage furent distribués, et on voulut se hâter d'en prendre possession.

— Où donc est l'escalier? dit la petite sœur, qui voulut y faire monter en cérémonie sa nichée de poupées. — L'escalier? reprit en rougissant un des petits ouvriers tout penaud, l'escalier! ah mon Dieu! nous l'avons oublié.

Ne faites rien, mes chers petits, sans les conseils de plus sages que vous, sinon, dans ce que vous entreprendrez, il manquera toujours l'escalier pour arriver où vous voudrez monter.

St.

LE ROBINSON SUISSE

LE ROBINSON SUISSE

(SuitP.)

Cet accord fait, le petit animal reprit sa place sur l'épaule de Fritz, et il s'y tint avec autant de trauquillité et de confiance que s'il y eut été habitué depuis longtemps, il donnait pourtant de nouvelles marques d'effroi quand Turc s'approchait trop de lui en folâtrant. 11 cherchait alors à se blottir sur la poitrine et dans les bras de Fritz, à qui vint alors une assez singulière idée.

Voulant assurer la réconciliation, il s'adressa de nouveau au coupable Turc : « Méchant, lui dit-il, répare ta faute. Tu as privé ce pauvre petit de son soutien et de son gardien, il n'est que juste que tu lui en tiennes lieu. »

Fi passant une corde au cou de Turc, il en donna le bout à tenir au petit singe qu'il avait campé sur le dos du chien stupéfait, et dont il lit ainsi un cavalier. Tout d'abord, Turc se prêta d'assez mauvaise grâce ii nui

rôle de monture, mais il s'y soumit après une légère réprimande, et le singe, complètement rassuré, parut trouver bonne et commode la place où Fritz venait de l'installer.

» Sais-tu, dis-je à mon garçon, que nous avons maintenant tout l'air de bateleurs allant à la foire? Quels cris d'étonnement vont pousser tes frères, quand ils vont nous voir arriver en cet équipage !

— Uni, dit Fritz, et Jacques, qui aime tant à faire des grimaces, aura un professeur pour lui en montrer.

— Ne parle pas ainsi de ton frère, rcpris-je; lorsqu'on est fait pour vivre ensemble et pour s'aimer, il est mal de remarquer les travers de ses compagnons.

L'indulgence mutuelle est une garantie d'union et de bonheur, car nous avons tous notre lot de défauts et de ridicules. »

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

Fritz avoua qu'il avait parlé sans réflexion, puis il ne tarda pas à détourner la conversation. Il fut naturellement amené à parler de la cruauté des Espagnols qui, à l'époque où ils découvrirent l'Amérique, avaient dressé des chiens à chasser les naturels du pays, et à les déchirer comme Turc venait de faire de la pauvre guenon.

H me fallut aussi faire part à Fritz de tout ce que je savais sur les habitudes des singes.

Ces entretiens nous aidèrent si bien à tromper la longueur de la route, que nous nous trouvâmes, sans y penser, au milieu des nôtres, qui nous attendaient au bord du ruisseau.

Les chiens se saluèrent de loin par leurs aboiements. Ce vacarme effraya tellement le singe, qu'il sauta de nouveau sur les épaules de Fritz et ne voulut plus en descendre.

A peine les enfants nous eurent-ils aperçus qu'ils éclatèrent en cris de joie; mais ce fut bien autre chose quand ils virent le petit animal, qui se cramponnait tout tremblant aux épaules de Fritz.

« Oh ! un singe! un singe 1 Où l'avcz-vous trouvé? Comment l'avez-vous pris? Qu'il est joli! »

Et remarquant nos provisions : « Qu'estce donc que ces bâtons et ces grosses boules dont papa est chargé ? »

C'était un déluge de questions si précipitées, que nous ne pouvions y répondre.

Ce premier transport s'étant un peu apaisé :

•< Oui, dis-je, Dieu merci! nous voici revenus sains et saufs, et nous vous rapportons, chers petits, toutes sortes de bonnes choses. Mais ce que nous désirions, ce que nous allions chercher, c'étaient des hommes, et nous n'en avons, hélas! rencontré aucun. Pas le moindre vestige de nos compagnons de voyage...

— Au nom du ciel, dit la mère, ne troublez pas notre joie, et laissez-moi remercier Dieu, qui du moins a permis que nous nous trouvions de nouveau réunis. Débarrassez-vous de vos fardeaux, et raconteznous les incidents de votre voyage. »

Aussitôt chacun s'empressa de prendre quelque partie de notre chargement.

