‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 118 sur 712 · VIL— LA COPISTE · texte numérisé non relu

VIL— LA COPISTE

Le départ d’Armand avait été si fatal à son père que Mme Grandmaison dut maîtriser sa douleur maternelle pour ne s’occuper que de son mari.

Celui-ci .reçut avec une apparente résignation les adieux du jeune marin; mais quand il entendit s’éloigner la voiture qui emportait le seul être assez discret, assez dévoué pour qu’il osât lui confier la transcription de son œuvre, il jeta un regard de désespoir vers le manuscrit, mis en ordre sur son bureau , puis le sang afflua violemment à son cerveau, bourdonna dans ses oreilles, injecta ses yeux, et, de nouveau succombant à la congestion, il s’affaissa dans son fauteuil.

— Une rechute! dit le médecin appelé en toute hâte.

Il examina le malade , lui donna les soins nécessaires ;

puis il secoua la tête d’un air inquiétant.

Grandmaison, qui avait suivi avec anxiété tous les mouvements du docteur, s’écria entre deux sanglots :

— Dites-moi donc que vous le sauverez !

Le médecin, qui observait attentivement l’effet de ses soins, fitlongtemps attendre sa réponse; enfin il prononça le terrible mot : «paralysie!»'

La pauvre femme, éplorée, s’abandonna à une explosion de douleur.

Une paralysie presque complète avait effectivement glacé le corps et privé de mouvement les membres du malheureux Saturnin; il ne devait plus lui rester de vivant et de libre que le regard et la pensée.

Quand M"*® Grandmaison eut acquis la déplorable certitude que le mal était irrémédiable, elle trouva dans son amour conjugal la force nécessaire pour élever son courage à la hauteur de ses devoirs.

A quelque degré d’impuissance que l’eût réduit la para- Ijsie, la coupable ambition du plagiaire demeurait en lui aussi impérieuse, aussi persistante; il ne pouvait renoncer à un espoir qu’il payait, pour ainsi dire, du sacrifice de sa vie.

Caroline, garde-malade assidue, ne quittait son mari ni le jour ni la nuit. Il ne pouvait exprimer sa volonté que par le lanpge des yeux ; mais elle le comprenait aussi bien que s’il eût parlé.

Quelques jours après qu’ Armand eut quitté Paris, elle vit un matin, à son réveil, le paralytique arrêter longtemps sur elle un regard suppliant qu’il dirigea ensuite sur le manuscrit resté à la même place.

— Oui, dit M'i'e Grandmaison, tu penses à ton mémoire qu’Armand s’était engagé à copier, et tu voudrais qu’un autre se chargeât du travail qu’on ne lui a pas même laissé le temps de commencer.

Les yeux de Saturnin répondirent affirmativement.

— Un autre; mais qui? reprit Caroline... Moi? c’est impossible... Ma petUe écriture presque illisible ne saurait convenir , hélas !

«Hélas!» répéta le regard du paralytique; et son front s assombrit. Tout à coup un souvenir frappa l’esprit de Mme Grandmaison , et elle prononça le nom de Valentine Jousselin.

Ce n’était pas la première fois que le chercheur d’inventions entendait parler de la petite protégée de sa femme ; il avait eu même l’occasion de la recommander, comme copiste, à quelques membres de l’Académie des sciences qu’il recevait <à sa table. Dès que M^e Grandmaison eut dit le nom de Valentine, un éclair de joie brilla dans les yeux de son mari , et le mouvement de ses paupières fut un signe d’approbation.

Heureuse de son inspiration , Mmo Grandmaison laissa le cher malade aux soins éprouvés de leur servante, et courut chez la jeune fille.

Sans doute, depuis qu elle était devenue grande et qu elle subvenait par son travail aux dépenses nécessitées par 1 état de Pierre Jousselin, Valentine voyait rarement sa protectrice; mais elle lui gardait un souvenir reconnaissant. Le logement quelle occupait avec son père' indiquait, par son irréprochable propreté et par son ornement modeste, mais de bon goût, qu’il y avait là une ménagère douée de 1 amour de l’ordre et d’une intelligence d’artiste.

