III.- DIALOGUE
MADEM. BONNE
VJOMMENT donc, mesdames, yous êtes toutes ici, sans en excepter lady Violente. Dites-moi , ma chère , est-ce votre maman qui vous a forcée de venir ce matin?
liADY VIOIiBNTB.
lïon , ma Bonne , maïs c'est la curio- Aîé d'entendre ce que vous voulez nous dire sur la philosophie , pour voir s'il n'y aura point un pauvre petit mot des astres.
MADEM. BONNE
Vous avez un furieux penchant pour les astres; je ne puis pourtant pas vous promettre de vous en parler , et cela pour une excellente raison; c'est que je n'y entends rien absolument; mais vous savez bien le marché que nous avons fait la dernière fois ; nous devons étudier
ensemble cette philosophie , qaand nous aurons bien pratiqué rautre.
liADY VIOLENTE/
Tous êtes bien fine , ma Bonne : tous supposez que nous avons feit ce marchélà : je me souviens fort bien que vous me Vàièz proposé; mais je n'ai pas dit un mot pour marquer que fy consentais*^
MABEM. bonne/
Est-ce que j'ai besoin de totre consentement ? ne sais-je pas bien qu'il est impossible qu'une mie d'esprit refuse un pareil marché ? AUez , mon coeur , }e le tiens pènr fait. Souvenea^rons j mes éofans, que j'exige absolument que yobs ^sortiez au premier moment d'eimui. Coùime nous aurons fini de bonne heure ^ lady Sensée vous lira une petite fable qu'elle a composée dans son voyage.
Je voilà ai promis , lady Lotîise , de yous dire ce qiië je pensais dii désir que vous aviez^ d'apprendre la philbâophie ; le voici.
11 est hors de doiitè qu'il fàUt de toute nécessité s'appliquer à la phîlô- Isophîé morale j c'est l'art de vivre heu-
DES. ADÔtiCSCEN^ÊS. 107
reific icçt vivant vmi^usem^m , et vo&e mtérêt ne vous î)eriiiet pas de n^Iiger cette étude. Ce n'était assurément pas des lecture^ dé philosophie morale que votre d^i&e ét^ît allée e^t^n^;:^, ; ççp^ndaiH e^^ p9 çaéçi^ait. p9§ yotjçe. ruil^f ie, U €St G^r^^ipes Gopnsaiss^^çes q\^ ÇJÇ^^^ duîsent à ceiles q^ jp veux vQflS^ donner , qu.QÎqu'^lle§ eft y^aifisent s^fsçif éloigpoesj h ^éomé^ie^ paç ô^^fflple, G'e3t-à-^ke, 1» .WW« 4ft:cefflptef et, ^e mesurer. ,
Je vous avoue , miademoiselle , que je ne puis concevoir le rapport qu'il peut y avpîr entre la scieRce dé compter, et Fttrt de vivre vertueusement^
HADEM* BONNE.
TJnpeudcréfiexiQn, madaine, et vous conupreiidrez çç irapport. Répondez , s'il vous plaît , à toutes les questions que je vais vous faire. Tous les hommes desirep;-ils d'être heureux ?
liABY ï^uçjp.
Assurément y madeboiselle^ et c'est
io8 IiE MAGASIK
celle passion, à ce que îe crois > cpi met en mouvement toutes leurs autres, pas*siens.
MADEM. BONNE
Cest fort bien. dit. L'avarice est le désir d'être heureux par les richesses ; l'ambition , le désir d'être heureux par les honneurs ; la volupté , -le désir d'être heureux par les j^laisirs des sens. Je vous demande actueUement : tous les hommes qui ont un si violent désir d'être heureux , le sont-ils ?
IiABT liUCIB.
lïon^ assurément»
MADEM, BONNE
Les richesses , les honneurs et les plaisirs ne peuvent donc pas fajre le bonheur de l'homme ?
IiADY LUCIE.
Us le feraient peut-être , s'il pouvait posséder toutes ces choses au degré j^'il les souhaiterait. \
MADEM. BONNE
Et croyez-vous qu'il soit possible à l'homitie de parvenir à ce degré où il n'aurait plus rien à souhaiter ?
DES ADOIiESCBMTES. I09 IiA])T liUCIS.
