‹ Magasin des adolescentesChapitre 19 sur 33 · MISS MOLLY · texte numérisé non relu

MISS MOLLY

Je n'entends pas bien celui-là, ma Bonne»

liADY CHARLOTTE.

Mon Dieu , que vous êtes stupide ! ne voyez-vous pas que ce morceau de bois qui fait le pied de cette table , en est une partie , et qu'il n'est pas si grand que la

table entière ? il ne faut Ah ! ma

Bonne , comme vous me regardez ; j'ai fait une sottise , je le vois bien j j'ai brittalisé ma chère jxxiss MoUy. Je vous de-*

DES Adolescentes/ g

manâe excuse , ma chère amie , cela m'a échappé.

MISS MOLIiY.

Il vous échappe toujours comme cela dès brusqueries, et vous croyez en être quitte pour demander pardon aux gens.

MADEM. BONNE

Tous me scandalisez^ ma chère ; faut-« il se piquer ainsi entre bonnes amies? je vous croyais plus d'esprit.

^ MISS MOIiliY.

Tous ne Voyez pas tout , ma Bonne ; Gela lui arrive dix fois par jour , et à la fin j'en suis ennuyée.

liADY CHARIiOTTE.

En vérité , ma Bonne , elle a raison.

Cependant je pourrais jurer qiie je n'ai jamais eu l'intention de la fâcher j c'est mauvaise habitude.

MADEM. BONli^E.

Vous vous en corrigerez , ma chère ,

et j'espère que miss MoUy se corrigera

aussi d'avoir l'esprit mal fait. Venez,

embrassez votre compagne, ma bonne

fille } et si vous êtes sage , vous serez

bien honteuse de ce qui vient de vous

arriver . car cela est très-laid*

%0 IjE MAGASIN

MISS MOIiliT.

Je sais bien qae vous donnerez tonjours raison à madame , parce ({oe vous l'aimez mieux que moi.

MABBM. BONNS.

Venez ici, ma pauvre MoUy : vous dites que j'aime mieux lady Charlotte que TOUS , et vbus avez raison ; dans ce moment je l'aime plus que vous ^ parce qu'elle est plus aimable : cela est tout naturel. Mettez -vous à ma place, et voyez si vous ne feriez pas la même chose. EUe a fait une îauie , à la vérité j mais c'est une faute d'étourderie , elle n'y pensait pas : aussitôt que je l'en ai fait apercevoir en la regardant , elle en a été bien fâchée ; elle vous a demandé pardon. Pesez à cette heure la faute que vous avez faite , et vous verrez qu'elle est bien plus grande que la sienne. Elle vous a dit que vous étiez stupide j il ne tenait qu'à vous de lui montrer qu'elle se trompait , et que vous aviez de l'esprit , puisque vous ne vous fâchiez pas de l'injure qu'elle vous disait ; au contraire , vous nous avez fait voir que-

DES Al>bîiESCENTES. 11

tééllement vous étiez une stupîde. ; car il faut Fêtre pour se fâcher mal-à-propos. Ensuite vous Pavez brusquée , vous lui avez répondu une plus grosse injure que celle qu'elle vous avait dite j et au lieu d'imiter Vôtre mauvais exemple , elle est convenue qu'elle avait tort , et parce (fat je lui rends justice , vous me dites aussi des injures à moi ; vous prétende2^ ^e je suis partiale^ que j'agis par caprice , par fantaisie ^ que je suis injuste. En un mot , ne serais-je pas en droit de me fâcher à mon tour , de bouder comme TOUS y et de coh^crver de la mauvaise humeur contre vous ? Cependant je voutf pardonne : pourquoi ne voule&-vous pasr pardonner à votre compagne ?

MISS MOlililr.

Ouï , ma Bonne , vous avez raîison ; je suis une sotte , je vous demande bien pardon , ainsi qu'à lady Charlotte , et je vous prie de n'être pas fâchée contre moir

MABEM. BONNE.

