‹ Magasin des adolescentesChapitre 24 sur 33 · XI.' DIAIOGTTE · texte numérisé non relu

XI.' DIAIOGTTE

Last LOUfi^ , Ladt LUCIE , Miiss ZmNA, Madem. bonne.

MISS ZIHJSTA.

Jjl ADEMoiSEiiiiE Bonne , je sitîs bîeir reconnaissante de la faveur que tous me faites en me recevant à vos conversations particulières. Ces dames ont eu la bonté de me dire les choses dont vous TOUS êtes entretenues lar dernière foisu £lles sont de la dernière conséquence , et je serai charmée d'en profiter.

MADEM. BONNE

Puisque ces dames vous ont instruite de noire dernière conversation, nous continuerons , si vous le voulez bien.

Lady Louise a-t-elle examiné ses occu^ pations et ses amusemens , conformément aux règles que je lui ai prescrites ?

liADY liOUISE,

Oui , ma Bonne \ voici quels sont le&

DES ABOIiESCEKTES. . 79

plaisirs que je prends ordinairement :

les spectacles , c'est-à-dîre l'opéra et la comédie ; le bal^ le jeu , les assemblées , les promenades , et quelquefois un peu de lecture : j'ai beau examiner toutes ces choses, je ne les trouve pas mauTaises en elles-mêmes.

MADEM. BONNE-

Qtf en pensez- vous lady Lucie ?

liADY liUCIE.

Je pense , ma Bonne , qu'à la comédie on dit bien des sottises ; il est vrai qu'il n'y en a pas dans les tragédies , mais dans les meilleures il y a des senlimens bien opposés au christianisme. On y approuve la vengeance , on y loue rambition : en un mot , ma Bonne , il' me sen^ ble qu'au sortir de la plus belle tragédie y je trouve mon cœur vide des choses de Dieu y et plein des maximes du monde.

Au commencement de la plus pure tragédie 9 il y a un épisode qui quelq^uefois ne l'est guère , et à la fin une petite pièce qui ordinairement est infâme.

MABEM. BONNE.

Si lady Lucie dit la vérité , mesdames,

8o liB MAGAsisr

il faut conclure que la comédie , telle ^'on la joue aujourd'hui , est mauvaise , et que la tragédie est tout au moins dan* gereuse. Je dis la comédie telle qu'on la joue aujourd'hui. S'il plaisait à messieurs les auteurs de faise de bonnes comédies , ce serait une excellente école pour les jeunes gei^s. Nous ayons en français plusieurs pièces très-bonnes pour former lès mœurs 9 et on peut en conscience aller à celles-là ; mais je soutiens qu'une personne qui aime son salut , ne doit point aller aux autres. J'ai vu l'autre jour une compagnie de jeunes dames qui allèrent voir jouer Amphitrion : eh bien , cette pièce est infâme , et je ne conçois pas comment des femmes ont la

hardiesse de s^ trouver.

MISS ZIKNA.

Je vous avoue , ma Bonûe , qu'il ne m'arrîvera jamais d'aller à la comédie sans savoir bien précisément ce que l'on joue. J'y fus l'autre jour avec une de mes sœurs ; je manquai mourir de honte, et le fus vingt fois sur le point de sortir.

DES ABOLESCXKTXS. %t

liADY liOUISE.

Vous êtes apparemment plus susceptible que moi, mesdames. U y a bien des choses qui peuvent être mauvaises, mais elles ne me font point d^impression. Cela m'entre par une oreille , et sort par Pautre.

M A DE M. BONNE

Parlons sincèrement^ ma chère. Quoi !

une sottise que vous avez entendue à la comédie ne vous revient jamais dans l'esprit ?

liADT XiOUISE.

Je ne dis pas cela , ma Bonne y car ]e mentirais ; mais quand cela me revient , )'en suis quitte pour les chasser et penser à autre chose.

MABEM. BONNE,

Groyez^ - vous , madame , que vous puisiez , par vos propres forces , chasser une mauvaise pensée? Ne vous faut-il pas pour cela un secours particulier da Seigneur ? et pensez-vous qu'il vous le donnera toujours, si Vous continuez à vous exposer sans nécessité au péril?

