TOME I
Il — 35
ÉDUCATION. — RÉCRÉATION
LE ROBINSON SUISSE
Y^iiclU'» |.«r Viv' t1ilci!n |
Il ne se trompait pas. Ayant abordé, nous fixâmes notre bateau à terre, et pûmes tout examiner d'assez près sans être remarqués par la troupe des oiseaux qui, en effet, déchiquetaient! l'cnvi un énorme poisson mort. Ils étaient d'ailleurs si acharnés à la curée, que notre approche ne les mettait nullement en fuite.
Frit! se demandait d'où pouvait être venu ce cadavre que nous n'avions pas aperçu la veille.
« l-.h ! dit Ernest , ne serait-ce point le requin que tu as tué hier ?
— En vérité, repris-je, Ernest a raison, c'est bien notre pirate. Voyez cette lerrible mâchoire, cette peau si rude qu'on peut s'en servir pour polir le fer et limer le bois. Ce n'est pas, certes, un des plus petits individus de l'espèce, car il mesure bien
quinze pieds. Dieu soit loué encore une fois qui nous a délivrés d'un aussi redoutable ennemi! NOUS laisserons les mouettes se repaître de la chair du requin, mais je suis d'avis que nous enlevions quelques bandes de la peau, qui pourra nous être utile. »
Ernest tira la baguette de fer de son fusil, ei s'avança sur les mouettes, frappant à droite et à gauche. Il en abattit quelques-unes, ks autres s'en volèrent. Fritz put librement alors tailler avec son couteau plusieurs larges courroies sur les flancs du requin, el nous regagnâmes l'embarcation.
Comme nous allions reprendre la mer pour atteindre le radeau, je remarquai, à quelque distance des rives de l'Ilot, un grand nombre de solives et de planches
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que )«• flot y avait jetées; il n'élait pas nécessaire de continuer notre voyage, puisque nous trouvions là les matériaux convenables à la construction projetée. Je choisis parmi une espace de radeau qui fut lié ensuite par une longue corde à l'arrière du haiean, et nous virâmes de bord pour retourner à noire point de départ. Le vent nous étant favorable, nous n'avions pas à ramer, il me suffisait de gouverner. Fritz cloua au mat les morceaux de peau de requin pour que le soleil les séchât. Pendant ce temps, Ernesl examinait en détail les mouettes qu'il avait tuées.
Il ne manqua pas de tif adresser sur la nature de ces oiseaux force questions auxquelles je m'efforçai de répondre de mou mieux. Il voulut savoir ensuite à quel usa .ne je destinais la peau du requin. Je lui appris que je complus en faire des râpes, et j'ajoutai que généralement en Europe on en tire la peau qu'on appelle chagrin.
Ia\ traversée s'acheva. Eu abordant, nous fumes surpris de ne trouver aucun des nôtres; mais, à nos cris, bientôt nous les vîmes accourir. François avait sur l'épaule un lilet à pêcher, et Jacques portail, pendu à sa main, un mouchoir soigneusement fermé. Arrivé près de nous, il l'ouvrit et nous montra une grande quantité de belles écrivisses.
<» C'est moi, père ! c'est moi qui les ai découvertes! s'écria orgueilleusement François.
— Oui. reprit Jaques, mais c'est moi qui les ai pèchées. Je me suis mis dans l'eau jusqu'aux genoux pour les prendre là-bas dans la rivière, pendant qu'elles dinaient autour du chacal de Fritz. J'en aurais pris bien davantage, si l'on ne m'avait pas rappelé si tôt.
— Nous en avons bien plus qu'il ne nous en faut, lui dis-je. Je suis même d'avis que l'on aille rejeter à l'eau les plus i>etites pour les laisser grossir.
— Bah ! fît l'étourdi, il y en a là-bas par milliers ; le ruisseau en fourmille.
— N'importe, dis-je encore, il faut être économe des biens que Dieu nous envoie. »
Alors Jacques, prêt à se diriger vers le ruisseau, me pria de l'accompagner; car il voulait, disait-il, me prouver qu'il s'était, de son côté, inquiet-! de la construction du pont. Je l'engageai à s'expliquer mieux.
Il m'apprit alors qu'il avait cherché sur les rives du ruisseau le lieu le plus convenable, et croyait l'avoir trouvé.
n Bien ! m'écriai-je, je le félicite d'avoir fait irève un instant à ton insouciance habituelle pour te constituer l'ingénieur de la colonie. Il me tarde de savoir si, pour ton coup d'essai, lu auras fait preuve de sagacité. Dans le cas où ce point me semblerait bien choisi, nous nous occuperons d'y charrier les olives et les planches, pendant que ta bonne mère préparera le repas. »
Jacques nous conduisit vers l'endroit où il pensait que le pont devait être jeté, et, lotit examiné, je fus d'avis qu'on en trouverait difficilement un plus favorable.