Et pourquoi serais-je fâchée contre vous ? vous ne m'avez pas fait de mal à i»oi } mais vous vous en êtes fait beavfr-

coup à vous-même : ainsi je suis fâchée à cause de vous , ma chère eafaut ; mai» je me console , parce que vous ave^ recopnu votre faute. N'en parlons plus y, et continuons notre leçon.

Tous concevez à présent ce que c'est qu'un axiome , et nous avons dit qu'il ne fallait croire que ce qui en était un. Xiady Louise a remarque que la conséquence d'un principe vrai était un axiome, et qu'ainsi nous ne pouvions douter que l'homme ne fut créé que pour être heal?eux, parce que cette vérité est une conséquience de celle-ci : il y a un Dieu infiniment parfait. Nous avons aussi défini ce que c'était que le bonheur , et nous avons dit que c'était un état ou Fhomme ne craignait rien , et où il ne desirait rien ; mais nous n'avons pas prouvé cela. ' Nous allons voir si nous pourrons le prouver. Voyons , lady Spirituelle , si vous avesL été heureuse jusqu'à présent , et ce qui vous a empêché de l'être ?

Je ne suis pas fort malheureuse a présent 9 ma Bonne j mais avant de vous

.DES AirOIiESCENTES. l5

connaître , je l'étais beaucoup , parce que je souhaitais passionnément d'être louée , estimée , et que je m'apercevais fort souvent que tout le monde me haïssait et me méprisait. A présent je souhaite encore un peu les louanges , mais pas beaucoup 4 ainsi je n'ai que de petits chagrins quand on ne me loue pas ; mais j'ai quelqu'autre chose qui me tourmente beaucoup , c'est le désir d'être plus âgée pour aller aux assemblées , au bal et à la comédie. Je pleure quelque-^ fois toute seule quand maman parle d'une belle tragédie * où elle a été , et je dis : quand est-ce que je serai la maîtresse d'y aller tous les jours ?

MADEM. BONNE

' Tous étiez donc bien contente l'autre semaine , oà vous avez été à la comédie ?

liADY SPIBITUBIiliE.

Non , ma Bonne ; j'étais contente à la vérité , mais je trouvais que la comédie était trop courte , et je m'affligeais de ce que je ne pourrais pas y aller le lendemain.

HADEM. BONNE.

Et SI votre chère mère vous menait tons

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les fours à la comédie , croyez-votis qat TOUS seriez parfaitement Gonteme ?

liADY SPIRITUELLE.

J'ai bien d'autres désirs , ma Bonne t je souhaiterais encore d^aller au bal, au Wauxball ; en un mot, j*ai tant de desirs , que quand l'un est satisfait y Vautra recommence à me tourmenter.

MABEM* BONN£<

Etiez-Tous comme lady Spirituelle k $on âge y lady Louise ?

liADT liOUlSEr

• Précisément , ma Bonne ; je croyais que je serais parfaitement heureuse lossh que je suivrais milady pai^-tout*

HABEM. BaXNEr

Et apparennnçnt vous êtes heureuse a présent que vos désirs sont accomplis ?

liADY LOUISE.

11 s'en faut de beaucoup , ma Bonne ; il arrive souvent que ces choses que-j'ai tant souhaitées m'ennuient , et il en est d'autres que je ne puis avoir , que je desire beaucoup.

I3£S ADOIiESCENTES. l6

MA DEM. BOKÎ^S.

Me dîrez-vous bien , madame , si vous clés malheureuse de ce que tous n'êtes pas reine d^Angleterre ?

JiADY I>OUISE.

- Non , ma Bonne , car je n'ai jamaîir 30Ûhaité de le devenir.

MAOEM. BONNE*

Et ne vous trouvez-vous pas malheu-* reuse de n'avoir pas une robe toute brodée de diamans? , ^ -

liADY liOUISE.

Non , je n'ai jamais tant désiré ; mais je vous avoue que ma belle-sœur a une aigrette qui me plaît infiniment , et que cette malheureuse aigrette me trotte dansla tête , et me cause un vrai chagrin , parce que je n'en puis avoir une pareille.

