LA FÊTE DU MONT BEUVRAY
•( SAONE-ET-LOIRE ).
Sur le plateau du mont Beuvray, où sont des vestiges de pierres celtiques et des traces de la domination romaine (’), un grand nombre d’habitants des environs viennent, chaque année , le premier mercredi de mai, pour y accomplir des vœux, se livrer à diverses pratiques religieuses, et aussi pour se divertir. Le matin, les femmes vont faire leurs dévotions à différentes fontaines d’où
0) Des archéologues ont pensé que le plateau du Beuvray était l’emplacement de l’ancienne Bibracte, que d’autres placent à Autun.
sortent des ruisseaux limpides; elles laissent tomber au fond des sources, comme offrandes, des œufs et quelque menue monnaie. Ensuite elles vont prier au pied de la croix érigée, le 10 septembre 1851 , par la Société archéologique, sur remplacement d’une chapelle dédiée autrefois à saint Martin, qui évangélisa le pays en 876. Là, elles déposent des fleurs et leurs jarretières, dans l’espoir
de conjurer ainsi la fièvre : les hommes passent derrière leur épaule une baguette de coudrier.
Jadis, c’était une foire en même temps qu'une fête : on y vendait de nombreux troupeaux de moutons. Aujourd’hui, on y mêle seulement les divertissements aux actes pieux.
Vers les dix ou onze heures on allume des feux et on fait cuire des victuailles, surtout des œufs au lard. La cha-
leur de ces foyers n est pas d’ailleurs à dédaigner sur u plateau qui a 810 mètres d’altitude et où l’air est très vif encore au commencement de mai. Les arbres, penché un peu comme au»hord de la mer, témoignent des lutte fréquentes qu ils ont à soutenir contre les vents. Dés 1 ■veille, des chars à bœufs ou des charrettes à âne
des tonneaux de vin et de bière qu’on tire
la canelle, sans les descendre des voitures dételées; tout auprès sont des tentes et des tables qu’on ne voit jamais désertes. Les plus riches habitants arrivent dans des chariots enguirlandés , attelés de bœufs dont le joug est décoré de rameaux de feuillage. La famille et les invités sont placés sur ces chars primitifs, qui servent à l’exploitation des terres, et qu’en ce jour solennel on pourrait
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comparer aux chars mérovingiens. On a eu soin de se pourvoir d’opulentes provisions et des vins des meilleurs crus, et l’on dine sur l’herbe tà quelques pas des joyeux couples de jeunes gens qui dansent au son des cornemuses.
Les garçons et les filles qui viennent pour la première lois au Beuvray portent des rubans attachés au côté.
Il y a une trentaine d’années , les familles nobles des environs se mêlaient aux paysans, et la fête avait un caractère particulier qu’elle a perdu.
Un autre usage, moins regrettable, était de se diviser par bandes et de se battre. Les habitants d’un côté de la montagne, ne vivant que dans les bois, ont un caractère plus sauvage et des formes plus grossières que ceux qui habitent de l’autre côté ; de là naissaient des rivalités traditionnelles. On est aujourd’hui plus enclin à la paix; ces rixes sont fort rares.
HISTOIRE
d’un homme QU! n’a JAMAIS RIEN VU.
Suite. — Voy. p. 2, iO, 30, 37, 42, 57, 82, 98, H8, 133.
— C’est singulier, et vraiment je n’y comprends rien, me dit Soufflanbise; j’éprouve une telle impatience de l’installation près de nous de votre ami Valentin, que souvent la nuit je n’en dors pas. Je ne l’ai pourtant jamais connu que par vos récits; et peut-être, lui et moi, quand nous nous serons vus, n’éprouverons-nous qu’antipathie l’un pour l’autre. Mais votre amitié pour lui est devenue, à tous ici, contagieuse. Et qui sait cependant si vous-même, en le revoyant, vous retrouverez en lui le Valentin d’autrefois? La vie a de si étranges métamorphoses, qu’en fait de changements, on peut s’attendre à tout d’un homme qui a subi l’influence de tant de climats.