Ernest s'empara des noix de coco, qu'il n'avait cependant pas encore reconnues; François, des ustensiles en calebasse, qui furent très-admirés, et de son petit couvert qu'il déclara tout net bien plus beau que son ancien couvert d'argent. Jacques prit mon fusil, la mère ma gibecière. Fritz distribua ses cannes à sucre et attacha de nouveau le petit singe sur le dos de Turc, puis il présenta son fusil à Ernest, qui ne manqua pas de faire remarquer qu'il pouvait y avoir du danger à porter, comme nous l'avions fait, des fardeaux trop lourds. La bonne mère, comprenant cette plainte indirecte, le débarrassa des noix de coco, et la petite caravane se mit en marche pour regagner la tente.

« Ah! dit bientôt Fritz, si Ernest savait le nom de ces boules qu'il vient de laisser prendre à maman, assurément il ne s'en serait pas défait. Ce sont des noix de coco.

— Des noix de coco! s'écria Ernest, des noix de coco! 0 maman, je t'en prie, redonne-les-moi, je les porterai bien en même temps que le fusil.

— Non, non, répliqua la mère, tu ne tarderais pas à te lamenter, et je ne veux pas entendre tes doléances.

— Je te promets que je ne dirai rien, reprit Ernest; d'ailleurs, je puis bien rejeter ces longues gaules et porter le fusil à la main.

— Garde-t'en bien, dit Krilz, car ces gaules ne sont pas autre chose que des cannes à sucre , et je vais vous apprendre à tous le moyen de boire la douce liqueur qu'elles renferment.

LE ROBINSON SUISSE. 189

— Oui, oui I crièrent tous les enfants ensemble, buvons des cannes à sucre I... »

Et comme Fritz marchait devant avec ses frères, à qui il démontrait le procédé que je lui avais indiqué, je demeurai seul avec ma femme, dont je satisfis la légitime curiosité en lui faisant le récit de nos petites aventures.

Aucun des objets que nous rapportions ne causa autant de plaisir à la bonne ménagère que les ustensiles taillés par nous dans les calebasses. Il est vrai de dire que, bien que très-imparfaits, ils devaient nous être d'une utilité réelle.

Quand nous arrivâmes près de la tente, je fus heureux de voir que tout élait préparé pour un confortable repas.

Sur le feu était la marmite pleine d'un appétissaut bouillon ; d'un côté, une broche garnie de poissons, de l'autre, une oie qui rôtissait, et dont la graisse tombait dans l'écaillé d'un grand coquillage. Près de là, un tonneau défoncé contenait les plus engageants fromages de Hollande : toutes choses puissamment capables d'exciter notre appétit, plus trompé que satisfait par les aliments que nous avions trouvés en route.

Je ne pus m'empècher cependant de faire remarquer ù ma femme que c'était commencer bien tôt à tuer notre volaille, qu'il valait mieux laisser se multiplier.

« Rassure-toi, me dit ma femme, notre basse-cour n'a pas fait les frais du repas.

Os poissons ont été péchés par Jacques et François, et ce rôti est le produit de la chasse d'Ernest, qui donne à son gibier un nom tout singulier.

— Je lui donne son vrai nom, reprit le jeune docteur, et je l'appelle un pingouin stupide. Je ne saurais m'y tromper, cet animal m'a laissé l'approcher et le tuer avec un bâton. D'ailleurs, il avait les quatre doigts des pattes réunis par une membrane, de plus le bec long et fort, recourbé à la

pointe. Tout cela s'accorde parfaitement avec la description que le livre d'histoire

naturelle de Jonathan Franklin fait du pingouin. »

Je félicitai mon petit savant de l'usage qu'il savait taire de ses lectures, et nous nous assîmes en cercle sur le sable pour commencer le repas. Chacun de nous élait muni d'une écuelle et d'une cuiller de calebasse. Les enfants, en attendant que la soupe fut un peu refroidie, cassèrent quelques noix de coco, dont ils burent avidement le lait. Puis, le potage mangé, l'on attaqua les poissons, qui nous parurent passablement secs, et le pingouin, qui avait un goût fort prononcé d'huile de baleine.

Cela ne nous empêcha pas de nous applaudir d'une aussi bonne chère. Le bon appétit fait les bons dîners.