MABEM. BONNE.

Remarquez bien , mesdames , que ce ne sont point les choses qui sont dans le monde qui causent vos chagrins, mais les désirs qui sont dans votre cœur. Vous n'avez pas plus besoin de l'aigrette de diamans de madame votre belle-sœur,

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que de tous les diamaus de la yille de Londres; pourquoi est-ce que celle-là vous donne de l'inquiétude , et que les autres vous laissent tranquille ? c'est que vous vous êtes avisée de souhaiter la première , et que vous n'avez jamais pensé à désirer les seconds. Pour vous rendre contente , il ne s'agit pas de vous doniier cette aigrette , dont vous n'avez pas besoin , et dont vous ne vous soucieriez guère quand vous l'auriez; il est question d'ôter ce désir de votre cœur : c'est lui seul qui le tourmente.

IiADT liUCÎB.

Permettez-moi de faire une supposition y ma Bonne : si nos désirs nous tourmentent parce que nous ne pouvons pas les accomplir y un homme serait donc parfaitement heureux 9 si , à mesure qu'il souhaite quelque chose y il pouvait l'obtenir. Le voilà maître de tout ce qui est au monde ; que pourrait-il désirer davantage?

MABEM. BONNE.

Alexandre , qui était un prince fort ambitieux y comptait conquérir le monde

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entier : vous croyez peut-être que cetle espérance remplissait ses désirs ? oh que non , mesdames ; il s'amusait à s'affliger de ce que le monde était trop, petit , et. souhaitait qu'il y en eût d'antres pour les conquérir .ensuite. Je suppose pourtant que cet homme n'eut plus rien à souhaiter, il s'ennuierait de l'oisiveté de son cœur , et d'ailleurs il serait tourmenté par la crainte de les perdre.

liABY liOUISE.

Yoici une contradiction , ma Bonne.

Tous ditefs que ce sont nos désirs qui font nos malheurs ; vous dites aussi qu'un homme qui n'aurait pas de désirs s'ennuierait de n'avoir rien à désirer : ainsi l'homme qui désire , et l'homme qui ne désire pas , seront également malheureux. Il n'est donc pas vrai que l'homme soit créé pour le bonheur , et qu'il puisse devenir heureux ?

MADEM. BONNE

Voilà ce qui s'appelle raisonner juste , madame ; voyons si je pourrai me tirer de ce mauvais pas..

Il est bien décidé que l'homme est fait

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pour être heureux j cette vcrïlé est la conséquence de celle-ci : ily a un Dieu infiniment parfait Ce sont dcmc mes autres propositions qu'il fkut examiner.

J'ai dît que ce sont nos désirs qui nous empêchaient d'être heureux y et je le répète y parce qull n'est pas possible que nous obtenions tous les objets de nos désirs.

Je dis encore que quand nous pourrions remplir tous nos désirs, nous ne, serions pas heureux , parce que uoire cœur s'ennuierait de n'avoir rien à souhaiter. S'il s'ennuyait de n'avoir rien à souhaiter , c'est parce qu'il lui manquerait quelque chose qu'il voudrait connaître pour la souhaiter ensuite, parce qu'il n'est pas content de ce qu'il a.

liADY liUCIE.

Cela est clair : s'il était content de ce qu'il possède, il ne chercherait pas à souhaiter quelque chose. Je commence à en deyiifer la raison , ma Bonne : n'est-ce point que le coeur de l'homme est si grani^ que , quand on rassemblerait tous les biens du monde , il n'y en aurait pas assez pour

DES ABOIiESCENTES. If

le remplir ? 11 me semble que mon cœur est comme un enfant qui pleure pour avoir tout ce qu'il voit : on lui donne une chose , il la prend ^Tec avidité , la regarde , la tourne de tous côtés , ensuite la jette à terre avec dédain, et recommence à pleurer pour en avoir une autre ^ dont ensuite il ne fait pas plus de. cas.