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Seriez-Tons d'hiuMur de voos enipoison* per chaque jour , parce que par hasard vous auriez fait usage d'un contre-poison qui vous aurait tiré d'affaire quel'qne- JTois? Ne cr-aindriez-vous pas que votre contre-poison ^ après vous avoir guérie plusieurs fois , ne fût impuissant une seule , ce qui suffirait pour vous ôter la vie ? Vous me direz que la comédie vous donne du plaisir ; «ht ma dlière , niettez d^ns une balance ce plaisir et la peine de chasser ks mauvaises pensées qu'elle vous donne, je ne crois pas qu^l y ait aucune comparaison. Vou^ me dites encore que vous n'entendez pas la plus grande partie des sottises qui s'y disent ; en ce cas vous devez vous ennuyer; mais ne voyez-vous pas non plus les gestes et les actions libres des acteurs ? d'aiUeuri les hommes qui vous voient à cette comédie y croiront-ils que vous R'eiite«dez pas ce qui s'y dit? ne se pérsuaderont-ils pas être en droit de vous tenir 'de pareils discours que ceux que vous écoutez avec plaisir dans la bouche de& acteurs ? On est quelquefois étonné de l'insolence de» bommes /de la liberté des conversations j

JDES ABOLESCJENTES. 8?

c'est à la comédie qu^on se famitiarise avec cfe style. Je ne veux pom( von?

donner de scrupule ridicule j parlez librement : trouvez-vous que j'aie dit rieii de trop ?

LADY liUCIE.

Je ne le trouve pas, ma Bonne , et je renonce de bon cœur à un divertisse-* nient qui pourrait me faire offenser l^ien.

liADT LOUISE.

Je n'ai pas tant de courage; mais je prends la résolution de n'aller qu'aux, tragédies ; et de me retirer avant la pe-» tite pièce.

MISS ZINNA.

Ma. Bonne , nous ne sommes pas toujours maîtresses de faire là-dessus ce que nous jugeons à propos. Si ma mète veut me mener au spectacle , irai-je lui faire un sermon , lui dire qu'elle a tort d'y aller , et que je ne veux pas l'y a(icompagner ? SI une femme a un mai-i qui exige qu'elle aille à la coiiiédie un tel jour , parce qu'il a. arrangé une partie pour cela , ferait-elle changer la pièce ^

Si liE MAGASIN

OU se brouillera-t-elle avec son mari , en refusant d'y alkr ?

MAB£M. BONNE

Ce n'est guère pour de pareils sujets, mesdames , que les femmes se brouillent aiûBC leurs maris , c'est bien plutôt tout le contraire : les mères les moins chrétiennes ne sont pas fâchées que leurs filles le soient , et même beaucoup ; ce n'est que pour leur faire plaisir qu'elles les mènent au spectacle. Une femme raisonnable trouve le moyen de faire faire à son mari ce qu'elle veut ; maiîs enfin , je suppose qu'il exige absolument qu'elle le suive ; au lieu d'y aller avec plaisir , une fille , ime femme chrétienne ne s'y trouverait qu'en tremblant : elle aurait soin de se. prémunir , avant d'y aller, par la prière et les bonnes réflexions^ et Dieu^ qui connaît le cœur ^ lui donnerait la force de résister aux dangers auxquels elle n'aurait pas cherché à s'exjposer.

^ , liADY liOUISB;

i Cela esc bien terrible qu'il feille rewmcer à presque toutes les eomédiespar

BES^ ApOIiESÇENTES. 85

la hnie de èeux q[ui arrangent le spectacle ; j'ai presque envié de faire une ligue avec le plus grand nombre des dames que je pourrai trouver, et de signifier toutes ensemble à M. Garrick .y que pas une de nous ne se trouvera à son spectacle , à moins qu'au lieu d'une farce, il ne joigne à la fin de ses belles tragédies une petite pièce qui n'ait nfen que d'innocent. Depuis quelque tems il y joint une pantomime , où Ton ne dit point de sottiises 5 à la vérité , car on n'y parle point ; mais en récompense le sujet en est mauvais , et les gestes assortis au sujet. £t le bal , ma Bonne , est-il aussi mauvais par lui-même ? Pour moi je le regarde comme un bon exercice pour la santé»

HABEM. BOKKE.

Je condamne le bal ; mais je vous permettrai ia danse tant que vous voudrez ; je m'offre même à vous faire danser chaque semaine une journée entière , pourvu que ce soit entre vous,, et qu'il , n'y ait point de messieurs.

liADY liOUXSE.

On s'ennuierait , ma Bonne ^. an on

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n'était que des dames , on a lliabhade de danser avec des hommes.

MABBM. BONNE.

