TOME I
ÉDUCATION. - RÉCRÉATION
tout à fait sùr de vous dire les choses exactement.
Rapprochez d'abord la main le plus près possible de l'épaule, en pliant le coude autant que vous pourrez. La poulie de l'humérus est alors à découvert, et si vous y placez le doigt, vous le sentirez bientôt, quand vous déplierez le coude, chassé par l'os qui vient glisser sur la poulie. Jusie au-dessus est un petit enfoncement pratiqué entre les deux bosses qui terminent l'humérus à droite et à gauche. L'os du coude poursuit sa route jusque-là ; mais arrivé au fond du creux, il y heurte sa pointe et s'arrête net, et de là vient qu'il est de toute impossibilité de faire rebrousser le bras, si peu que ce soit, en arrière. Si vous voulez savoir le nom de cette pointe impertinente qui tient si bien le bras en respect, c'est l'olêcrânc. 11 y a des raconteurs d'accidents qui se permettent quelquefois d'employer ce mot -là pour montrer qu'ils sont savants. Vous saurez maintenant ce que c'est.
Nous voilà embarqués, ma pauvre enfant, dans un cours d'anatotnie en règle, et nous n'avons pas beaucoup le temps, si i nous voulons en sortir, de nous amuser en chemin. Prenez votre courage à deux mains pour me suivre comme vous pourrez : un peu de fatigue fait du bien à l'esprit, comme au corps, quand on n'en abuse pas.
Dans la petite expérience que vous venez de faire, cet os qui a repoussé votre doigt en s'avancant sur l'humérus ne vous aura pas paru bien gros, et pourtant si vous vous tâtez l'avant-bras , au-dessous du coude, vous rencontrerez une largeur d'os très-considérable. Comment cet os si large devient-il tout à coup si menu, juste à l'endroit où il semble qu'il aurait besoin de toute sa force ?
C'est un problème qui pourrait donner à réfléchir si l'on y faisait attention ; mais
je ne vous laisserai pas réfléchir longtemps. Nous avons là deux os qui courent l'un à côté de l'autre dans toute la longueur de l'avant-bras, et l'écartement qui les sépare est si bien rempli par les muscles qu'ils ont l'air de n'en faire qu'un. Ajoutez à cela qu'ils sont réunis par de nombreux ligaments, et qu'une longue toile d'une espèce particulière, comme nous en verrons bientôt en parlant des muscles, va de l'un à l'autre depuis le coude jusqu'au poignet : vous comprendrez facilement qu'on puisse s'y tromper quand on n'est pas averti, et qu'ainsi empaquetés ensemble ils donnent le change aux petites filles qui ne découvriraient jamais toutes seules la vérité.
Ce n'est pas du reste sans une bonne raison qu'on a mis là deux os. Savez-vous bien que nous n'aurions pas beaucoup de force dans la main, si elle tournait sur l'avant-bras à l'aide seulement de ses muscles particuliers, comme la tête tourne sur le cou. Elle irait de côté au moindre effort, et je défierais bien les faiseuses de crêpes d'en faire sauter une seule un peu convenablement dans la poêle.
La main n'est pas abandonnée, et c'est bien heureux, à ses propres forces. Au poignet, elle est solidement ficelée, si je puis m'exprimer ainsi, sur un os qui l'emporte dans tous ses mouvements, et qui accompagne le cubitus dans toute lu longueur de l'avant-bras. Cette petite boule qui vient après le poignet, juste au-dessous du petit doigt, c'est l'extrémité du cubitus. Immédiatement à côté, commence l'os qui porte la main, lequel s'étale à cet endroit pour s'attacher par une plus large surface au poignet, et se termine au coude par une sorte de petite couronne, tout à fait sem- i blable à celle qui termine le cubitus en bas. De cette façon l'ensemble des deux os présente aux deux extrémités la même largeur, le petit bout de l'un venant s'appliquer contre le gros bout de l'autre.
Quand nous ployons le bras, c'est sur la poulie du cubitus que s'exécute le mouve-
j ment, et son voisin y demeure complètement étranger. Quand nous tournons la main, c'est celui-ci qui fonctionne, et le
I cubitus reste passif à son tour. Le service
i du coude et celui de la main ont ainsi chacun leur agent particulier, et sans cela nous ne pourrions tourner la main sans faire tourner du même coup le bras tout d'une pièce sur l'épaule, car les rainures de l'articulation du coude sont trop bien encastrées l'une dans l'autre pour se prêter au moindre glissement de côté. Je vous laisse à penser comme cela serait commode, et si vous voulez vous en assurer, vous n'avez qu'à vous prendre un bras audessus du poignet, et à serrer un peu, de manière à gêner le mouvement de l'os qui
; est chargé du service de la main, vous verrez quelles contorsions d'épaule il vous faudra faire pour tourner la paume en dehors.