MADEM. BONNE

Cette comparaison est excellente y ma chère : voilà Kmage de notre cœur.

liADY lipUISE.

Je conviens que mon cœur ressembla à cet enfant ; mais convenez aussi , ma Bonne , que nous ne sommes pas faites pour le bonheur, puisque rien ne peut nous le procurer.

MADEM. BONNE

Non 9 madame , nous ne serions jamais heureuses , à moins que nous ne pussions trouver un objet beaucoup plus grand que notre cœur ^ qu'il ne tienne qu'à nous de pouvoir posséder , et dans lequel nous .pussions trouver, dans tous les momens> ^^Ique chose de nouveau pour exciter de nouveaux désirs , qu'il soit aussi tou*

âO XB MA&ASIK

jours en notre pouvoir de satisfaire. Ea sorte qu'à peine aurons-nous formé ua souhait, qu'il sera rempli et remplacé par un antre aussi facile à remplir.

liADY liOUISE.

Je ne vois que Dieu qui soit plus grand que notre cœur , puisque notre cœur est plus grand que l'univers entier.

Aussi n'y a-t-il que Dieu qui puisse BOUS rendre parfaitement heureuses dans l'éternité , .et dont la possession puisse commencer notre bonheur dès cette vie.

liADY TEMPÊTE.

Mais comment peut-on posséder Dieu dans cette vie ?

MADEM. BONNE

Pour que Dieu puisse remplir votre cœur 9 il faut commencer par le vider de tout ce qui y est ; il faut en chasser l'ambition , l'orgueil , l'avarice , et toutes les autres passions qui l'embarrassent ^ et qui empêchent Dieu de s'y placer : en chassant toutes les passictfis déréglées , vous chasserez tous les obstacles au bonheur.

DES ABOLESCBNTES. ai

De tout ceci , il faut conclure que ma définitiou du bonheur n'ëtait, pas juste y et ainsi il faut la réformer encore une fois y et dire :

Le bonheur est un état dans lequel le cœur ne forme aucun désir qu'il ne soit en état de satisfaire sans craindre le dégoût

IiADY IiTJCIB.

J'aurais juré que l'autre définition du bonheur était la yéritable , et cependant elle ne Pétait pas. Je conçois actuellemmt combien Û est nécessaire^d'examiner les choses qui paraissent les plus sures , et il v?y a rien qui me donne plus de plaisir que de penser que je pourrai être sure de trouver la vérité,

HADSM. BONNE.

La vérité est la nourriture de Fesprit y et les plaisirs qu^on trouve en la découvrant , surpassent infiniment ceux qu'on recherche dans les puérils amusemens du monde ; vous en ferez l'expérience un jour , ma chère , et vous serez bien surprise d'avoir pu perdre votre tems à'des inutilités y pendant que vous aviez sous

VOS mains une récrëalion si digne d'uûe créature raisonnable ; mais notre leçon a ^té bien sérieuse ^ il faut Tégâyer uu peu* Lady Tempête , racontez- nous , je v<m»

prie^ ce: que Toss aves^ traduit hi» de rayeAlurien

liADY TEMPÊTE.

Mesdames , c'est un h^mme qui conte

son histoire lui-même ; ainsi îe le ferai

Parler. . .

Je suis né dans une proyîricé d'Angleterre , éloignée de cent cinquante milles de la capitale. Je restai maître à vingt ans d'une fortune honnête j et je pensai aussitôt' à- me marier : je trouvai une femme de ma condition , de riion caractère , et qui avait une fortune égale à la mienne; elle m'a donnë^ trois enfans que j'aime beaucoup ; et , au milieu de ma petite famille , je me . trouvais phis hetfteusr j qu'un loû J'avais unp bonne bibliothèque, et je passais à lir4^ tout le cems où je n'étais point avec ma femme ci mes enfàns. Quoique j'aye du goût pour toutes sortes de lect res en général 9 j'en avais un particulier pour la

