‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 101 sur 712 · SUITE DU POEME · texte numérisé non relu

SUITE DU POEME

Nous avons déjà fait remarquer que la tradition primitive et vraiment comique du personnage de Bertoido , telle qu’elle se conservait dans les souvenirs populaires

(’) Ou Croce ; c’est l’orthographe dont il a été fait usage dans le premier article (t. XI, 1843, p. 321). La dernière des quatre éditions du poëme, publiée en 1737, a adopté le nom de Croci. Cette réimpression, faite avec soin, donne la liste exacte des poètes divers , presque tous nés à Bologne , qui ont versifié avec plus ou moins de bonheur les contes de Croci.

de Bologne , s’arrêtait à la mort du héros , dont on décrit les funérailles. Lorsque ce badinage académique fut publié, il s’arrêta au septième chant, dû à la verve du docteur Ferrante Borsetti, Ferrarais. On entreprit ensuite, avec moins de succès, de raconter les aventures de la burlesque famille qui avait déjà acquis une si joyeuse réputation. La verve était un peu tarie; néanmoins, le marquis Ubertino Landi se chargea de chanter les hauts faits de Bertoldino, dont on reconnaît sans peine la fdiation (*).

Voici donc le récit :

Après la mort de Bertoldo, il n’y avait eu qu’une voix sur le mérite si complètement désintéressé de cet humble conseiller du roi. Alboïn le regrettait plus que tous ses courtisans réunis ; et, se rappelant que, selon les lois de la nature, le fds d’un lion ne saurait être un lièvre, il entreprit de découvrir ce que pouvait être devenue la famille de ce paysan narquois , mais avisé , qui lui avait fourni tant de preuves d’un excellent esprit.

Grâce aux perquisitions de son honnête notaire Cerfoglio, il apprend que Bertoldo a laissé une veuve nommée Marcolfa et un digne héritier ayant nom Bertoldino. Il appelle le chef de ses gardes Erminio, et lui ordonne de se mettre à la tête d’une troupe résolue et d’agir de telle façon que le sort de la famille d’un homme qui lui fut si cher ne soit pas plus longtemps ignoré.

Erminio se met immédiatement en campagne, non sans s’être abondamment pourvu de vivres. 11 traverse des champs incultes, gravit des collines dénudées, et arrive enfin dans une sorte de désert où s’élève une pauvre cabane. C’est là qu’habite la veuve infortunée de Bertoldo, soignant sans relâche l’enfant bien-aimé qui lui est resté de son union avec l’ancien conseiller du roi. La mère est affreuse et l’enfant n’est certes pas beau; il est, de plus, d’une telle sauvagerie qu’il n’a jamais vu de cavaliers dans les âpres montagnes où il garde les chèvres. Aussi la vieille tradition des centaures de l’antiquité naît-elle dans son esprit à la vue des compagnons d’Erminio :

« O ma mère! s’écrie-t-il, de tels monstres ne se sont jamais vus parmi nous dans les forêts ! Qu’allez-vous faire avec de tels animaux qui sont moitié hommes et moitié bêtes? Que chacun s’en retourne à son gîte !... J’ai plus de peur d’eux que des loups qu’on voit parmi nos rochers... Comme ils doivent être légers à courir avec leurs six jambes! Il ne ferait certes pas bon leur montrer le dos et fuir devant eux, ils vous auraient bien vite attrapé, et alors, pauvre de moi! qui pourrait m’empêcher d’être mordu et me sauver de ces boucües terribles qui dévorent le fer tout cru comme chez nous on mange les chevreaux ! »

C’est ce charmant enfant qui se laisse persuader qu’il vaut mieux habiter le palais du roi Alboïn avec son aimable mère , qu’une cabane en ruine au milieu des rochers.

Bertoldino et la Marcolfa sont reçus triomphalement à la cour du roi des Lombards. Le brave^Alboïn veut les faire revêtir de costumes conformes à la dignité qu’il leur prépare ; mais le rustre petit drôle résiste opiniâtrément à tout ce qu’exige l’éducation d’un garçon quelque peu morigéné. Le tailleur de la cour s’enfuit en maugréant contre le roi lui-même, qui lui a ordonné de prendre mesure à un enfant si mal élevé. La résistance de Ber-

(‘j Cette première portion du poëme trouva beaucoup de lecteurs en Krance ; elle parut en 1752 sous le titre suivant : Histoire de Bertoldo, traduction libre de Julio Cesare Croci. La Haye, Paris, 2 tomes en 1 vol. in-18. — Ce livre est devenu rare ; la Bibliothèque nationale en possède un exemplaire, La suite que nous donnons n’a point trouvé de traducteur.

toldino est telle qu’on est obligé de décider qu’on le couvrira seulement d’un sarrau, parce qu’il mettrait en pièces toute autre espèce de vêtement.

