Tome XLlIl. — Janvier
les marchés de l’Europe ainsi que dans les comptoirs du nouveau monde. On vit souvent le même jour une caravane de mulets chargés de soieries fabriquées chez Miguel Moreno faire sonner ses clarines sur la route qui conduit à la frontière de France, tandis qu’une autre cargaison de la même provenance , mais destinée à quelque pays d’outre-mer, se dirigeait vers la Méditerranée, par VAÎameda, cette magnifique avenue de palmiers et de grenadiers qui relie Valencia au port de Grao.
Né simple artisan, Miguel Moreno était demeuré le premier ouvrier de sa fabrique, môme quand l’âge avancé et la fortune acquise l’eurent autorisé à prendre du repos. Né fils de maître, Gildas Moreno supposa que la fortune créée par son père le dispensait de tout labeur, quelles que fussent les aptitudes de son intelligence et les forces de son corps. L’excessive indulgence de sa mère, qui trouva toujours un motif d’excuse pour ce penchant à la paresse, et la complicité des valets, intéressés à encourager les vices que l’oisiveté fait naître, préparèrent pour ainsi dire sourdement la ruine de l’opulente maison dont Gildas fut l’héritier indigne.
L’incapable venait d’atteindre à peine l’âge de sa majorité quand il perdit ses parents. Il ne fut pas insensible au double malheur qui venait de le frapper ; les dernières recommandations de son père 1 émurent au contraire à ce point qu’il se sentit d’abord comme transformé moralement. Il promit au mourant d’employer tous les efforts de son intelligence et toute l’activité dont une volonté sincère le rendrait capable, pour conserver les bonnes traditions dans la fabrique et l’honorabilité du nom paternel au dehors.
Cette promesse, qu’il devait oublier un jour, il avait pris la ferme résolution de la tenir quand il la fit, devant
Dieu, à son père et à lui-même. Sa conduite, durant la première année, donna lieu d’espérer qu’il y serait fidèle, car les choses marchèrent comme par le passé dans la fabrique. Elle était, il est vrai, montée de telle sorte, qu’il sulfisait de laisser les rouages se mouvoir librement pour que leur jeu continuât à produire ses fructueux effets.
Son rôle de chef de maison lui était, d’ailleurs, rendu facile par le dévouement et l’expérience des divers contremaîtres vieillis dans la fabrique, et qui avaient su mériter la confiance de son père. Gildas, qui n’aurait pu résoudre la moindre question de détail, se résigna sagement d’abord à prendre, en toute circonstance, conseil des vieux serviteurs de Miguel Moreno ; ainsi, soit qu’il s’agît d’acheter, de vendre, d’expédier une commande ou d’en refuser la livraison , il les consultait et décidait toujours dans le sens de leur opinion.
Par suite de cette bonne entente entre le maître et les chefs d’atelier, les comptes de fin d’année , de même que sous l’administration du défunt, accusèrent un accroissement de bénéfices. Au lieu de faire honneur de ce succès à l’activité intelligente de ses auxiliaires, l’orgueil de Gildas n’hésita pas à s’en attribuer le mérite. C’était à la fois se rendre coupable d’une grande injustice et commettra une grave erreur, puisque, loin de pouvoir aider par luimême à sa fortune, il ne pouvait que la compromettre.
Dispensé de ses propres devoirs, si bien remplis par les autres, sa chère oisiveté l’avait insensiblement ramené à ces vices coûteux qui furent le déshonneur de sa jeunesse. Le droit, qu’on ne pouvait lui contester, de puiser à discrétion et sans prévoyance dans la caisse que son père lui fermait souvent autrefois, lui fit naturellement beaucoup d’amis nouveaux et lui rendit les anciens et dangereux compagnons de débauche que sa fugitive résolution de sagesse avait éloignés de lui pendant les premiers mois de son deuil. Les uns et les autres s’attachèrent au jeune héritier comme à une proie, et, pour l’exploiter plus librement, ils intéressèrent sa vanité à se séparer des braves gens qui pouvaient croire que les services rendus leur donnaient le droit de remontrance. Gildas, mal conseillé, s’empressa de saisir le premier prétexte pour s’affranchir de l’entourage utile que ses flatteurs lui représentaient comme une humiliante tutelle. Le personnel de la fabrique fut entièrement changé ; les procédés de fabrication le furent-aussi ; sous la direction de contre-maîtres moins habiles et moins consciencieux que les premiers, la maison Gildas Moreno ne livra plus à ses nombreux correspondants que des produits également inférieurs sous le rapport de la qualité et de la main-d’œuvre. Les marchandises non acceptées furent renvoyées à l’expéditeur. Afin d’essayer de rétablir l’équilibre entre les profits vainement espérés et les pertes effectives, Gildas osa appeler la fraude à son aide, ce qui acheva de discréditer la maison. Si l’on ajoute à ces causes de ruine une crise commerciale que le prévoyant Miguel Moreno eût supportée sans fléchir, mais à laquelle son fils devait succomber, on comprendra comment il se trouva un jour chassé par autorité de justice de sa maison , où il ne laissait en partant qu’une caisse entièrement épuisée par ses folles dépenses et ses pertes au jeu.