DES ADOI^ESCKNTES. s3

poésie , sur-tout pour la dramatique. Je me passionnais à la lecture des tragédies de Shakespear ; je les relisais sans cesse , et je pensais quelquefois que les personnes qui vivaient à Londres émient fort beor<!Uses , parce qu'elles pouvaient aller ^elquefoîs aux spectacles où Ton re* présentait de si belles choses. Cette pensée , qui me revenait fort souvent , devint un désir, et même un désir violent:

tout me devint insipide , et je me trduvn fort miséraUe. U est 'vrai que j'étais le maitre d^aller à Londres ; personne ne m'en eût. empêché ; mais en vérité ma i»son s^opposait à ce voyage ^ et j'aurais été honteux de faire cent duqn^mte milles^ seulement pour voir jouer la comédie. Je souffris mo& mal pondant df^uxans"^ et tout le monde me trouvait mécoonaissa-^ hle, twt j'étais devenu mélancolique et rêveur^ Au bout de ce tems, j'appris qu'une de fnes tantes était morte à Lou-^- 4r^S9 qn'jeUe m^avait fait son héritier, et* qu'il étak nécessaire que fy fisse om voya^ pour arranger les aâiiipes dh cistte succession. JeaenAÎsune joieinexptimable m jreceyani cette J^oûyelle ^ ce .qui sur**

sA LE MAGASIN

prit tout le monde : on savait que j'avais été désintéressé jusqu'alors, et on ne pouvait comprendre pourquoi une augmentation de fortune pouvait me transporter à lin tel point. Je sentis un vrai chagrin d'être pris pour un avare ; cependant je ne pus me résoudre à déclarer le vr ait motif de ma j<He j car , comme dit fort bien un auteur françsds, nous sommes plus jaloux de notre esprit que de nos moeurs, et nous aimons mieux passer pour vicieux que pour ridicules. Gela m'arriva du moins dansr cette occasion. Je laissai penser tout ce qu'on voulut j je ne m'occupai qu'à presser mon départ ; à peine laissai-je à ma femme le loisir d'arran* ger quelques chemises dans un porte-^ manteau ; et, quoique j'aimasse tendre^ ment ma famille y je ne m'aperçus pas des pleurs qu'elle répandit en me voyant monter à d^evaL Je courus jour et nuit, et je ne vis rien de tout ce qui était sur la route 9 je n'étais occupe que du spec-* tade que j'allais voir ; et tout «a descendant de cheval , je demandai au mâitre de l'auberge , à quelle heure on ouvrait la salle de comédie ? A cinq heures, me

DBS APOIiESCSNTES. ^5

répcmdit*il ; il n'en est encore que onze ; ainsi vous avez six heures à vous tran* quîUiser. Bourremi , dîs-je en moi-même^ cet animal-là parle de six heures comme de six minutes , et croit qu'on n'a d'autre affaire qu'à se tranquillisen Je manquai battre cet homme , tant il me semblait que c'était lui qui était la cause qu'on ouvrait cette porte si tard. Il fallut pour-' tant en revenir à suivre son conseil : je dînai avec autant de précipitation que si l'on n'eût attendu que moi pour com- * mencer. Mon impatience augmentait à mesure que le tems avançait, et je dis" des injures à un barbier que j'avais envoyé chercher pour me raser, lui répétant à tout moment , qu'il me ferait manquer l'ouverture ; je regardais . ma montre à chaque minute , ne pouvant me persuader que la lenteur avec laquelle elle allait fut naturelle. Enfin je fis toutes les actions d'un extravagant , et je laissai tous les gens de la maison très-persuadés que j'avais le cerveau fêlé. Je me rendis à la comédie à quatre heures juste ; e t , comme elle ne s'ouvrit qu'à cinq , j'eus tout le

tems de ronger mon {ireifi ^ en me prome* Il a '