Si je JQge du cœur des autres par le mien, je ne le crois pas. J'ai souhaité bien des choses depuis que. je suis au ikionde ; je croyais qu'après les ^voir obtenues , je ne souhaiterais plus rien , et que je serais contente. Hélas! made^ moiselle, à peine ai-je eu ce que je souhaitaiSy que je ne m'en suis plus souciée ^ et que mon cœur s'est apiusé à souhaiter d'autres choses , qu'il méprisera sans doute aussitôt qu'il les aura*
IiADY MARY.
C'est tout comme moi , ma Bonne, J'ai souhaité passionnément d'avoir sept ans ; il me semblait que je serais parfaitement contente dans ce tems-là f présentement je désire être aussi grande que lady Sensée : peut-être en ce tems-là voudrai -je être aussi grande que lady Lucie. Est-ce que ces souhaits-là ne finiront jamais 7 Je suis bien sotte ^ je pense ; au lieu de m'amuser à être contente de ce que j'ai , je me tourmente à désirer ce que je n'ai pas.
110 I;B HÀ^ASÏN
4it€s^iuai^ laçljr Lueie ^xcoye^^Ybivrqcie si 1^ hQttiiM& laîwiçnt ce«o réflexion 46 la^y'M^y, ils n^s!4p]^iiîciftfciwt pas, far. amour-pTQfif e , à mpdar^r Us.dei^irs , et à )auir àfx prçse^t tel quU e$t ? r
I#ABY LUCIE.
Je le crois comme cela , ma Bonne :
mais touis les hommes , et moi toute la première , jnous ne iféflécKîssons guère ^j ' et nous réftéchissons mal ; nous avons un très-grand nombre de fausses idées dans l'esprit ^ et c'est d'après ces fausses idées que nous réfléchissons.
, . MJ^BEM. BpNNJU
- Vous avez trouvé la vraie cause de tous ka malheurs et de toutes les fautes des hommes ( ils agissent selon leurs lo* mières, et leurs lumières sont fausses. Un avare , par exemple , regarde les ricbesses avec dé fausses lumières ; il les croit* pro^ près à satisfaire tous ses penchans , et cela l'engage à tout sacrifier pour amasser de l'or. Je ne parle pas de ces ^ens qui n'en
B£S ABOLEaCSKTES. lit
souhaitent que pour lé Serrer iùM leittrs cofires , mais de ceftx méâfe qai É*en ser^ vem ptour dé9 VB3^e$ mttôCeûs et ttèmé titiles. Unie i*èFiJô!ttié , p^ ex^fttfXe /^ persuade qu'on n'est tomidéré dEans le inonde qu'à proportion de sa fortune ; comme elle aime ses enfans , elle s'efforce de, leur gagner beaucoup de bien y et croit même en cela faire Facquit de sa conscience, quoique les. moyens qu'eRe emploie pom: faire fortune soient équivoques, pôU]" ne rien dire de plus. Si cette personne metjl;ait d'ijui c6te la considération qu'xm acquiert avec le$ richesses, et da l'autre celle ^i est le prix des vertus et des talens, il est certain qu'elle ne U014veraitpoint de comparaison entre ces deuii sortes de considération, et qtt'oUe choisiirait la dernière , c'est-à-di^e que par la réflexion elle j^arviendralt à la eonnais*sance de la vraie valeur de ces deux choses ^ et que ces liûniéres qui avaient été fausses jusqu'alors deviendraient justes.
Concevez-vous à présent, lady Lucien, de quelle utilité la géométrie est en philosophie? Un géomètre marche toujours le poids et la règle à la main ; îi mesuré
lit Ii£ MAGA8IK
tout, il calcule tout, il s'habitue à ne tien faire que par règle , à ne rien croire que ce qu'il a compté, mesuré, et il porte cette habitude de calcul et de règle dans toute» les autres sciences.
liADY liOUISE.
Me voilà toute découragée , ma Bonne j je hais les calculs à la mort ; faudra-t^il donc apprendre la géométrie pour deye-< nir philosophe ?
MAD£H. BOKNE.
Rasrare:^- vous y madame ; \e ne vous apprendrai pas la géométrie, que je ne sais pas ; mais je ferai mes efforts pour vous donner un esprit géométrique. Gela ne se donne point , je m'explique mal ; je ferai mes efforts pour vous engager à vous servir dé la géométrie naturelle que Dieu a mise dans l'esprit de tous les hommes.