Ainsi que l’a voulu le grand roi Alboïn, Bertoldino est installé avec sa tendre mère dans une villa, sorte de métairie où tout abonde, où les écus d’or même ne font point défaut, l’intendant du roi en ayant rempli un grand coffre. Pièces d’eau, grasses prairies, boulingrins, où les oiseaux de la basse-cour prennent leurs ébats, rien ne manque dans ce séjour délicieux, envié par maint courtisan.

Tout irait donc à merveille dans ce lieu enchanté, même après le départ de la cour, si le fils du grand Bertoldo pouvait se soumettre à la sage direction d’une mère prudente; mais celle-ci est obligée en mainte occasion de s’éloigner et d’abandonner son fils à ses étranges inspirations. Or la vieille légende italienne a fait de Bertoldino une sorte de Jean Bête, plus inventif et plus malin toutefois que le Jean Bête français, dont les enfants de nos campagnes ne se lassent point d’écouter les récits.

LES GRENOUILLES. — l’oIE QUI COUVE. — LES GRUES.

Le premier exploit de Bertoldino, par exemple, est d’imaginer que les grenouilles qui coassent dans la pièce d’eau de sa métairie lui reprochent de ne posséder que quatre écus dus à la générosité du roi, en répétant sans cesse en chœur le mot qmttro. Indigné, il va chercher le coffret qui renferme ses richesses , et il accable les grenouilles dans l’eau à coups d’écus, puis il va faire à sa mère désolée l’aveu de ce bel exploit. Or Marcolfa ellemême n’a pas beaucoup plus de sens parfois que son lils; elle veut faire en sorte que ces sottes grenouilles n’insultent plus son enfant bien-aimé . Il y a dans la cité prochaine des pêcheurs qui, au moyen d’un friand boccone, d’un appât infaillible auquel ne résistent jamais les grenouilles, savent s’emparer d’elles et en nettoyer un étang ; elle va les trouver et les engage à servir la vengeance de Bertoldino.

De son côté, l’aimable enfant, livré à lui-même, fait une judicieuse réflexion ; il devine ce que peut être le boccone qu’emploient les- pêcheurs de grenouilles, et aussitôt il jette à l’eau toutes les miches de savoureux pain blanc qui sont dans la huche maternelle ; au lieu de grenouilles, des myriades de poissons accourent et gobent à l’envi l’appât qui leur est offert. Nouvelle fureur de Bertoldino ! il faut alors aveugler les poissons. La farine mise en réserve dans le grenier servira à leur juste punition; il va chercher plusieurs sacs de fleur de farine et couvre l’étang d’une blanche écume, toute pareille à la neige.

Après ce bel exploit, il lui semble opportun de prendre quelque repos ; mais au inoment où il entre dans le poulailler contigu à la maison, il aperçoit une oie qui couve. Chasser l’oiseau criard , prendre sa place et couver à son tour, tout cela est l’affaire d’un instant, et doit amener la prospérité de la métairie en multipliant les oisons.

En ce moment, Marcolfa arrive de la cour, où elle a vu le grand Albo'ïn, qui veut causer .avec Bertoldino. Elle frappe à la porte à coups redoublés ; mais tout ce que peut faire le malencontreux couveur, c est de répondre d une voix criarde qu’il est cruellement empêché ; que 1 oie est en sentinelle devant lui; qu’en un mot, il ne peut aller ouvrir.

Les cris de la bonne femme redoublent. Le roi Albo’ïn a parlé, le moindre retard n’est plus possible. Bertoldino se décide enfin à obéir ; mais , hélas ! quand il s élance vers sa mère irritée, une immense omelette orne son sarrau. 11 ne peut aller à la cour dans un état pareil ; il faut le laver à grande eau.

Alboïn, ce roi des Lombards, dont tout le monde connaît la fin tragique, aimait à rire, nous dit Croci, et Dieu sait s’il rit en écoutant les aventures nouvelles du fils de Bertoldo, qui, par obstination, reste muet devant le monarque !

« Non, non ! s’écrie le brave roi, il y a longtemps que je n’ai eu un tel passe-temps! Demandez tout ce que vous voudrez, continue-t-il, en s’adressant à Marcolfa et à son fils. Vous aurez pour toute votre vie du pain, de la farine, des oies et des écus. »

Sur une promesse si riante, nos bonnes gens retournent à leur maison des champs ; mais auparavant ils vont faire leur cour à la reine , et là encore Bertoldino donne des preuves de son esprit bouffon qui réjouit singulièrement les grandes dames de la cour.