Éconduit par ceux qui avaient vécu à ses dépens, trop fier pour se mettre au service d’un maître, incapable de faire œuvre de ses doigts pour vivre, et honteux de montrer sa misère à ceux qui avaient abusé de son opulence , il sortit furtivement de la ville, n’emportant que les habits qu’il avait sur le corps. Le fugitif, qui marchait sans but, arriva au bourg de Grao, où la nécessité de payer son gîte et son souper le contraignit d’échanger contre un vêtement de moindre valeur celui qu’il portait. Cette res-
source lui permit de subvenir pendant quelque temps aux premiers besoins de la vie. Ce temps passé, Gildas ne se voyant, au delà, aucun moyen d’existence, s’indigna à la pensée de mendier son pain , bien qu’il fût d’un pays où la mendicité, autorisée par les mœurs, est respectée par les lois. Dans l’impossibilité où il se trouvait de satisfaire un jour de plus aux exigences de son hôte , il quitta un matin la modeste hôtellerie de Grao, comme il avait quitté quelques semaines auparavant sa belle fabrique de Valence.
Il n’avait nullement l’intention de revoir le toit paternel; le chemin qu’il prit fut cependant celui qui devait l’y conduire. Arrivé en vue d’une des portes de la ville, il tomba épuisé, non de fatigue, mais de besoin, et, croyant mourir, il s’endormit.
Un brave homme , nommé Nugnés Calvalos , qui conduisait une petite charrette pleine de balais qu’il allait vendre à Valence, passa par là au jour naissant : il aperçut le malheureux étendu sur le sol et dont les faibles soupirs annonçaient le pénible réveil. L’homme à la charrette arrêta sa mule et vint au secours de Gildas, qui n’était pas un inconnu pour lui. Non-seulement la maison Moreno avait fait, de longue date, partie de la clientèle de Nugnés Calvalos, mais ce dernier était resté l’obligé de feu Miguel, qui, l’ayant vu tout enfant laborieux et capable, lui avait généreusement facilité les moyens de s’établir.
Un moment après la rencontre que nous avons dite, le mourant était relevé, puis ranimé par quelques gouttes du vin que contenait la gourde suspendue à la ceinture du marchand de balais. Il avait pu, avec l’aide de celui-ci, se hisser dans la charrette; la mule tourna bride, et son maître, se résignant à manquer la vente ce jour-là, ramena chez lui le fils de son premier client.
Ce n’était pas un grand commerce que celui de Nugnés Calvalos : il suffisait seulement à faire vivre lui, sa mère et sa vieille mule. Dans ce pays, où les instruments de propreté sont considérés, surtout chez le petit monde , comme des objets de luxe, il est rare que l’emploi trop souvent répété du balai exige un remplaçant. De là le résultat parfois insignifiant des voyages du marchand à la ville. Cependant il ne s’effraya pas du surcroît de dépense qu’allait lui occasionner la présence d’un pensionnaire à titre gratuit, que la reconnaissance lui faisait un devoir de recueillir.
Quand Gildas, revenu tout à fait à lui, mais encore bien faible , se vit à table devant Voila podrida fumante que la mère avait préparée, il dit à Nugnés :
— Devrais-je accepter votre hospitalité, moi qui ne sais pas si je pourrai jamais la payer?
— Votre père a payé pour vous, répliqua vivement son hôte. Je sais le compte de ce que je lui dois pour mon établissement ; ainsi, faites ici comme vous feriez chez vous; je vous préviendrai quand nous serons quittes.
Six mois se passèrent durant lesquels Gildas, ne pouvant plus avoir pour tuer le temps ni les défis au jeu', ni les occasions de débauche , se fit un moyen de distraction du métier de Nugnés, qui était à la fois marchand et fabricant de balais; d’abord apprenti inhabile, l’héritier de Miguel Moreno prit si bien goût au travail, qu’un jour son hôte émerveillé put lui dire :
— Associons-nous ; car je craindrais de vous avoir pour concurrent.
— Mais, objecta Gildas, qui commençait â savoir calculer, le bénéfice est déjà si faible pour un seul! jugez combien la part de chacun sera maigre quand nous serons deux à la partager.
— Je crois plutôt qu’il y aura double profit pour vous et pour moi. Tandis que vous travaillerez ici, prés de ma mère , je pourrai prolonger mes voyages et me créer de nouvelles pratiques dans les villes où la nécessité de ne
M ASL\ iHT ’j ÜKESQ I E .
faire que de courtes absences ne me permettait pas d’aller offrir ma marchandise. Rien ne coûte d’en essayer ; si nous ne réussissons pas, il sera toujours temps de nous séparer.
Gildas Moreno etNugnès Calvalos ne se séparèrent pas.