Aussitôt donc nous nous mîmes en devoir d'opérer le transport de nos matériaux. Il va sans dire que je ne songeai pas à les traîner à force de bras, puisque nous |>ouvions disposer de l'âne et de la vache.
Mais, comme nous n'avions aucun harnais pour ces animaux, je me bornai à passer au cou de chacun une longue corde formant licou , dont le bout était attaché aux pièces de bois.
Fn quelques un âges le charroi fut accompli, et nous fumes à même de commencer la construction.
Sur le point qu'avait choisi Jacques, le ruisseau, beaucoup plus étroit que partout ailleurs, présentait des rives de bailleur à peu près égale. En outre, il y avait de chaqueoôté des arbres qui pouvaient servir |>our fixer les poutres.
a Maintenant, dis-je, quand tout fut
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prêt pour l'exécution de nom» plan, il reste à mesurer la largeur du ruisseau, pour savoir si nos pièces de bois sont assez grandes.
— 11 me semble que rien n'est plus facile, dit Ernest. Il suffit pour cela d'attacher au bout d'une ficelle une pierre qi:e nous lancerons sur l'autre rive et que nous ramènerons jusqu'au bord : la longueur de la ficelle nous donnera la mesure que nous cherchons. »
Ayant mis en pratique ce procédé" aussi simple qu'ingénieux, Ernest calcula que le ruisseau avait environ dix-huit pieds. Or, comme il fallait aux solives principales une assise de trois pieds au moins sur chaque rive, nous en choisîmes trois de vingtquatre à vingt-cinq pieds de long.
La plus grande dilliculié resiait à vaincre, à savoir comment nous ferions passer par-dessus le ruisseau ces immenses pièces de bois. Je proposai à nies fils de résoudre cette importante question pendant le repas, qui d'ailleurs était déjà retardé d'une grande heure.
Nous retournâmes donc vers la mère, qui s'impatientait à nous attendre, car les écrevisses étaient cuites depuis longtemps.
Mais, avant de commencer à manger, nous dûmes admirer avec quelle patience l'adroite ménagère avait confectionné pour l'àne et la vache des sacs à transport, taillés dans la toile à voile et cousus avec de la ficelle. Nous l'applaudîmes plus encore quand nous sûmes que, manquant de grandes et fortes aiguilles pour ce travail , elle avait dû percer chaque trou avec un clou.
Le repas fut court, car chacun de nous était impatient de se remettre à l'œuvre.
Bien que nous nous fussions entretenus du moyen à employer pour le placement des premières solives, aucun de mes enfants ne paraissait l'avoir découvert. Heureusesement, j'avais été mieux inspiré.
Aussitôt que nous eûmes regagné le chantier, je mis à exécution l'idée qui m'était venue.
Je liai une de mes grandes poutres par un de ses bouts à l'un des arbres qui se trouvaient au bord du ruisseau , à l'autre bout j'attachai une longue corde, puis je traversai l'eau pour fixer solidement à un des arbres de la rive opposée une poulie sur la roue de laquelle je passai la corde que j'avais apportée avec moi. Je revins ensuite, et j'attelai l'àne et la vache à cette même corde. Les deux animaux tirèrent ; la poutre tourna autour du tronc, et bientôt son extrémité alla toucher l'autre bord.
Les enfants, émerveillés , sautèrent sans plus tarder sur la pièce de bois en battant des mains, et en poussant des cris de joie.
Le plus difficile de notre travail était fait. Deux autres poutres furent placées auprès de la première, il ne resta plus qu'à y clouer une série de planches pour que le pont fût terminé.
Nous eûmes le bonheur de mener à fin notre tâche avant la chute du jour; aussi étions-nous harassés de fatigue, et jamais, depuis notre débarquement, n'avions-nous dormi comme pendant la nuit qui suivit celte journée si bien remplie.
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Aux premières approches du jour, j'éveillai les enfants, et je crus devoir leur foire quelques recommandations sur la conduite à tenir pendant le cours de notre migration.
« Nous allons, leur dis-je, entrer dans un pays couvert et nouveau pour nous.
