‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 109 sur 712 · COMÉDIE · texte numérisé non relu

COMÉDIE

A dix-huit ans, durant son cours de philosophie, Molière eut pour compagnons d’étude Chapelle , Dernier, Hesnault, Cyrano de Bergerac, qui tous devaient s’illustrer ; Dernier, par ses voyages en Syrie , en Égypte et chez le Grand Mogol (voyages dont on lit encore le récit avec intérêt et profit) ; Hesnault et Chapelle, par leurs poésies ; Cyrano de Bergerac , par son génie excentrique et sa bravoure. Ils avaient pour maître Gassendi, ami de Galilée , avec lequel il était en correspondance suivie , et qui le tenait au courant de ses découvertes.

Cyrano, un peu plus âgé que ses condisciples (né en 1620, deux ans avant Molière), sortait du collège de Beauvais , dirigé par un certain Grangier, sur le compte duquel ses récits ne pouvaient tarir. Chaque jour Cyrano rappelait quelque nouvelle ânerie de ce personnage. On s’en donnait à cœur joie, tant et si bien qu’on résolut d’en faire une comédie qu’on jouerait entre soi. Cyrano et Molière se mirent en besogne et firent le Pédant joué.

Les critiques habiles croient pouvoir distinguer, dans les cinq actes du Pédant joué, la part de Molière.

Cyrano fit le premier, le troisième, le quatrième et le cinquième actes; suivant eux, Molière écrivit le deuxième. Dans ce deuxième acte apparaît le paysan Matthieu Gareau, plein de proverbes, coramê Sancho.

Cyrano, pour bien observer, avait trop de fougue dans l’àme; et, de même, pour faire parler à la fois plusieurs personnages, il tenait trop à s’exprimer lui-même ; il n'avait pas pour cela dans l’esprit assez de flexibilité. Doué d’une sorte de pressentiment dans les sciences, sa philosophie se laissait trop dominer par une imagination impatiente et déréglée. Les personnages qu’il met en scène dans le Pédant joué sont presque tous hors de sens. Voici, par exemple, les folies qu’à l’exemple de certains auteurs espagnols, imités plus d’une fois en France, il met dans la bouche de Châteaufort (le capitan) :

Je suis le fils du Tonnerre , le frère aîné de la Foudre , le cousin de l’Éclair, l’oncle du Tintamarre...

Mais écoutez le paysan Matthieu Gareau, au deuxième acte, si différent du reste de la pièce. Il raconte, à la manière de Tabarin ou de Gros-Guillaume , son voyage en Turquie avec M. de Marsilly :

0 donc, je voyagîmes vers l’Or riant sur la Mardi terre année.

CHATE.VUFftRT.

Tu veux dire vers l’Orient sur la Méditerranée.

G.VREAU.

Eh bian. Je me reprends, un var se reprend bian. Mais guian si vous pensiais que je devièmes entendre tous ces tintamarres-là comme vous autres latiniseurs, dame ! nanain. Et vous, comme guiebe déliarnacliezvous votre phdosoiibie? J’arrivîmcs itou aux deux trous de Gilles le Bâtard, dans la Transylvanie, en Bethlian de Galilène, en Hanco, et pis au pays... au pays... du Beurre.

eHATEAUFORT.

Que diantre yeux-tu dire, au pays du Beurre?

GAREAU

Oui , au pays du Beurre. Tantquia que c’est un pays qui est mou comme beurre, et où les gens sont durs comme la piarre. Ah ! c’est la Graisse. Eli bian, les gens n’y sont -iis pas bian durs, pisque ce sont des Grés? Et pis après cela je nous en allinies, révérence parler, en un pays si loin, si loin! je pense que mon maître appelait cela le pays des Bassins, où le monde est noir comme des Antechrists. Ai’dé, je crois finiblement que je n’eussièmes pas encore cheminé deux glieues , que j’eussièmes trové le Paradis et l’Enfer. Mais, tenez, tout ce qui me semblit de pus biau à voir, c’est ces petits Sarrasins d’italise ; cette petite graine n’est pas pus grande que savéquoi, et ils savont déjà parler italian.

Enfin, les voilà parvenus

Tout au bout du monde , dans la Turquie... Quelle vilanie ! tous ces Turcs-là sont tretous huguenots comme des chiens...

Mais M. de Marsilly leur faisait de beaux sermons.

CHATEAUFORT.

Ton maitre savait donc l’idiome turc?

GAREAU

Eh ! vraiment oui, oui savet tous ces géromes-là; les avet-il pas vus dans le latin? Son fi’ère itou étet bian savant, mais oui n’étet pas encore si savant... oui n’avet appris le latin qu’en français.

Ecoutez encore cette scène :

CHATEAUFORT.

Où vas-tu, bonhomme?

6 ARE AU

Tout devant moi.

CHATEAUFORT.

Mais je te demande où va le chemin que tu suis.

GAREAU

Il ne va pas, il ne bouge.

CHATEAUFORT. ’

Pauvre rustre !... Ce n’est pas cela que je veux savoir... Je te demande si tu as encore bien du chemin à faire aujourd’hui.

GAREAU

Nani dà ! je le trouverai tout fait.

11 faut citer encore ce raisonnement par lequel Gareau prétend établir qu’il a droit à la sussion (succession) de Nicolas Girard, « le père de ce petit Louis Girard qui étet si sémillant. »

I gendi'e du biau-frère de son onqae , étet père des enfants de Jacquelaine Brunet, trépassés sans enfants, et qu’après tout ce tintamarre-là on n’avet rian laissé aux mineux de Louis Vanel le jeune j’y devons rentrer, n’est-ce pas?

Ce nest-cepas? est un coup de maître... Et voilà comment Molière, encore au collège à dix-huit ans, s’essayait pat amusement dans ce grand art ou bientôt il dépassera tous les maîtres, et ou déjà il se montre si supérieur au camarade Cyrano. Car Cyrano, quoiqu’il eût alors vingt ans, était loin de cette franchise et de cette plénitude de style qu il n eut, du reste, jamais. Il aura plus tard des traits de génie; il n’a encore que la plaisanterie; il n’a que le mot, comme on dirait aujourd’hui, celui-ci, entre autres, au premier acte :

^ La première objection que je fais (à votre mariage avec ma fille), c’est^jue vous êtes Normand : Normandie, c’est-à-dire venu du Nord pour mendier.

La fin à une prochame livraison.

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