Le singe était tout naturellement l'objet de l'attention générale; les enfants trempaient successivement le coin de leur mouchoir dans le lait de coco, \mir lui donner en quelque sorte à téter. Le petit animal paraissait prendre grand plaisir à sucer ce lait, et nous pûmes ainsi nous convaincre qu'il nous serait facile de l'élever. 11 fut décidé qu'on l'appellerait knips.

EDUCATION. — RECREATION

Fritz me demanda si nous ne pourrions pas boire de son Champagne de coco.

« Goùle-le d'abord, répondis-j»? , et vois si lu peux convenablement nous en offrir. »

A peine eut-il approché la bouteille de ses lèvres, qu'il fit une grimace affreuse et s'écria :

« Pouah ! c'est du vinaigre !

— Je te l'avais annoncé, dis-jc; mais n'importe I A quelque chose malheur est bon-, ce vinaigre va nous servir à relever notre poisson, qui ne sera plus aussi sec. »

Je versai donc dans mon assiette un peu de vinaigre. Tous m'imitèrent, et crièrent bravo au vinaigre de coco.

Le repas achevé, et comme le soleil allait

disparaître derrière l'horizon, nous fîmes en commun la prière du soir, et nous regagnâmes nos lits dans la tente.

knips eut sa place entre Fritz et Jacques, qui le couvrirent bien soigneusement pour qu'il n'eut point froid. « L est notre fils, » disaient-ils en riant.

Ce soir-là encore, après m'étre assuré qu'il n'y avait aucune apparence d'ennemi autour de nous, je fermai la tente, et je m'endormis à coté des miens, que le sommeil avait déjà gagnés.

Je reposais depuis fort peu de temps, lorsque je fus réveillé par les hurlements des chiens et par l'agitation des volailles perchées sur le faite de la tente. Je ne lardai pas à être sur piid, et je sortis, suivi

de ma femme et de Fritz, qui n'avait pas le sommeil aussi dur que ses frères. Nous avions eu le soin de prendre chacun une arme.

A la clarté de la lune nous vîmes nos chiens aux prises avec une dizaine de chacals. Déjà nos braves gardiens avaient couché trois des nocturnes visiteurs sur la poussière; mais ils auraient pu succomber sous le nombre, si nous n'étions venus à leur secoure. Fritz et moi nous tirâmes ensemble. Deux chacals tombèrent morts; le reste, effravé par les détonations, s'enfuit.

Fritz voulut apporter dans la tente celui qu'il avait tué pour le montrer à ses frères le lendemain. Je le lui permis, et nous rentrâmes auprès de nos |x.'lils dormeurs, que

ni les coups de feu ni les aboiements des chiens n'avaient réveillés. Puis nous reprîmes notre sommeil, qui ne fui plus troublé cette nuit-là.

VOY.WÎK Al VAISSK.W.

Au moment où le jour commençait à poindre, j'appelai ma femme pour me concerter de nouveau avec elle sur l'emploi de la journée.

« Chère amie, lui dis-jc, je vois en perspective tant de travaux urgents à accomplir, que je ne sais vraiment auxquels donner la priorité. D'une part, je considère que, si nous tenons à conserver le bétail et à ne pas perdre une foide de choses qui peuvent nous être utiles, il faudrait faire un voyage au vaisseau ; d'un autre côté, je me demande s'il ne serait pas urgent "du travailler à nous construire une demeure plus confortable. Je t'avoue que je m'effraie un peu de notre tâche.

— Ne t'effraie pas, me répliqua-t-ellet avec de la patience, de l'ordre, de la persévérance, nous viendrons à bout de tous les obstacles. Le courage d'un père comme toi et la bonne volonté de braves enfants

! comme les nôtres suffiront à tout. Ce n'est pas sans inquiétude que je te verrais retourner au vaisseau ; mais si ce voyage est indispensable, et je le crois comme toi, je ne m'y opposerai pas.

— C'est bien, dis-je, je vais donc partir avec Fritz, tandis que tu resteras encore une fois avec les autres enfants. Allons, debout! criai-je ensuite. Debout! le soleil est levé, et nous n'avons pas de temps à perdre. »

Fritz parut le premier, et profita du temps que ses frères employaient à se froti ter les yeux et à secouer le sommeil, pour placer son chacal mort devant la tente, afin

du voir la surprise que cette vue produirait sur les enfants. Il avait compté sans les chiens qui, voyant l'animal et le croyant sans doute vivant, se jetèrent dessus en aboyant furieusement. Fritz eut toutes les peines du monde à les écarter. Ce bruit ' inaccoutumé hâta la sortie des petits pa- ivsscux.