Que nul de vous ne s'aventure seul. Il y aurait, à prendre les devants, le même danger qu'à s'attarder. Marchons le plus
LE IlODINSON SUSSE.
près possible les uns des autres, et si quelque ennemi se présente, laissez-moi diriger l'attaque ou la défense. »
La prièa* achevée, et le déjeuner fait, nous nous préparâmes au départ. I.e troupeau fui rassemblé; l'âne et la vache reçurent sur leur dos les sacs que ma femme avait confectionnés la veille, et (pie nous avions remplis des objets pouvant nous être de première utilité. Nous n'eûmes garde d'oublier la cave du capitaine, et une petite provision de beurre.
Comme je m'apprêtais à compléter la charge des animaux avec nos couvertures de lit, nos hamacs et des cordages, ma femme intervint et réclama une place pour le petit François, ainsi que pour le sac.
qu'elle appelait son sac enchanté. Puis elle me démontra qu'il fallait absolument emporter nos poides et nos pigeons, qui ne manqueraient pas de se disperser et de se perdre, du moment que nous ne leur donnerions plus de nourriture. Je me rendis à ces raisons, I ne place commode fut faite à François sur le dos de l'âne, dans l'espace ménagé entre les sacs qui pendaient au flanc de l'animal; le sac enchanté lui servait de dossier.
Restait à nous emparer des poules et des pigeons. Les enfants s'évertuaient à les poursuivre, mais sans parvenir à en saisir aucun. Mieux avisée, la mère les engagea à se tenir en re|>os, leur disant qu'elle se chargeait de capturer sans peine toute la gent effarouchée.
« Nous verrons bien ! nous verrons bien, s'écrièrent les étourdis.
— Vous allez voir ! » répliqua la mère.
Alors elle répandit sur le sol quelques poignées de grain dont la vue eut bientôt rassemblé tous nos volatiles. Ce grain mangé, elle en jeta d'autre, mais alors dans l'intérieur de la tente : poules et pigeons de s'y précipiter aussitôt, et par conséquent de s'y trouver pris.
u Plus fait l'adresse que la violence, vous le voyez, messieurs, » dit la mère en fermant l'entrée de la tente, où Jacques se glissa pour nous tendre les uns après les autres les prisonniers auxquels nous liâmes les pattes . et que nous mimes sur le dos de la vache. Quand ils y furent tous installés, nous étendîmes sur eux une couverture . maintenue à quelque distance par deux branches pliéesen arceau. Ainsi plongés dans l'ombre, ces animaux ne devaient pas nous importuner de leurs cris.
Tous les objets que nous laissions, et que la pluie ou le soleil eussent pu détériorer, furent serrés dans la tente, dont l'entrée fut soigneusement fermée avec des piquets et barricadée avec des tonneaux pleins ou vides ; puis je donnai le signal du départ.
Nous étions tous fort bien armés, et chacun de nous portait une gibecière garnie de vivres et de munitions. La bonne humeur était générale.
Fritz, le fusil sous le bras, ouvrait la marche; derrière lui venait la mère conduisant en quelque sorte la vache et l'ane, qui marchaient côte à côte; ce dernier servait de monture au petit François, qui nous égavait de ses propos naïfs. Au troisième rang se trouvaient Jacques et la chèvre, au quatrième Ernest et la brebis.
J'étais, moi, à l'arrière-garde. Nos chiens allaient de ci de là, aboyant, guettant, flairant.
Cette caravane, qui cheminait lentement, avait un aspect vraiment pittoresque.
Je ne pus même, en la considérant, m'ernpêcher de crier à mon fils aîné:
« Eh bien, Fritz, voilà ton projet de l'autre jour qui commence à s'accomplir.
C'est ainsi que voyageait notre ancêtre Abraham. Que l'en semble, mon petit patriarche? »>
Ernest ré|H>ndit pour son frère :
« Moi, papa, je trouve cela charmant, et
EDUCATION. — RECREATION
je ne m'étonne plus qu'il y ait encore des veuille toutefois que nous ne soyons pas peuples qui vivent de la vie nomade. i réduits à mener longtemps cette vie-là.
— C'est vrai, répliquai-je ; mais Dieu I Tu ne tarderais guère à t'en fatiguer, je
t'assure. Espérons quo ce pèlerinage sera nous n'éprouvions jamais le besoin de la
le dernier. quitter. Kn tous cas c'est sur moi que iv-
— Dieu l'entende ! s'écria la mère. J'es- tomberait la responsabilité de la fatigue
père que notre nouvelle demeure nous qui vous serait imposée, car c'est moi qui
plaira, et sera assez confortable pour que ai eu l'idée de quitter la tente.