11 est encore d'autres sciences qui air^ dent à la philosophie morale , nous en prendrons des nptions à mesure que l'occasion s'en présentera.
liAUT MARY.
Que veut dire ce mot , des notions?
HES ABOliESOEKTES. il?
MADEM. BONKB.
C'est-à-dire des idées générales^ et telles qu'elles conviennent à des dames^ Au reste, mes enfans, ce que je vous en apprendrai jsera bien peu de chose ; car je ne suis pas fort habile- J'irai chercher la vérité au fond de mon cœur et de$ vôtres j elle ne se trouve que dans cette place , et elle sy trouve sûrement, comme )e vous le prouverai quelque jour.
liABY liUClK.
Cette preuve me fera.plaisir ; mais c'est tout j car je vous en croirai toujours sur votre parole , tant la confiance que j'ai en vous est grande.
MADEM. BONNE
Commencez , mademoiselle , par corriger cette disposition , elle est la plu9 contraire à l'étude de la philosophie.
I4ADY liOUISE.
Et pourquoi , ma Bonne , ne vous croirions-nous pas ; serie:& - vous capable de nous tromper ?
MADEM. BONNE
Non pas à ce moment , mesdames ; mais qui sait si quelque^viol^ite passion ne àér-
Il4 LE MA(^ASJN
rangera pas malfaçon de penser , et sî je pe^ deviendrai pas trompeuse : d'ailleurs ^ ne puiSrje pas me tromper moi-même ? et quand je serais la plus savante de toutes les créatures , je ne serais pas înfmllible ; il n^ â <p^^ Di^u qui le soit.
MISS CHAMPETRE.
Ah ! que lùe voilà contente ! j'ai g^gné mon procès*
MApBM. B.QKK«£.
I Que vôuki-vaus dire , ma chère ?
MISS bHAMFâXRX^
Je vais vous Pexpliquer; ma Bomte.
J'ai lu quelque chose des ëcrijts de Locke et de Glarke : il y a dans ces ouvrages des choses qui me jgaraissentr vraies., mais il y en a d'autres que je trouve contraires, à mes idées. Maman dit qi:^e je suis bien orgueilleuse de préférer ma façon de penser à celle de ces grande hommes. Je pense, moi 9 que je suis en droit de penser aussi bien qu'eux ; et que si Dieu avait voulu que je me servisse de la raison de ces messieurs^ il' ne m^atrrait pas donné une raison à' moi appartenante. *
* m'ademJ bonne.
, Et voilà ce que je ^étendais voas dire, mesdames. 11 ne faut jamais v croire aucune* (^oi^e^', p^rce c^u'ou Va lue.oui^'on ra/euteiidue dire., mais parce qu^elle est conforme à; noire raison. Je. prétends donc , mesdames , que tous, examiniez tout ce que je vous dirai ,' et que vous ïne Contredisiez quand vous croirez avoir de bonnes raisons pour le faire : vous mè les direz , ces raisons ; j'aurai aus$i la liberté de Vous représenter lèsr miennes , et ronorc^rft'Cjellèfl dont lesv saisons. au^r roat été les meilleures*
LAÏiY TEMPETE.
Ma Bonne, il m'est arrivé^ çn disputant, db craiiidre de voir la vérité, parce qu'il aurait fallu avouer que je m'étais trompée , et je bais cela comme la mort.
MAPEM. BONNE.
Cette disposition est la plus grande ennéînie die la philosophie. It fiiut cher-, cher la vérité de bonne foi ,.et regarder eomrae nos meâleurs amis céu± qnrnous la découvrent , mêmie aux dépens de notre
11$ t£ itÀGrÂstif
orgueil. Dites-moi , ma chère , si tiotli marckions la nuit par un chen^iii qilé TOUS ne ûontialtrieî pas, et que dans^ le moment où tous serieîi prête a tomber dans un précipice ^ oti âii moins dans la boue , je tous présentasse tine bougie f 8eriez*T0ùS fâchée contre moi ?
Tout ail contraire, ma Bonne , je \gùé serais fort obligée^
IfABEK. BOKNE4
Et Totts deTcî être obligée à ceux qui tous découTrent la Térité. Si tous tous trompez dans des choses de couséquence^ Toilà le précipice j si c'est dans des ba« gatelles , Toilà le bourbier. 11 n'est pas si dangereux que le précipice , mais je tous avertis qu'il y conduit. Quand on s'ac-- Coutume à penser faux dans des baga^ telles , on risque de prendre une mauTaise habitude pour les choses importantes.