Il me reste à vous dire le nom de cet os sans lequel ce serait une grosse affaire de tricoter un bas. Il s'appelle le radius, d'un mot latin qui signifie : rayon ; et si vous ne comprenez pas bien la ressemblance i qu'il peut avoir avec un rayon, je vous rappellerai que les roues ont des rayons.
Or les roues tournent, et le radius fait tourner la main, ce qui, entre nous, n'empêche pas ce nom-là d'être un peu tiré par les cheveux. Mais il y en a tant d'autres qui ne signifient rien du tout ! Il ne faut pas être irop difficile sur le sens de ceux qui ont la prétention d'en avoir un.
Vient enfin la maint Cellolà vous la connaissez, j'espère, et ce qtie j'ai à vous en dire ne sera pas bien difficile.
Elle se divise, comme le bras, en trois parties : le carpes le métacarpe, et les doigts.
Le carpe c'est le nom savant du poignet.
Il se compose d'une double rangée de pe-
lits os, serrés quatre par quatre les uns contre les autres, et disposés de manière à livrer passage dans les enirc-deux aux nerfs et aux artères de la main qui traversent le poignet comme les chemins de fer traversent les montagnes, dans de véritables tunnels où ces précieux organes sont à l'abri de tout accident. Les veines, moins délicates, passent par dessus, et se détachent là en saillies bien apparentes, sinon sur vos petites mains qui n'ont pas encore fait grand'chose, au moins sur les mains de ceux qui ont beaucoup travaillé.
C'est en effet sur le dos de la main qu'on peut vérifier le mieux la justesse de ce proverbe que probablement vous ne connaissez pas encore: Qui voit ses reines, voit ses peines; et, croyez-moi, si c'est plus joli d'avoir de petites veines bien cachées sous la peau, c'est plus glorieux de bien les voir.
Chacun des petits os du poignet a son nom ; mais je trouve inutile de vous les nommer l'un après l'autre. Le Scapholde, le Trapézoïdc, le Grand os, l'os Crochu : je ne suppose pas que tout cela puisse vous intéresser beaucoup. Il en est un pourtant que je veux signaler à votre attention, à vrai dire comme pure curiosité, et parce qu'il est original, car il semble avoir été mis là par-dessus le marché, et ne sert pour ainsi dire à rien. C'est le Pisiforme, un mot qui veut dire : os en formé de pois; et de fait, il ressemble asseï bien à un gros pois desséché.
Ployez la main en dedans. A l'endroit où elle joue sur la tête du radius, et vous trouverez facilement cet endroit en pinçant l'articulation entre l'index et le ponce, U petite boule du pisiforme viendra glisser sur votre doigt à chaque allée et venue de la main. Elle se trouve jetée à l'extrémité de la première rangée, dans le coin intérieur du poignet, comme une sentinelle avancée qui reste en dehors des manœu-
ÉDLCVTION. — RÉCRÉATION.
vres du bataillon, et en effet ce petit os pour rire n'a aucun rôle à jouer dans les mouvements d'ensemble qu'exécutent s<-s grands camarades.
Comme vous pouvez bi» n le penser, ces mouvements ne sont pas très-étendus. Les os du carpe sont fortement serrés les uns contre les autres par une triple rangée de ligaments, et recouverts tous ensemble d'une seule membrane synoviale, dont les replis s'enfoncent dans les petits creux de leurs articulations. Ainsi emmaillottés, ils ne peuvent guère bouger de leur place.
A peine quelques glissements imperceptibles ont -ils lieu entre les os de chaque rangée. Le mouvement est plus sensible entre les deux rangées, car l'arliculaiion qui les réunit a des surfaces arrondies qui se prêtent davantage à un déplacement.
Puisque je vous ai nommé le Grand os, je puis bien vous dire que c'est sur celuilà surtout que s'opèrent les déplacements à l'intérieur du poignet : aussi lui arrivet-il quelquefois de se laisser jeter hors de sa place. Comme il est le seul de la bande qui soit exposé à cet accident, je vais vous apprendre à le trouver. Suivez jusqu'au poignet l'os qui continue sur le dos de la main le doigt du milieu, et dont nous allons parler tout à l'heure, vous tomberez juste sur le Grand os. C'est le troisième de la rangée d'en haut, en partant du pouce, et son nom vous apprend assez que c'est lui le plus grand de tous. Il s'arrondit en bas, et s'emboîte assez à l'aise dans le Scaphoïde, le chef de file de l'autre rangée, lequel est creusé en forme de barque, une forme favorable aux balancements, et d'où vient, par parenthèse, ce mot rébarbatif de Scaphoïde. Scapha veut dire barque, en latin.