Au moment où M">e Grandmaison entra chez Valentine elle fut accueillie par un cri de joie de sa protégée- le pauvre fou lui-même eut comme un éclair de raison ; il se leva, humble et doux, pouf saluer d’un signe de tête affectueux la charitable visiteuse d’autrefois, que sa fille, d ailleurs, avait soin de ne pas lui laisser oublier.

^ — Mon enfant, dit M™« Grandmaison tà Valentine il s agit de me rendre un service. ’

Je vous remercie de m’en fournir l’occasion.

Il faudrait venir chez moi pendant quelques jours pour vous occuper d’une copie très-pressée.

. . Vous pourriez me la confier. Madame ; j’ai souvent ICI des manuscrits fort importants, et jamais on n’a eu à me reprocher ni un accident, ni une erreur.

— Oui, je vous sais soigneuse et attentive ; mais un

malheur pourrait arriver sans qu’il y eût de votre faute.

— Vous redoutez l’état mental de mon père, répondit Valentine, expliquant l’arrière-pensée de M‘"e Grandmaison ; rassurez-vous, le pauvre homme n’est ni gênant m dangereux. Quand je travaille, il vient s’asseoir prés de moi, regarde courir ma plume ; puis il prend un crayon et passe des journées entières k faire des calculs , toujours lés mêmes.

La femme du paralytique apprit alors cà Valentine comment son mari, victime, ainsi que Pierre Jousselin, du travail excessif de la pensée, se trouvait forcé d’avoir recours à une main étrangère pour mettre au net son savant mémoire. Jamais, ajouta-t-elle, il ne permettra que

I œuvre à laquelle il a consacré sa vie sorte de sa maison; s il ne 1 avait pas sous les yeux, il la croirait perdue, et cette angoisse serait capable de lui donner la mort.

— Je n’hésite pas. Madame, répondit la jeune fille; mais mon père...

Une de vos voisines ne peut-elle le gai'der pendant les heures que vous passerez chaque jour loin de lui?

— Je saurai cela dans une minute.

Valentine sortit, et revint un moment après.

— Tout s’arrange pour le mieux , dit-elle ; la petite Berthe est retenue chez elle pour toute la semaine par une forte commande de fleurs, elle transportera ici son établi et ses ustensiles.

— Ainsi, je puis compter sur vous?

— Tous les jours, à partir de demain matin.

Le lendemain , Valentine prépara rapidement le déjeuner ; elle servit Pierre Jousselin avec les attentions et ' les câlineries habituelles , passa une robe de toile éclatante de fraîcheur, et ouvrit la porte k la petite voisine Berthe, qui, son léger établi de fleuriste sur les bras, et un refrain de chanson sur les lèvres, vint s’installer dans l’embrasure d’une fenêtre.

Valentine entoura de ses deux bras le cou de son père, et lui dit lentement, afin de faire pénétrer dans son esprit le sens des paroles.

Il faut que je vous quitte... mais je reviendrai ce soir... Voici des crayons, du papier, des pastels. Ne soyez pas inquiet... ne vous ennuyez pas... Berthe reste ici... vous aimez à l’entendre... elle chantera.

Sans attendre qu on 1 en priât, la jeune fleuriste laissa éclater comme une fusée le premier couplet d’une joyeuse chansonnette.

Pierre Jousselin vint s’asseoir près de l’établi de Berthe. Après un dernier baiser donné à son père , Valentine partit.

II y avait loin de chez elle à la place de la Vieille-Estrapade. Son arrivée mit fin à l’inquiétude de M"’e Grandmaison , qui craignait que l’état de Pierre Jousselin eût ■ mis obstacle au départ de Valentine. Le paralytique reposait encore ; quand il ouvrit les yeux, il aperçut la protégée

de sa femme établie devant son bureau et préparant déjà les feuillets de papier blanc nécessaires à sa copie.