Je Tais TOUS répéter en abrégé tout ce que nous aTons dit y on plutét, je tcux saToir si lady Sensée m'a bien comprise 7 Toyons, ma chère , faites-nous un extrait^ de notre couTersation.
]>E8 ADOIiESCBKTE». II7
La pliiilosophie morale est l'art de vivre heureux , eu vivant vertueusement.
Nos fautes viennent parce que nous avons de fausses idées des bi^s ou deg maux de cette vie ; et comme nos actions suivent nos lumières , les fausses lumières lious empêchent de vivre vertneusement
La géométrie accoutume l'esprit à la règle , au calcul ; et les vérités géométrie q[ues sont toujours sures, parce <pi'on ne fait point de irègles sans preuves. Nous devons donc travailler à nous faire uq icsprit géométri^e.
Puisque Dieu nous a donné une rai* son , il faut iious en servir , et non pas de celle des autres. Ainsi , la première disposition pour devenir philosophe , est de ne croire que les choses qui sont confonnes à notre raison.
Comme notre ' raison peut être aveu-^ glée pair notre orgueil et nos autres pas^ sions , il faut tâcher que Pamour de I4 vérité l'emporte sur notre orgueil et nofl gntires pas3ion$.
Il8 . Ii£ MAGASIN
MADEli. BONNE.
Gela est très-bien répété , ma chère.
Ah çà , mesdames , trouvez - vous , dans tout ce' que nous venons de dire , quelle! chose qui répugne. À ^os lumières naturelles.
IiAI>^ lûtrCIB.
Je TOUS assure , ma Bcmne y que tout cela était dans le fond <le mon cœur«
Et il me semble que j'ai su cela toute ma vie , tant je le trouve conforme, à ce que ]'ai toujours pekisé sans le savoir que <;onÂisément.
IIABEH. BOKJIJS.
Yoilà une de^ premîèref preuves qu'on a trouvé la vérité; elle se trouve tout 4'un coup d'accord avec ce. qui' est dans notre cœur ^ pourvu que nous . n'ay on$ point de préjugés.
liADY CHARIiOTTB,
Qu'est-ce qu'un préjugé , ma, Bonne 7
MADUM, BOI^NOS.
C'est unei idée qu'^n a^ j[teçu<$ sms. me ^onne raison.
DES ABOIiX^SCBÎfTES. 'Il9 iI*AJDT JaVCT'E^
Je n'ai donc jamalis eu que- des préju- "gés î.car, çn vérité ^ je n'ai jamais cherché fesr rai'stijbs de' tçut ce que je crois.
. M-AD.ÇM., BÇNNE^ , . ^ ',
Vôtts nièces ipbs ila seide ^ *ina chère ; nous sommes si paresseuses, si dissipées, <|Ue(nou$;prehon5da.jraÎ60n 'des autres, plutôt rque* de: nous donner lai peine de nous servir de la nôtre. Or^ les préjugés Ip^ qpreod. dans - l'anfence^ ,' tiennent oommé . la peau , : etp sont = un gt&ndi '6ks^ tacle k la ^découverte de ia> vérité.
AtaiU de finir cet ' article , j -ai une ûhosèi à vous^reoommaiftder , mèsdAlnes.
Une des* vevtasi def>la société ,< ^sti de- se prêter aux>préjugés'4^s autres, quand ils né kmt ^uévri^oules*. oï, uni des préjugés le plus établi, est que les fenmies doivent être ignorantes. 11 faut bien se garder de 'suivrcce préjugé en particu* lier , c'est-à-dire , de rester dans l'igno* rànèë; i^s il ne fkut jpas contredire ceux qui l'ont adopté. Ainsi il faut caehbr at^ec'soinrles petites-études quenous faisons ensemble , et vous comporter avec
lao IiE MAGASIK
les îgDorans, comme si vous l'étiez vousmêmes. U y aurait de la cruauté de vouloir humilier les autres ^ parce que vous savez quelques bagatelles qu'elles ignorent. Ne cherchez donc jamais à faire ctalage d'esprit et de savoir : c'est un /si grand défaut y que je lui préfère l'ignojimce^
Je vous ai promis une fable de lady Sensée ; il faut vous -dire à quelle occasion jeUe aété fadte.