Je vois que nous allons devenir tout à fait savants. Pendant que nous \ sommes, passons au Métacarpe.
Celui-là vient du grec, et n'est pas bien
terrible, malgré ses airs imposants. Il signifie tout simplement : ce qui est au dtssus du carpe.
Ce qui est au-dessus du carpe, ou du
! poignet, c'est le plein de la main d'uii partent les doigts. Vous savez déjà, je n'en
j doute pas. que les doigts ont trois phalanges, c'est le nom qu'on donne à leurs divisions ; et d'ailleurs vous n'avez qu'à regarder vos mains. Si vous avez jamais le courage, en vous promenant dans quelque musée, de regarder aussi tranquillement une main de squelette, vous n'y trouverez
| plus trace de ce que nous appelons la paume, et en revanche vous verrez des doigts d'une longueur démesurée, à quatre phalanges au lieu de trois, qui s'en vont d'un trait jusqu'au poignet. Cette quatrième phalange qui ne parait pas pendant la vie, perdue qu'elle est dans les inufcles et sous la peau qui les recouvre toutes d'un seul manteau, c'est ce qui fait le métacarpe, lequel n'est autre chose que le prolongement des doigts dans l'épaisseur de la main. Je vous ai fait suivre tout à l'heure la continuation du doigt du milieu ; vous pouvez en faire autant pour les autres:
il vous sera bien facile de vous assurer du fait.
Les os du métacarpe s'articulent à plat sur la seconde rangée du carpe dont ils remplissent exactement tous les creux, et comme d'autre part ils se serrent de trèsprès par le bas, il en résulte que leurs mouvements sont très-bornés, et se réduisent à quelques inflexions légères, qui suffisent néanmoins pour donner plus de courbure à la paume en certains cas. Essayez de faire tenir un peu d'eau dans le creux de votre main. Les efforts que vous ferez pour l'empêcher de s'écouler porteront entièrement sur les os du métacarpe, en particulier sur ceux qui continuent l'index et le petit doigt, et qui s'avanceront un peu de chaque coté, comme une sorte de bar-
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rière, pour retenir les gouttes d'eau qui voudraient s'échapper. C'est ainsi qu'un pli insensible de terrain suffit pour emprisonner une petite mare après la pluie. Et encore ce pli insensible ne l'obtiendrez-vous pas sans peine : la fatigue que vous ressentirez, bientôt vous donnera la mesure du peu d'empressement que mettent les os du métacarpe à changer de position.
Sur les cinq, il en est un pourtant qui fait exception : c'est celui du pouce.
Nous avons déjà parlé tout au long du pouce et des services qu'il nous rend. C'est par là, si j'ai bonne mémoire, que nous avons commencé l'histoire d'une bouchée de pain. Je vous disais dans ce temps-là :
« Hegardez-le avec respect : c'est à ces deux petits os, recouverts d'un peu de chair, que l'homme doit une partie de sa supériorité physique sur les animaux. »
On ne pouvait guère parler autrement à une petite fille qui ne connaissait pas le métacarpe. Aujourd'hui, mademoiselle, je I puis vous dire: c'est à ces trois petits os. En effet, l'os métacarpien du pouce ne ressemble pas à ses quatre voisins, colonnes immobiles, plantées en quelque sorte dans le poignet, et qui n'ont guère d'autre fonction que celle de porter les doigts. C'est un gaillard alerte et remuant , qui va et vient avec une parfaite aisance, promenant ses deux phalanges supérieures d'un doigt à l'autre, et tout l'honneur de la rencontre lui revient de droit, car les phalanges apparentes du pouce n'ont, comme les autres, qu'un simple mouvement de flexion en avant, et ne peuvent pas plus qu'elles se balancer sur leur base. Ici la base est courte, ramassée, plus grosse du double que les autres, comme il convenait à un lutteur destiné à tenir en respect quatre antagonistes à la fois. Au lieu de se terminer en facettes taillées carrément, comme le reste des métacarpiens, celui du pouce se creuse légèrement en bas, et roule à
l'aise sur l'os du carpe, son porteur, dont le sommet s'arrondit en forme de selle.