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nant en Tông et en large. Je pestais alors de bon cœur contre le portier , croyant fermement que c'était exprès qu'il venait plus tard qu'à l'ordinaire. Cette porte s'ouvrit pourtant à la fin ; j'entre , bu plutôt je me précipite ; mais il fallut malgré moi ralentir ma marche : il n'y avait point encore de lumières , et je CQurais risque de me casser le cou ; car dn ne voit absolument rien quand on passe dn grand jour dans un lieu obscur. Au bout (le qudques minutes je recouvrai la vue , et je jetai des yeux avides sur le lieu où j'avais tant souhaité de me trouver. Je m'occupai , en attendant la pièce, à chercher la place la plus favorable pour voir plus à mon aise. Je crois que j'en changeai bien viligt fois j je ne me fixai que par lassitude. Pendant ce tems , le public s'assemblait , et parais^ sait partager mon impatience. Les uns rexprimaient par des cris , les autres en frappant les bancs avec leurs bâtons ; quelques-uns sifflaient; on piétbnnait dans un autre lieu : en un mol , tous ensemble faisaient un bruit si étourdissant et si désagréable , cjue si je n'eus^Q

DES ADOIiESCENTES. 27

•ta. qn^un desir médiocre de voir la pièce, je me serais sauvé. Enfin , le moment oii elle devait commencer arrive ; et, dans Pinstant qu'on lève la toile , ne voilàt-li pas qu'un homme d'nne taille démesurée vint se placer devant moi.

Comme il me passait de toute la tête , il ne me resta d'autre moyen de voir que celui de me pencher tout de côté : c'^Stait bien la peine de venir de si bonne heure , et d'avoir tant changé de place« Je ne sentis pourtant cette incommodité que Inen peu. L'acteur venait d'ouvrir la scène ; mon ame était passée dans mes yeux et dans mes oreilles ; toutes mes autres facultés étaient presque anéanties*

Je ne revins à moi qu'à la fin du premier acte. Ce fut alc^s que je me demandai compte du plaisir que j'avais goùté« Il etâil grand à lâ vérilé ; mais il n'était pas comparable à celui que j'avais espéré. Ce mécompte produisit le dégoût , et ce dégoût me laissa assez de sâng-froid pour examiner la pièce, et en remarquer les défauts. 11 y en avait beaucoup : en soi te que jç murmurai

^8 Ii£ MAGASIN

contre Vauteur y les acteurs , le décorateur et le tailleur ; aucun n'avait , ce me semblait, atteint la perfection oii il pouvait aller pour rendre le spectacle açconipH,

La petite pièce amena d'autres désa-* Çrémens^ C'était une pantomime fort jolie y à h vérité ^ mais dont le sujet ^ à ce qu'on en. pouvait juger par le geste ^es acteurs , était fort mal - honnête. J'aurais pourtant voulu y donner toutei mon attention ^ mais comme elle faisait naître chez moi quantité de mauvaises pensées , et que je ne voulais pas m'y arrêter j je n'étais occupé qii'4 les rejeter ; ep sorte que je ne vis pas la moitié de cette pantomime où ma conscience me forçait de fenner les yeus: à -tout moment. Elle finit , et Je regagnai tris* tement mon auberge. 11 m'était arrivé mille fois de me trouver seul sans ennui ; mais, au sortir de cette çohue^ma cham*bre ii.e parut un vrai désert que je trouvai insupportable. Au milieu de ma mau-»

y aise humeur, je fis la réfle^s^ion suivante*

Mon histoire n'est-elle pas celle de la

plupart de$ humains? Une jeune pej;^

DES ABOIiESOENtES. ^

sonne , à l'âge de quatorze ou quinze ans 9 entend parler de la comédie du monde , elle brûle d'envie d'assister au spectacle , et tâche d'en avancer le mô* ment. Elle arrive enfin dans les assemblées. Quelle attention ! quels soins pour se procurer une bonne place , pour voir , et être vue de la manière la plus propre à flatter sa vanité ! Mais , lorsqu'elle croît avoir réussi à trouver une telle place , il arrive une personne plus grande qu'elle c'est-à-dirê , plus belle , mieux faite , J