Vous oublies, madame, que le bal^ ^elon vous , n'est qu'un exercice néces-saire à la santé. Avouez que la santé n'est qu'un prétexte , et apprenez qae malgré toutlirmal que je vous ai dit des spectacles , j'aimerais encore mieux vous voir aller à quatre comédies qu'à un bal;

Ecoutez y mesdames., et parlons firanchemeat : noos naissons toutes faibles et portées au mal. Celies qui ne coa-^ vieiïdroDt pas de cette vérité ^ seroBt i&eUes qui ^ n'ayant jamais rentré àecnà leur propre cœur , en ignorent les penchans; mais parce qu'elles ne les y ont pas vus , ces mauvais penchans n'y sont pas moins , et font que nou3 portons au mal une disposition prochaine qui n'a pas besoin d'être aidée. Parmi les penchans corrompus qui dominent dans notre cœur , cehiî de plaire est sans doute le plus violent. Cest lui qui produit chez les femmes* l'amour de la parure, la jalousie , la vanité. Or le lieu où ce désir

DES ADOLESCENTES. tj

dfe plaire prend une nouyelle force , est le bîd. On n'y ya que pour cela , si ou s'examine à fond. Et quel mal y a-t-il, me diies-vous , a chercher à plaire ? La fytame la |dus sage peut chercher cet avautoge, pourvu que personne ne lui plaise k elle. Je ¥Ous passerai cela, quoi-q«'il s'en faiBe bi«n que cela soit vraL Croyez-vous de borne foi , mesdames ^ qiibe parmi ce gr^nd nombre d^hommes auxquels vous tâcherez de plaire ^ il ne s'en trouvera pas quelques-uns qui vous plairont à leur tour ? Ce n'est pas encore un crime , me dlrez-vous j bous sommes dans Page de nous établir, et il faut faien.^ pour nous marier , que quelqu^un nous plaise.

A ia bcMiae heure , mesdames , et e^est par cette raison que, s'il était en mçn pouvoir , vous n'iriez jamais au baL

Je n'entends pas bien cette raison y ma Bonne ; vous convenez que pour nous marier , nous avons besoin de trouver quelqu'un qui nous plaise. Avouez plutôt, ma Bonne , que c^est au bal que l'on

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se coimait le mieux , parce que Pon s^y contraint le moins , et que c'est là fort souvent que se font les connaissances qui aboutissent au mariage? N'allez pas croire au moins que j'tiie envie de me marier ; je me trouve fort heureuse comme je suis à présent , et je ne m'établirai , si j'en suis la maîtresse , qu'à vingt-deux ans. Je vous parle en général , et seule* ment pour défendre un divertissement que j'aime.

MABEM. BONNE.

Dites - moi , ma chère , quels sont les hommes qui font profession de coifiir les bals ?

liADY liOUISE.

Tous ceux qui aiment à se divertir.

Et* croyez-vous que ce soit dans cette classe qu'il faille chercher les hommes raisonnables ?

liADY I.OUISE.

Pourquoi ne le seraient-ils pas ? est-cr que }e ne suis pas raisonnable , parce que j'aime le bal ?

,rflS

BBS ADOLESCENTES. 89

- MABEM. BONNE.

Si je TOUS disais que non , ma chère y TOUS me regarderiez comme une personne injuste ; mais si je vous le prouve , que me direz-vous? considérez -TOUS comme chrédenne , et puis comme un être raisonnable , et TOUS verrez qu'en ces deux qualités vous devez condamner le bal.

MISS ZINNA.

Je vous avoue , ma Bonne y que le bal ne me parait pas opposé au cbristianisme.

liADY LUCIE.

Pour moi je le trouve opposé à la raison. Je passe une nuit au bal , et pendant tout ce tems, mon esprit est dans mes yeux et mes jambes ; je n'en fais aucun usage; je ne suis qu'un automate regardant et dansant. Yoilà donc \me nuit perdue pour ma raison. Le jour qui précède le bal,n'a pas été mieux employé; je n'ai été occupée que de mes habits. Si j'examine le tems qui suit le bal, c'est encore pire. Je reviens à la maison y si fatiguée , qu'il n'est point question de prière avant de me coucher ; si je veux

go liB MAGASIN

la faire , ou je m'en dors , on je ne sais occupée que de ce que j'ai vu. Je perds toute la matinée à dormir , je me réveille la tête encore pleine du spectacle de la nuit ; ma prière du matin s'en sent aussi bien que tous mes autres exercices , et je suis deux ou trois jours avant de me remettre. Ce n'est pas tout : si je m'accoutume à aimer le bal , lorsque je serai ma maîtresse , j'aurai un violent désir d'y aller le plus souvent que je pourrai. Si je cède à ce désir, voilà la moitié de ma vie perdue pour ma raison ; je m'échauffe le sang, je détruis ma santé en changeant les heures du sommeil. Pendant que je dors , mes enfans , si j'en ai., mes domestiques ont la bride sur le cou ; je ne puis veiller au bon ordre de ma maison ; il faut l'abandonnera une femme de charge , et je deviens coupable de toutes les fautes qui se commettent chez moi.