« . Nous logions à Paris dans un hôtel garni » qui était empesté de, souris. Une dame allemande Poccupa pendant que nous étions allées à Versailles^ et elle leur donna june telle chasse > qu'il n'y en avait pas une seule quand nous y ren-jurâmes i ce fut ce qui donna occasion à lady Sensée de faire la bagatelle qu'elle ira vous dire»
XJL SQUILIS9 fable>.
J^es sottises des pères sont perdue pour leurs enfa/isp ' .
Une souris, parvenue jusqu'à la plus longue vieillesse , se voyant à sou der^
DES ^IQQIilF^CBNTES. 19l
m^ VkOffkeniy asseroUa sa nomlureuse £s^»ille , et.loi pada en ces termes :
Afe3 chers eii£an$, si quelle chose pouvait m'engagier à regrettepr la yîe , ce Siérait sans doute l'idée des përik oin je vous laisse exposés ; mais j^aime à me flatter dans mes deri;iiws momens de ¥ou3 trouver dociles à mes conseils. Si vous les suive», vous pounres parvenir comme moi à l'âge le plus avancé. Pour eïXîiter votre obéissance , je veux vous feice d'histoire i&e ma vie.
J.e ;&ui$ née dans la maison que nous
habitons aujourd'hui ; mais fj ai vuar*
river de grands changemens. Au <ems
où je pris naissance, elle était .habitée
pan une jeune dame anglaise* extrême^
ment idoh^. Oh , mesenfans , la àaisou
de cette dame était un<pays de Cocagne,
un vrai Pérou pour les pauvres souris I
Elle twait table ouverte et avait qua^
raitte domestiques. Vous sentez qu'ayant
un si ^s^nd nombre de gens pour la ser<-
vir , elle ne se donnait pas la peine de
veiller sur sa maison. Une femme de
charge , un maître d'hôtel , un gros cui*
sinier étaient chargés d'acheter et de
1^0 liB HAGA8IK
ménager les provisions , et Dieu sait comme ils s'en acquittaient. Ces trois personnages tiraient un revenu des mar* chands qui fournissaient )a maison y et ils étaient par conséquent intéressés à augmenter la dépense. On mangeait beaucoup , on perdait davantage ; ce qui nous procurait l'abondance et la sûreté : nous dédaignions les restes de la seconde table , parce que nous pou* vions nous nourrir des morceaux les plus délicats qu'on laissait traîner* Deux gros chats , gardiens de la cuisine y nous laissaient en pleine liberté , et passaient dans un doux sommeil les intervalles de leurs abondaus repas. Je poui'rais.
vous raconter mille anecdotes curieuses dont je fus témoin dans mon enfance x la chambre de la femme de charge avait été mon berceau , et c'était dans ce pa-r lais souterrain qu'elle recevait les hom^i* mages de ses subalternes , le plus sou->vent avbc une hauteur désespérante j d'autres fois elle daignait s'humaniser ^ iet payait d'un cbup d'œil gracieux leurft adorations ; mais elle les «en récompen-r fm presque toujours ; c'était bien ]«
DES ABOIiESCEK-TES, laJ
neifleiire créature Ai monde , k telsiprès de son impeitmence. Elle voulait que le visage des domestiques annonçât IV^uIence de Icm maîtresse , et se prêtait avec humaniléà leurs petits besoins : les servantes de cuisine étaient réduites le madn au tri^e bouillon de gruau et ne^ <levdient point avoir de ihéj mais madame prenait le sien si fort, et le renouvellait si souvent , que «es pauvret filles pouvaient encore en tirer une décoction honnête. Uendroit ou elle «errait le isucre n^était pas inaCcessîUe; et quand elle s'âpereevait qu'on en avait volé , elle disait on riant t à faut bien que tout le mcMide vive. Elle poussait sa complaisance ,i jusqu'à permettre à tout le monde de prendre le thé avec de la crème : il est vrai qu'on u'osait en mettre «ne si ^ande quantité stur le mémoire , de crainte que quelcpie jour il ne prît f^iaisie à inilady de le lire ; Tnâfe on comptait huit quartes de lait au lieu de quatre , «et par jce moyen tout se trouvait compensé. Je oe finirais pas , si je Toulais vous faire le Técit du dégât prodigieux qui se' disait par cette femme '
Ï!l4 liE MAGASIN ^^.