plus spirituelle , qui possède plus de talens j elle s'empare de tous les regarda ^ fixe tous les yeux , la cache ; et , pour être vue seulement de côté dans les lieux où se rencontre cette dangereuse rivale | il faut se donner la torture , et être dans la posture la plus gênée pour parvenir du moins à partager l'admiration et les regards. Quelque dure que soit la con- ' traihte que s'impose une* jeune personne dans une pareille occasion, elle s'en conV sole , et la supporte par l'espoir du plaisir qu'elle attend. Quels sont sa surprise et son chagrin ? Ce plaisir ne répond pas à ce qu'elle attendait ^ elle n'en trouTo

50 liB MAGASIN

-pas la moi dé, le quart de -ce qu^elle s'était promis ; elle s'en afQîge , et commence à se dégoûter d'un monde qui exige tant y et qui donne si peu ; mais trop souvent ce dégoût ne produit point le goût de la retraite , et n'aboutit qu'à causer de I9 mauvaise humeur par la connaissance des défauts de la pièce y et de ceux qui la jouent^ c'est-à-dire, par les accidens de la vie , la mauvaise foi des personnes indifférentes , l'ingratitude des amis.

On est trompé d'un côté , trompé de l'autre. On est forcé de partager la peine de celui-ci , de souffrir l'injustice de cer lui-là ; mais ce n'est pas encore tout. Cette comédie du monde , qui n'est guère amusante , est scandaleuse ; tout ce qu'on voit , tout ce qu'on entend ^ porte au mal. Celui qui a la crainte du Seigneur appréhende de Se sàlîr au milieu de Ces orduresj il faut toujours résister , combattre. Ici , il faut fermer les oreilles ; là , les yeux ; presque tmijours retenir sa langue .-quelle pitié ! Enfin 5 la pièce finît ; la nuit , c'est-à-dire la vieillesse, arrive; que restet*il du spectacle ? peu de plaisir, beaucoup d'ennui, dés désirs inutiles^ de&

DE3 ADOIiESCBNTES. St

remords cuisans. Hèiireux ceux ([ui ^ comme moi , rebutés de la première représentation, prennent leur parti de boune grâce y et suivent mon exemple. Je ne fus pas tenté de retourner à la comédie , et , ayant chargé cpielqu'un de mes affaires y je repris dès le lendemain le chemin de chez moi, que je fis avec autant de promptitude , et où j'arrivai avec autant de joie que j'en avais eu à en sortir.

liADY liXJCIB. ,

Ma Bonne , avouez que cette histoire 5

est la mienne : j'ai grande envie de suivre l'exemple de cet homme, et de quitter à la première représentation,

Doucement 5 mademoiselle. La paresse s'habille quelquefois en dégoût du monde : ceci demande des réflexions ; nous les ferons ensemble la première fois que nous nous verrons en particulier.

MISS SOPHIE

Est-ce que vous voyez quelquefois ces dames en particulier ', ma Bonne ?

5sl XE MAGASIN

HABEM. BOKNE.

Pourquoi nie faites- vous cette <{ue$tioh^ ma chère ?

MISS soPHrB.

C'est qu'il y a quelques jours que je meurs d'envie de vous parler toute seule, et je n'osais vous demander cette grace<

' MADEM. BONKE.

J'ai presque envie de me fâcher , ma chère. Oubliez-vous que je suis votre amie, et que vous devez en agir librement avec moi? Dites-moi toujours sans façon ce que vous souhaitez^} et, quand je ne pourrai pas le faire , je vous dirai sincèrement les raisons qui m'en empêcheront. Meltez-vous bien dans l'esprit , mesdames , que je n'ai pas de plus grand plaisir dans le monde que celui de vous obliger quand vous êtes bonnes. Retenez bien cela , miss Sophie , et venez de bonne heure la première fois , je vou§ écouterai de tout mon cœur.

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