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LA GRANGE AUX DIMES

A PROVINS (seine-et-marne).

Provins, ville aujourd’hui peu florissante, était, au moyen âge, une des plus industrieuses cités de France. Les comtes de Brie et de Champagne, qui résidaient dans ses murs, avaient contribué à donner à son commerce une énergique impulsion. Les rues étaient alors animées par une cour fastueuse et toute une population de gentilshommes; les bourgeois, les marchands, les artisans, y étaient nombreux.

De cette ancienne prospérité il reste des vestiges, précieux débris que l’archéologue aime à visiter au milieu des anciens remparts démantelés. Au temps du célèbre comte de Champagne Thibault le Chansonnier, c’est-à-dire au commencement du treizième siècle, Provins comptait environ '70000 habitants, dont la plupart descendirent ensuite peu à peu dans la vallée, sur lè bord des cours d eau qui la sillonnent. La ville haute a conservé sa physionomie du moyen âge. On y retrouve de toutes parts des maisons bien conservées, dont les façades et même quelquefois les dispositions intérieures n’ont pas été modifiées depuis six

cents ans. Autour de la grande église de Saint-Quiriace notamment, on admire un grand nombre de constructions anciennes qui servaient probablement de résidence aux chanoines.

Une des plus curieuses richesses archéologiques de Provins est le souterrain d’un grand édifice situé rue Saint- Jean, près de la porte de ce nom ; l’ancienne charte de Henri le Libéral (1176) en fait mention sous la désignation de For-Cadas. Il est presque certain que cet édifice, originairement destiné au chapitre de Saint-Quiriace, devint, à la suite des temps, le lieu où se livrait quelque tribut en nature, peut-être les dîmes dues au clergé. Sa construction rappelle le style de la meilleure période ogivale. Les colonnes du vaste sous-sol sont surmontées de chapiteaux simples, mais élégants, qui se distinguent par la sobriété

de leurs'ornements; un grand nombre d’ouvertures latérales sont pratiquées au niveau de la voie publique, et il est à présumer qu’elles servaient jadis à y descend^ les produits et les denrées, a laide des escaliers de pierre dont notre dessin représente un des principaux. Au-dessus du sous-sol est la salle haute, qui est au niveau de la rue Saint-Jean : c’est une vaste pièce, fort bien éclairée par sept fenêtres géminées. De chaque côté de l’embrasure des fenêtres des bancs de pierre sont creusés dans l’épaisseur du mur. A 1 extérieur on remarque, dans la maçonnerie, des corbeaux taillés dans la pierre, et qui servaient, penset-on, à soutenir les poutres d’un auvent nécessaire pour abriter les marchandises.

Une animation bruyante devait jadis faire retentir ces murs, ces souterrains aujourd’hui abandonnés, où les pas

Souterrain de la grange aux Dîmes, à Provins (Seme-et-Marne).

— Dessin d’Albert Tissandier.

du touriste et de l’antiquaire troublent seuls un silence de plusieurs siècles.

HISTOIRE

D L'X HOM.ME QUI n’a JA.U.AIS BIEN VU.

Suite. —Voy. p. 2, 10, 30, 37, 42, 57, 82, 98, 118.

Une année à peine s’était écoulée depuis que le malheur nous avait frappés.

Or, par une belle matinée d’avril,-nous étions, Florine, les enfants et moi, à refaire un massif de phlox. Une lettre arrive : c était Valentin qui, de Londres, nous annonçait son retour en France, et retour définitif.

Il renonçait aux voyages et comptait , pour le prochain été, s’établir dans notre voisinage.

J étais chargé de lui trouver, de lui préparer sa demeure. Si le petit domaine ne se trouvait pas qui lui pût convenir, il fallait le créer.

J’avais carte blanche pour l’achat et pour les frais ou de restauration ou de construction, moyennant toutefois que cela ne dépassât pas une cinquantaine de mille francs.

Le domaine devait être surtout productif; là serait pour lui, Valentin , le véritable agrément. H avait des rentes, mais il voulait s’en créer encore, ne comprenant, pas qu’une propriété et qu’un propriétaire pussent rester improductifs.

Quant aux meubles meublants, il les voulait aussi simples, aussi peu nombreux que possible : une table dans chaque pièce et quelques chaises en paille.