OU pat ses coioplmsâat:6$.; iuals par nne modération bien rare Àaaâs 'une vieille qui parle du teâis .passé ^'>je me bornerai à ce que yt Tipos en ai dit. Ce fiât 4oiic sous ! ilei ganvêrnènBeat ' ide ^ oeUe boiine femanè qu«< je'pasi^ai W^ {mimié-res amiées dç ma vie ; ïiiais {]js(r le plus grand :dtt tons les malheurs /cette heureuse situation dôqMirut comme un beau songe , dont il ^ne* reste qu'un souveaâr fâcheux. Là siaatresse de la maison qui n'avait pas fisésuré sa dépense smr ses revenus , se trouva, riiinee ; il fallut* se résoudre^ à aller vivre à là carmpagne , et la maison qu'elle avait hrabitée jusqu'alors y eut de nouvemix hôtes. Cornue je n'avais encore aucune expérience, je regardais ce changement d'un œil sec, et camiH& une: chose qui im^impoï*tait peui; je fus bieôlôt inédite de mon malheur. P^otre nouvelle maîtresse ffvait un train aussi nombreux que la première , cependant sa m^uson était aussi rangée que si elle n'en eût eu que deux : cette femme , par un renversement de tout ôrdrq ) veillait elle-raênîe sur ses affaires , et ne se fiait qu'à elle dèsxlétaîlsi économi-
BES A'BOXi£SC3:i(T£S. 1^5
qties. Sucre , confitures , et autres choses pareilles ', étaient enfermés dans un cabinet dont elle gardait elle-ipéme la clef. Hle sarait à' point nommé ce qui devait se conâopfnner de provisions y et il n'eût paS; été possible i de là: tromper, mém*è dans des bagatelles. Elle voulait que tout eût un air d'aisance, de magnificence^ sans voqloir soufiTrir le moindre dégât : bientôt je me vis réduite à vivre desmieltes qui tombaient de la table des domesti^ ques : pas un cbétif morceau de fromage^; pas uîi bout de chandelle : tout était ramassé, mis à profit. Maudite femme I m'écriais-je dans ma douleur; qui croirait en voyant les profusions des mets qui par^sent sur ta table ^ qu'il y eût famine chez- toi pour un animal à qui il faut si peu: de chose pour le nourrir. Je me flattais quelquefois que tout cela ne durerait pas : je perdis bientôt cette espérance, elle ne dura pas long-tems. Les deux pacifiques chats ^ont j'ai parlé n'avaient point abandonné la maison, et faisaient une mipe assez triste r je fus curieuse de savoir ce qu'ils pensaient de tout cela ; et un soir qu'ils eurent en-
'1S6 LE MAGÂ5IK * '
semble une conversation assez sëriens^,^ je me mis à l'entrée de mon trou pour les écouter.
Vous voulez donc abandonner cet&e maison qui vous a vu nsiitre^ disait le plus jeune des chats à son ancien : et le moyen d'y rester , répondit l!autre d'un air chagrin^ ne voyex-vôus pas cjue depuis un mois , le jeûne forcé qu'on m'a fait observer, ne m'a laissé qiie la peaa et les os ? Mais , reprit le plus* jeune , ne nous reste-t-il pas une ressource?
Quelle que soit la vigilance dui cuisinier y je me sens assez d'adressé et de courago pour vivre d'industrie i d'ailleurs notôe maîtresse est décrépite; sa mort qui ne peut tarder d'arriver ^ changera notre situation. Yam espoir ^ s'écrie le vieuK chat ! Apprends que notre malheur a conduit ici une dame allemande, et que par conséquent il est sans remède. Les dames de cette nation se croieat chargées du soin de leurs maisons ; elles choisissent et étudient si bien leurs domestiques y qu'elles y sont rarement trompées. Elles savent leur inspirer l'esprit d^x)rdre j et le cuisinier de celle-ci ^
13E3 AÏ)OL£S€SNT£S. ISIf
ijlistrtut par elle depuis dix ans ^ u'eii-^. tend pas rmllerie sur le vol : la moindre friponnerie coûterait la vie au plus respectable de tous les chats ; d'ailleurs Page de notre maîtresse n'apportera pas le plus léger changement dans notre situation. Ces maudites allemandes oixt la manie d'élever leurs filles dans cet esprit d'économie où on les a élevées eUes-lBémes. Ces demoiselles, quelque riches qu'elles soient , ne croient point se déshonorer en descendant dans les détails du ménage : on leur siffle sans cesse aux oreilles que y pour soutenir les dépenses convenables à leur rang, sans nuire à personne , il faut retrancher les superflues ; qu'il faut mettre les domestiques en situation de ne manquer de rien et de ne rien perdre, et raille au^es maximes gothiques , dont elles reviennent rarement.