MADBM. BONNE

J'ajouterai quelque chose d'important k ce que mademoiselle vient de dire. Les hommes, au bal, se permettent des dis-

DES AD0IiB&G£NT£3. gv

cours qu'ils n'oseraient tenir autre part. Cest un lieu de plaisir y de liberté. Un homnae aye<; le4{ael yoiis ayez dansé ^ TQUS regacde coiume une connaissance ^ quoiqu'il neyousait)amais.yue. Sa charge est de vous entretenir quand, fatiguée de la danse , vous voulez vous reposer j et de qtioi vous parlera-t-il ? de vos charmes 9 du bonheur qu'il a eu de danser avec vous , de la bonne grâce ^vec laquelle vous vQus acquittez de cet exercice. La belle conversation ! celle-là est pourtant fort modeste. Le tumulte du bal , qui ne vous permet pas de rester à côté de vos mères , vous expose à quelque chose de pis : il arrivera même que votre imagination , échauffée par l'actioû de la danse y ne vous permettra pas de vous apercevoir sur-le*champ de l'indécence des discours qu'on vous y tiendra» Ste vous flattez pas , mesdames : une jeune perscmne perd une partie de sa décente timidité dans.un bal ; elle donne la main à un homme , elle saute et figure avee lui; pour danser du bel air, il faut qu'elle le r^egarde en face , qu'elle minaude en lui dojiaaat la main. £Ue ne peut s'oiTen-^

ga li£ MAGASIN

set y s'il la regarde fixement et de la nia^ nière la plus hardie. En ai-je trop dit y lady Louise ? lady Lucie s'esi-elle tromr pée dans les remarques qu'elle a faites ?

I«ABY liOTIISE.

Non y ma Bonne ; je me rends ^ et )e TOUS promets de n'aller au bal que quand je né pourrai absolument m'en dispenser. J'ai été frappée de ce qu'a remarqué lady Lucie de la difficulté de- prier en sortant du bal : il est vrai qu'alors je prie sans attention y ou je ne prie point du tout.

MABEM. BONNE.

Mais qu'avez-Tous , ma chère, tous paraissez toute triste ?

liABT liOUISE.

Oui, ma Bonne y je le suis ; j'en reviens toujours à ce que je vous disais l'autre jour ; il est bien désagréable de renoncer à tous les plaisirs : vous m'aviez promis de m'en donner cl'autres à la place de ceux-là, dépéchez-vous de me les montrer , j'en ai grand besoin.

MADEM. BONNE

Demandez à lady Lucie si elle s'esl

DES ABOIiSSOEHTES. gS

ennuyée depuis deux mois qu'elle a re-* nonce à presque tous ces frivoles amusemens.

I*AJ>Y liUCIE..

Non j en yérité , ma Bonne , et je puis jurer à lady Louise que je n'ai de ma vie été si heureuse.

liADY JiOUISE.

Far charité , nia honne amie y dites-moi donc comment vous passez yotre vie.

Quand j'aurai renoncé à tous ces plaisirs , je crois que je trouverai la journée d'une longueur insupportable.

liADY LUCIE.

Et moi je la. trouve si courte y que je n'ai pas le tems de faire la moitié de ce que je souhaiterais. Je me lève à huit heures , et je mets un demi-quart d'heure à m'habiller. Ensuite je fais ma prière et quelques réflexions.

Voyons, mademoiselle, ce que c'est que ces réflexions ?

liADY LUCJE.

Je vais vous le dire , mesdames ) mais n'allez pas croire que ce soit moi qui les

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ai faites ; ma Bonne me les a suggérées, i^t c^est elle aussi iqui m^ enseigné la ma<^ nière d'employer ma journée de façon qu'elle me parait fort courte.

HABEIff. BONNE.

Vous découvrez mes secrets, ma chère , cela n'est pas bien. Mais j'entends arriver nos jeimes dames ^ il faut remettre cette conversation à une autre fois.

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