Il s'appelle le trappe, celui-là, et, en bonne conscience, il fallait bien vous apprendre son nom qui ne doit pas être nouveau pour vous, maintenant que toutes les demoiselles font de la gymnastique. En y regardant de près, on voit tout de suite que le jeu exceptionnel du pouce vient eu réalité de lui. Placé au coin de sa rangée, il se prolonge en avant, comme un caporal qui avance le corps pour voir si ses hommes sont bien alignés, et c'est sur ce prolongement qu'est assis le métacarpien du pouce qui manœuvre ainsi sur une autre ligne que ses camarades, dont le contact immédiat aurait paralvsé tous ses mouvements. C'est donc en définitive à cet avancement du trapèze, qui porte le pouce hors des rangs, que celui-ci doit sa faculté, si précieuse pour nous, de pouvoir faire face aux autres doigts ; et voyez comme il est bon de tout savoir. Il y a aussi de par le monde des personnages importants, qui jouent un grand rôle et qui remplissent tout de leur nom, et si l'on pouvait aller au fond des choses, ou verrait bien souvent que toute leur importance a son point de départ dans quelque petit coin obscur, dont personne ne s'inquiète, où se cache la vraie raison de la position qu'ils occupent.
Lue autre conséquence de cet arrangement, c'est que, quand nous serrons fortement un objet, tout l'effort des doigts porte sur le métacarpe qui leur sert de point d'appui, tandis que le pouce va chercher le sien sur le carpe, où est son pivot. De celle façon, la résistance à opposer se trouvant répartie sur deux endroits différents, chacun d'eux en souffre moins , et nous pouvons déployer plus de force avec moins de fatigue.
Ici finit à pou près ce que j'avais à vous dire de la main , car que puis-je vous ap-
prendre sur les doigts ? Leur jeu est trop à découvert pour que vous ayez bien besoin d'être renseignée sur leur compte. Vous pouvez voir que le mouvement de toutes les phalanges sur elles-mêmes et sur le métacarpe est absolument le môme : aussi toutes les articulations sont elles ici exactement semblables. Elles se composent de deux surfaces arrondies en avant, dans le sens de la flexion du doigt , avec un petit bourrelet en arrière pour l'empêcher de se renverser. L'excessive mobilité dont elles jouissent vous indique assez que leurs charnières doivent être parfaitement huilées, et de fait leurs membranes synoviales présentent un développement très-considérable, digne d'être signalé à l'attention des demoiselles qui jouent du piano, car on leur fait parfois des morceaux qui exigent une terrible dépense de synovie pour être exécutés dans les règles.
Un dernier renseignement sur les phalanges. Elles sont plates en dedans, et arrondies sur le dos. C'est un bien petit détail ; mais rien n'est inutile dans les détails de notre machine. Si la phalange n'était qu'une baguette, les objets rouleraient trop facilement sous nos doigts. Si c'était une latte, elle n'aurait pas assez de force pour résister aux efforts violents. Latte du côté qui travaille, baguette du côté qui n'a rien à faire, elle peut s'appliquer d'aplomb sur les objets, en conservant une solidité suffisante, et c'est si bien la raison de cette conformation particulière, que les phalanges métacarpiennes, qui ne sont pas destinées à s'appliquer sur les objets, sont de simples baguettes, à peu près rondes en dedans comme en dehors.
Si maintenant nous voulons jeter un i coup d'œil d'ensemble sur le bras, nous verrons que sa charpente va toujours eu s'étalant, à mesure qu'on avance du haut vers le bas, et qu'elle gagne en mobilité
ce qu'elle perd en solidité : d'abord un seul os, robuste et massif, l'humérus, qui est comme le tronc de cet arbre d'un nouveau genre: puis les deux branches du cubitus et du radius, chacune avec son mouvement particulier; puis les nombreuses subdivisions de la main, d'abord resserrées en masse compacte dans le carpe , mieux dégagées, mais retenues encore en place dans le métacarpe, libres enfin et pouvant s'écarter les unes des autres dans les doigts qui représentent l'épanouissement des derniers rameaux.
Je voudrais bien savoir si, en réunissant dans un seul paquet* toutes les branches, puis la forêt de rameaux d'un chêne, on arriverait à trouver partout la même quantité de bois que dans le tronc. Si l'idée m'en vient, c'est que c'est là précisément ce qui a lieu pour le bras. La quantité de substance osseuse y est la même du haut en bas : seulement ici elle se condense pour être plus solide, là elle s'éparpille pour être plus mobile. Pesés à part , les os de la main représentent la cinquième partie du poids total des os du bras ; et mesurez la main, vous trouverez qu'elle a juste le cinquième de la longueur du bras. Ainsi dans un morceau de l'humérus de cette longueur, on pourrait tailler les matériaux des deux rangées du carpe et des dix-neuf phalanges de nos cinq doigts, en y comprenant les métacarpiennes. De même, si phalanges et osselets du carpe pouvaient se fondre comme du plomb et se couler dans un moule, on en ferait très bien un morceau de riiumérus aussi long que la main. C'est du reste une opération que je ne proposerais à personne : on perdrait trop au change.