Un laquais qui entra dans la cuisine , iaterrompit la conversation des deux chats , qui disparurent le lendemain.
Jeune encore , je fis moins de réflexion aux discours- de l'ancien qu'à ceux du phis jeune , et ne pouvant supporter
Iâ8 liE MAf^ASkll
ma ftitoation , je nésolus de* iÉétii6 tn œuvre toute moti mdiistrie pour l'addticir, et je trouvai , après mille eflfbrts^ le moyen de m'introduire dans cette chambre ou madame serrait ses provisions , et je mé dédommageai par use chère exquise, dé la rtidè abstinence que je faisais depuis quelque tems ; le plaisir de la bonne chère fut quelquefois troublé par des réflexions ; je jouais gros jeu ^ et je treiûblàis que mon vol ne fut aperçu. Je me rassurai pourtant) le passé semblait mè répondre du futur ; j'avais volé cent fois la femme dé charge dont j'ai parlé , sans qu'elle eût daigné prendre les plus petites précautions.
Insensée que j'étais ! j'ignorais la grande différence qu'il y a entre l'œil de la servante et celui de la maîtresse ; j'en fus instruite à mes dépend. Enhardie par mes premiers succès , je retournai le lendemain dans cette chambre fatale, et le premier objet qui s'ofFrit»à ma vue , fut une machine grillée , dans laquelle il y avait un morceau de lard rôti. Attirée par l'odeur, j'entre, je saisis ma proie ; mais , ^ malheur , que plusieurs années
u:e8 adolescentes. isg n^oiit pu efiacer Ae ma mémoireJ à peine eus-je touché le morceau faia| , que la porte de cette madune infernale se ferma sur moi avec mn ^Niiit épouvantalile ^ et m'^ta tout espoir tde saint. Combien de f<»s alors ne maudis*)e pas ma gourman-^ dise l Quelles résolulnons ne pris-je pas pour l'avenir , si j'avais le bonheur d'ë^ ciiapper à ce dang^er ! je s'eus pas te tems de faire .de longues réflexions : le bruit qu'avait fak la souBioiène en tombant ^ attira la ^maîtresse , et j'enteodis . sortir de sa bouche le terrible arrêt de ma mort. Je fus condamnée à être noyée ; et une femme de chambre eut ordre d'exécuter cet arrêt* Yous firémissez y mes enfaus; rieâ ne peut plus, ce semble, .m'eiiçéche|::'de périt? Je me sau'vai pourtant par laxmal-adresse de celle à qui ma maîtresse avait remis le soin de sa vengeance. Ce fut alors que , devenue sage par expérience , je travaillai à me corriger d'un vice qui avait pensé occasionner ma perte. Je ne sortis plus sans les plus grandes précautions ^ et mes couïTses se bornèrent à la cuisine. Je vous avouerai que la vie frugale à lar
(iZo liB MAGASIir
quelle je me yoyais rëdnite y me parcrf ^^abord pire que le supplice que j'avais vu de si prè^i mais l'habitude adoucit ma situatiou ; je m'aperçus même que l'abstineuce fortifiait mou tempérament, ^t je parvins à remercier la fortune , ^e la nécessité où elle m'avait mise de modérer mon appétit et ma sensualité.
J'ai vu renouveler trois fois le peuple souricier avec lequel j'habitais : peu de souris ont rempli la carrière qui leur était destinée par la nature. Les mala-* dies ont moissonné celles qui ont échappé à la vigilance du chat et aux pièges des maîtres. Mais je sens que je m'affaiblis ; adieu , mes chers enfans , redoutez le funeste cabinet où la mort est cachée sous des douceurs perfides ; je meur$ content^ y vous serez dociles à mes conseils.