Il arrive ensuite que la reine s’éprend d’une sorte de passion pour Marcolfa, et elle lui ordonne un beau jour de la venir trouver.

Bertoldino est alors livré à lui-même , et cet abandon nouveau devient la cause de sa plus merveilleuse aventure,

La chute de Bertoldino. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après l’édition de Bologne.

Livré seul à ses pensées étranges , notre gardeur de chèvres avait remarqué les manœuvres aériennes de certaines grues, qui, partant d’un toit à porcs, venaient se désaltérer aux seaux réunis près du bassin de la métairie. Une idée subite lui traverse le cerveau. Si son projet réussit, il va se rendre maître d’une bande de ces grands oiseaux et en tirer profit. Il entre aussitôt dans la maison, et va chercher à la cave un petit baril d’excellent vernaccia , vin blanc exquis , fort capiteux , que le roi avait envoyé à Marcolfa pour les grandes occasions ; elle avait eu soin de le renfermer dans son caveau, mais la bonne dame , hélas ! avait laissé la clef à la disposition de son fils bien-aimé.

Bertoldino n’a pas plutôt le fameux baril sous la main que, nettoyant les seaux immondes du toit aux porcs, il les emplit du vernaccia éçumant, dont l’odeur délicieuse se répand bientôt dans les airs ; puis il se cache et attend mesdames les grues, dont il connaît de longue. main les habitudes.

Son espérance n’est point trompée : les oiseaux au long bec arrivènt à tire d’aile et goûtent à loisir ce délicieux

vin blanc; la liqueur produit son effet; elles s’enivrent, laissent tomber leurs ailes et gisent autour des seaux comme privées de vie. Bertoldino ne se sent pas de joie. 11 éclate de rire en poussant des cris d’allégresse. Sa mère va venir ; quel plaisir de se montrer à elle entouré de ces trophées épars sur le terrain ! Il saisit les grues par leur long cou, et les attache la tête pendante à sa ceinture. Mais voici que bientôt les grues, revenant de leur étourdissement, emportent, d’un vigoureux coup d’aile, le fils infortuné de Bertoldo !

Quelle douleur pour cette tendre mère, lorsqu’ eller voit son fils voyager ainsi dans les airs ! Quant à lui, conservant sa gaieté, il lui crie qu elle n a pas lieu de se lamenter, qu’il va au pays des grues, et même au pays de Cocagne ; que d’ailleurs il est au frais , et qu’au retour il saura parler le gru !... (’)

Tandis qu’il se flatte de s’élever même jusqu’à Tempyrée, les maudits oiseaux se détachent de la ceinture, et

(») « Me n’andrei volontieri in Cuccagna ;

» lo me ne sto quà su godendo il fresco,

» E qiiando torno parlero gruesco. »

Bertoldino tombe au fond du puits de la métairie en poussant un long hurlement.

Heureusement les eaux n’étaient point trop profondes; elles se montrèrent clémentes, et notre héros en fut quitte pour un bain d’eau fraîche.

La légende burlesque va plus loin : elle affirme que Bertoldino descendit jusqu’au fond avec l’espérance d’y reprendre les écus qu’il avait naguère jetés aux grenouilles dans la pièce d’eau voisine, mais qu’il n’atteignit pas son trésor, et qu’un gros poisson l’ayant mordu, il remonta

aussitôt à fleur d’eau pour s’accrocher aux mains de sa tendre mère.

Le héros de Cesare Croci, le chanteur populaire, nous est maintenant bien connu; nous savons jusqu’où peut aller sa burlesque audace. La légende bouffonne nous le montre bientôt animé de sentiments fort différents de ceux qui le conduisaient si résolùment vers l’empyrée, et sa fantaisie, à laquelle il ne met jamais un frein, le pousse jusqu’à commettre une action quasi tragique. Morigéné par sa mère, qui lui représente avec une comique éner-

Bertoldino et le baudet. — Dessin d’Édouard Garnier, d’après l’édition de Bologne.

gie les tristes résultats de son irréflexion et de sa pétulance, il s’emporte de plus belle et prétend que sa conduite dans la ferme doit demeurer absolument secrète, afin que son royal protecteur n’en soit jamais instruit.

« La nature entière t’accuse ! s’écrie Marcolfa ; tous les êtres de la création s’élèvent contre toi et font connaître au bon roi Âlboïn tes faits et gestes. »

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