^ Pendant tout le jour elle écrivit et dessina ; car souvent j limage au trait d’un détail de machine se trouvait enl regard de la démonstration. ;

Saturnin Grandmaison ne cessa pas de suivre de son lit le travail de la copiste, et un éclair de joie jaillissait de sa prunelle à chaque feuillet qui s’ajoutait aux feuillets déjà terminés.

Le soir, Valentine revint chez elle; son père était trèscalme, les refrains d’oiseau de la gentille fleuriste l’avaient assez égayé pour qu’il perdît la conscience du temps écoulé depuis le départ de sa fille.

Huit jours se passèrent ainsi; encore quelques heures , et Valentine arrivait à la fin de sa tâche. Une visite im-

portante dans l’intérêt du grand ouvrage de son mari appelait ce soir-Là M"’*^ Grandmaison hors de chez elle. Avant de sortir, elle dit à Valentine : — Vous serez sans doute partie quand je reviendrai. Prenez ce portefeuille, c’est un souvenir ; j’y ai mis cent francs , mais je ne me crois pas quitte envers vous.

— Ah ! Madame, reprit Valentine, si je me suis trouvée capable de faire ce travail, n’est-ce pas à vous que je le dois?

Mn'<= Grandmaison embrassa l’intelligente copiste , elle installa sa servante au chevet du paralytique, et partit pour aller faire sa visite obligée . Le malade s’endormit doucement, et Valentine reprit sa place devant le bui'eau.

Il lui importait de terminer sa copie le soir même , car sa voisine Berthe s’était engagée à aller travailler en journée à compter du lendemain ; or, la fleuriste partie, elle ne connaissait personne qui lui inspirât assez de confiance pour lui remettre le soin de la remplacer auprès de son père.

Le jour baissait; elle pria Catherine, la servante, d’aller chercher une lampe allumée.

Catherine s’empressa d’apporter la lampe; mais au moment où elle la posait sur le bureau, elle lit un brusque mouvement et la lampe se renversa.

Valentine étouffa un cri de stupeur quand Catherine mit sur pied, la lampe, qui ne s’était pas complélementéteinte.

— Qu’y a-t-il? demanda Catherine; ai-je donc causé un dommage?

— Vous avez gâté plusieurs pages du manuscrit , et la nuit tout entière me suffirait à peine pour réparer cet accident.

— Quel malheur! mais c’est la faute de monsieur.

— De' monsieur? ^’épéta Valentine, qui ne pouvait accepter cette excuse invraisemblable.

— C’est positif. Mademoiselle; figurez-vous que, la clarté de la lampe tombant sur son lit, j’ai cru le voir remuer; alors, vous comprenez, le saisissement...

— Je comprends et je ne vous en veux pas. . . j’en serai quitte pour recopier les feuilles gâtées.

— Vous allez donc passer la nuit ici, pauvre demoiselle !

— Impossible ; la voisine qui garde mon père a besoin de sa nuit pour dormir, et je ne puis le laisser seul.

— Alors je ne vois qu’un moyen d’arranger cela. Monsieur dort , c’est un grand bonheur pour nous ; emportez chez vous le cahier endommagé, et si vous ne pouvez le rapporter demain matin , renvoyez-le d’assez bonne heure pour que je puisse le remettre à sa place dans le tiroir où vous avez l’habitude de serrer vos papiers.

La copiste approuva l’idée de Catherine , prit avec le manuscrit quelques feuillets de papier blanc, fit du tout un rouleau qu’elle cacha sous son mantelet; puis elle partit après quelle eut enfermé le travail terminé dans le tiroir indiqué par la servante.

Le malade continuait à dormir immobile et rigide sous ses couvertures. 'La suite à une prochaine livraison.

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