A peine cette sage souris eut -elle rendu les derniers soupirs , que sa jeune et sémillante famille se félicita d'être débarrassée de la contrainte où cette vieille radoteuse l'avait assujettie : on se moqua de ^es conseils : on traita sa sô^ l>riété d'avarice y sa ^circonspection de
DES ADOIi£5C£KT£8. iS^L
iàcheté. On jtrouyale chemin du cabinet ; Irois murailles de papier , placées pour la sûreté d'un pot de confitures ^ furent rompues 9 on se félicitait déjà d'avoir échappé aux périls dont on était menacé j la joie fut courte : un chat, deux souricières furent placés dans le cabinet y et avant la fin de la semaine , il ne resta pas un seule souris de celles qui avaient méprisé l'expérience et les conseils de leur bisaïeule. Nous pouvons conclure de cet exemple ;
Les sottises des pères sont perdues pour leurs enfans.
IiADY SFIBITUEIiIiE.
Je vous assure , ma bonne amie , que voilà la plus jolie fable que j'aie jamais entendue , et je donnerais tout au monde pour avoir l'esprit d'en faire autant.
liADY liUCIE.
Je la trouve fort joiie j je vous avoue pourtant , ma Bonne y que j'en trouve la morale un peu sévère. J'ai une vraie anti«pathie pour les détaib économiques, et j«
iSâ lîE MAGASIN
me trouT^raîs la plus malbeareuse per^ soime du monde ,>'il fallait m^y assu)étir.
ïiAtoY liOtrisft.
11 me semble atisst^ ma Ronire , ^1b "ne coûvîenïienl guère à ime femme de qualité (Juî esft riclie. Quelle misère , sll fallait Veiller de si près sur des bagatelles! s^îl fallait descendre jusqu'à interroger une laitière , pour savoir si elle a livré du lait au lieu de crème ! Toutes ces petites choses , j*en suis sure , ne vont pas à une vingtaine de guinées par an , et est-ce la peine, pour une teHe misère, de se donner la réputation d'une tracassière et d'une avare parmi les domestiques ?
madbm:. bonne.
Je ^uls sure , maÈdame , qu^l n^ à point d'année ou cela ne motite à ^fHus de cent guinées : mais je suppose qilie cela ne fut qu'à vingt , à dix même 5 sont-elles à vous ces dix guinées , pour souffrir qu'elles soient dépensées mal-à-propos? Ne comptez-vous pour rien la faute que font vos domestiques en vous trompant, et qu'ils auraient évitée , si vous aviez eu plus de vigilance ? Faites-y réflexion , mesdames :
B£S ADOXiBSGBNTES. 1
yons approchez tcmtes de l'a^ ôà tous serez mariées. L'économie est tm ^-devoirs d'une femme , ^ est responsable à son mari , à ses encans et sfax pauvres, du bien de sa majson , et qui est aussi responsable de tout le mal qui s'y ïak , si elle peut le préTcnir par sa yigilaBceJ
MISS SÔPHtÉ.
Cest àant pour être une servante et une esclave qu'une fille se marie?
MADEM. BOKKE.
ïïon >ma obère, c'est pour être lacom^ pagne 4e l'époux qu'elle ptiend^ la mèie de sa famïle : voilà de beaux noms , n'estce pas ? Mais ils imposent quelques devoirs. Par exemple ^ quand on pre^d un compagnon , un associé , c'est pour partager ensemble le profit et ie travail du commerce. Que diriez -vous d'tm marchand qui voudrait avoir la moitié du profit de la marcbandbe , et qui se promènerait depuis le matin jusqu'au soîr , pendant que. son associé aurait seul la peine d'achetec, de vendra, de déployer les marchancHses , etc. ? Vous trouveriez cet homme bien injuste ; quand oi\ s'est
I36 IiB MAGASIN
liADY liOUisË.
Oh ! ma Bonne , elle a été bien au-delà } elle est actuellement séparée de son mari comme elle l'avait prévu ^ sans réputation, sans amis,. sans fortune; car elle est devenue joueuse, et perd toujours d'avance la pension qae son mari lui fait ; en sorte que ses créanciers la re-* çoivent.
MA1>£H. BONNE
J'aurais gagé qu'elle eu serait "veaoe là. JNous parlerws UBie autre fois de ced, mesdames, et assurément il y a beaucoup de choses à dire sur cet important article. Aujourd'hui il est trop tard ; à tantôt^ mes enfans. Venez de bonne heure, nons avons Jbeaâcoup à travailler cet>' après** midi.' : ' .
BES ADOIiESCEKTES. iZj