Ils arrivèrent un à un; le périt singe était sur les épuiles de Jacques, mais à la vue du chacal il s'effraya tellement qu'il rentra dans la tente, et alla se cacher dans la mousse de nos lits, où il s'enfouit au point de ne laisser apercevoir que le bout de son gentil museau.

Comme Fritz l'avait prévu, les enfants ne manquèrent pas d'être grandement étonnés.

«i l'n loup! cria Jacques, il y a des loups dans notre île !

— Non, dit F.rnest, c'est un renard.

— Non, dit le petit François, c'est un chien jaune.

— Ah! ah! maître Ernest, dit à son tour Fritz avec une sorte de vanité moqueuse, tu as bien su reconnaître l'agouti, mais cette fois ton savoir est en défaut. Quoi, tu prends cela pour un renard?

— Oui, repartit Frnest, je crois que c'est un renard doré.

— Ah! ah! un renard doré! » répéta Fritz avec un bruyant éclat de rire.

Le pauvre Krnest, dont lu petit amourpropre de savant semblait gravement compromis, était déconcerté au point d'avoir les larmes aux yeux.

h Tu es méchant , dît-il à son frère ; je puis me tromper; d'ailleurs, saurais-tu toi-même le nom de cet animal, si papa ne te l'avait appris?

— Allons, dis-je, ne vous taquinez pas ainsi pour une misère. Au surplus, quoique tu veuilles railler la prétendue erreur de ton frère, sache, mon cher Fritz, que de l'aveu des naturalistes le chacal tient a la

ÉDUCATION. — RÉCRÉATION

fois du loup, du renard et du chien. Il y a mémo une opinion assez généralement admise qui fait descendre le chien domestique du chacal. Ainsi, non -seulement

Ernest était dans le vrai en appelant cet animal un renard, mais encore Jacques qui le prenait pour un loup, et François qui y voyait un chien. »

La discussion étant achevée sur ce sujet, je rappelai à mes enfants que nous devions nous recommander à Dieu pour commencer la journée, et nous fîmes la prière.

Puis l'on s'occupa du déjeuner, car mes petits gaillards étaient de ceux dont l'appétit s'ouvre en même temps que les yeux.

Une caisse de biscuit fut défoncée, et la tonne aux fromages visitée. Tout à coup, Ernest, qui rôdait depuis quelques instants autour d'un des harils que nous avions repêchés, s'écria :

« Oh! papa, comme nous mangerions plus facilement notre biscuit, si nous pouvions le couvrir de bon beurre!

— Eh! dis-je, avec Ion éternel si , tu ne fais que réveiller nos désirs sans nous donner la possibilité de les satisfaire. Ne te suffit-il pas d'avoir de bon fromage?

— Je ne dis pas non, répliqua-t-il, mais si quelqu'un \oulait défoncer ce baril...

— Quel baril?

— Celui-là. Je suis certain qu'il renferme du beurre, car par un joint il laisse suinter une espèce de matière grasse dont à l'odeur j'ai bien reconnu la nature. »

Après nous être assurés que le flair d'Ernest ne l'avait pas trompé, nous nous concertâmes sur la façon dont nous devions nous y prendre pour extraire le beurre de la tonne sans compromettre la provision.

Fritz était d'avis qu'on fît sauter les cercles du dessus et qu'on enlevât le fond.

Je pensai, moi, que les douves seraient ainsi disjointes et laisseraient fuir le beurre quand il serait ramolli par le soleil. Il me sembla plus sage de faire avec un ciseau une ouverture par laquelle nous puiserions le beurre à l'aide d'une petite pelle de bois. Cela fait, nous eûmes bientôt d'excellentes tartines grillées, dont le goût appétissant nous fit encore plus vivement désirer le sauvetage de la vache restée sur le navire.

Les chiens, fatigués du combat qu'ils avaient soutenu, dormaient à côté de nous.

Je remarquai qu'ils n'étaient pas sortis intacts de la lutte avec les chacals, car ils portaient, notamment au cou, de larges blessures.

Ma femme eut l'idée de laver du beurre dans de l'eau fraîche pour le dessaler, et d'en oindre leurs plaies. Ils se laissèrent bénévolement panser, puis se mirent à se lécher l'un l'autre, ce qui me fit espérer qu'ils seraient bientôt guéris.

P.-J. Stmil.— li. Mu.utn.

Ia sutle prorhaiiirment.

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