Deux chambres d’ami ;

Une petite salle à manger ;

Une vaste pièce, parquetée, chaude, sèche et bien/ aérée, bien éclairée, pour ses livres, ses instruments ei] ses collections. !

Quant aux lits, linges, ustensiles de ménage, etc., tout cela serait organisé par lui au moment de son installation.

Il tenait surtout à n’avoir aucunement à s’occuper, non pas même par lettre, des acquisitions ni des constructions ;

il s’en remettait entièrement à moi et désirait que tout j tïit prêt pour son arrivée, vers la lin du mois de mai de j l’année suivante. S’il advenait, le tout étant peut-être à | créer,, que les constructions ne fussent pas terminées entièrement, eh bien, il s’installerait pour quelques semaines avec nous.

En attendant, il partait pour une petite promenade, disait-il, dans le nord de la Suècle et peut-être jusqu’en Laponie ; il allait clore par cette excursion la série de ses voyages, et puis il passerait le reste de ses jours à nous raconter ce qu’il avait vu dans ses courses à travers le monde. Où trouverait-il un meilleur auditeur que moi, qui jamais ne perdis de vue les coteaux du village natal?

En post-scriptum , il m’annonçait qu’un crédit de cinquante mille francs m’était ouvert chez un banquier de Paris dont il m’indiquait le nom et l’adresse; une procuration devait m’arriver et m’arriva, en effet, quelques jours plus tard.

LU

11 n’y avait donc plus qu’à se mettre à l’œuvre.

Le difficile était de trouver le domaine. Il en existait bien un que je désirais entre tous ; mais, depuis quelques années déjà, un ancien pharmacien de la contrée s’y était installé. La propriété achetée par cet ancien pharmacien se composait primitivement d’une jolie maisonnette placée au milieu d’un assez vaste jardin , terminé lui-même par une cour et par un verger; tout cela trèS'--agréablement situé et sur un terrain fertile.

Le pharmacien avait eu la bonne idée de conserver la maisonnette, à laquelle if ajouta un corps de bâtiment d’un étage plus haut; puis, par amour du parallélisme, il accompagna ce nouveau bâtiment d’une autre aile toute semblable à l’ancienne, et dont il fit une remise, une buanderie, etc.

Quant à l’ancien bâtiment, il n’en modifia point la disposition intérieure , qui consistait en une très-belle cuisine et en une grande chambre.

Notre pharmacien, une fois installé là dedans, s’était donné des airs de grandeur qui ne tardèrent pas à lui valoir le titre de maire.

Il en exerça les fonctions avec tant d’éclat qu’il se créa, comme tout grand souverain, des ennemis secrets, peu bruyants, mais irréconciliables.

Un riche épicier du village , appelé Demicard , avait sourdement organisé contre monsieur le maire, aux dernières élections , une telle opposition , que l’ancien pharmacien ne fut pas même renommé du conseil municipal; et , pour comble de disgrâce et d’humiliation , Demicard lui fut donné comme successeur.

Ce n’est pas tout. 11 y avait dans la commune un vitrier-peintre qui avait grandement aidé à l’élection de Demicard ; ce peintre était en réputation dans toute la contrée pour son talent à peindre les enseignes. Il fit entendre à Demicard qu’il devait renouveler la sienne et la mettre en rapport avec sa situation nouvelle. Il était ridicule, en effet, que le premier magistrat de la commune se contentât d’une planchette au-dessus de sa porte, avec cette inscription : demicard, épicier.

Il lui fallait maintenant quelque chose d’apothéotique.

Voici donc ce qu’on put voir bientôt sur la nouvelle enseigne. L’Épicerie, sous la figure d’une déesse mythologique, s’élevait majestueusement de l’urne électorale, aux applaudissements de la foule enthousiasmée. Dans le lointain , on voyait s’enfuir et disparaître un personnage armé d’un énorme pilon. Au-dessous de ce chef-d’œuvre, on lisait en belles lettres d’or : au triomphe de l’épicerie FRANÇAISE.

J’étais loin de m’attendre que cette enseigne forait un jour mon bonheur et surtout celui de Valentin. C’est pourlant ce qui eut lieu, comme on va voir.

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