— Sans doute; mais la vie n’a fait que développer, mûrir et améliorer Valentin. J’ai suivi d’année en année, dans ses lettres, la marche de son esprit. D’ailleurs, s’il n’était resté fidèle aux instincts de l’enfance, aux sentiments de la jeunesse, songerait-il à revenir ici? Oh! mon souci n’est pas de prévoir en quelle disposition morale il reviendra ; c’est de savoir s’il reviendra. Ce golfe de Bothnie et cette Laponie me font peur.
— J’ai rêvé, disait Florine , qu’il était de retour et qu’il nous apportait une cargaison de fourrures.
— Oh! s’écriait Albert, le plus jeune de nos fils, s’il nous rapportait un petit renne vivant !
Enfin, de toutes les manières et à toute occasion, nous ne parlions que de Valentin.
Nos enfants lui devaient d’être tous très-forts en géographie. 'Depuis des années nous le suivions sur la carte dans tous ses voyages, et même quelquefois nous lui en supposions qu’il ne faisait point. Il est si aisé sur le carton de parcourii’ les terres les plus infranchissables ! Mais ce besoin d avoir toujours, à cause de lui, des cartes sous les yeux, n avait fait qu augmenter depuis que nous le supposions dans cette étrange Laponie.
Plus le temps approchait ou nous devions le voir revenir, plus nous étions disposés à l’inquiétude sur son compte.
Et, de fait, nous touchions à la fin de novembre, et les nouvelles continuaient de nous faire défaut.
Comment au moins ne montrait-il pas quelque empressement à connaître le résultat de mes démarches pour lui trouver un asile? C’est là surtout ce que vingt fois par jour je me demandais,
Aussi, quels cris de joie éclatèrent lorsque eut lieu ce que je vais dire !
Le facteur ne passait chez nous que vers midi ; mais il arrivait souvent qu’ Alain, maintenant grand.garçon, allait, pour me faire plaisir, dès six heures du matin , au bureau de poste, éloigné de quatre kilomètres, et nous en rapportait les lettres et les journaux; il mettait d’ailleurs à profit ces courses pour les commissions de sa mère.
Un matin donc, je vois Alain accourir à toutes jambes, élevant en l’air une lettre avec des démonstrations folles,' et je l’entends qui s’écrie : De Suède ! de Suède !
Oh ! si je l’avais pu, comme j’eusse couru moi-même au-devant de cette lettre ! Je fis quelques pas cependant ; j appelai Florine; les enfants en deux bonds sautent chez Soufflanbise. Nous voilà tous réunis, haletants; j’ouvre la lettre et je iis d’une voix émue :
Kautokeino, 4 septembre,
« Mes amis ,
» Au moment où vous recevrez la présente , je serai probablement sous terre; ne vous effrayez pas, il ne s’agit que d un hivernage en Laponie; car j’y suis, dans ce pays gelé, je m y plais,- et je compte y passer l’hiver après y avoir passé une partie de l’été.
» Ceci vous fait comprendre tout de suite que je n’ai eu, jusqu ici du moins, qu’à me louer de ce voyage polaire.
» Que direz-vous pourtant du projet de terminer ma carrière d’excursioniste par un séjour d’hiver en Laponie, dans ce village impossible de Kautokeino?
» Je vous dois, à cet égard, une explication. Depuis vingt ans j’ai navigué sur toutes les mers , sur tous les fleuves ; j’ai couru presque tous les chemins du monde , emporté sans repos d’un continent à l’autre. Je crains d’avoir perdu complètement, dans ces voyages, l’habitude et même la possibilité de la vie sédentaire. Je veux la reprendre ici, et la reprendre de manière d’abord à ne m’en pouvoir dédire de toute une saison, et de manière aussi à ce qu’ensuite je ne puisse manquer de me trouver bien partout.
» Un hiver chez les Lapons, quelle préparation à la vie encasée !
» Et puis, ayant visité notre planète en plusieurs points de l’équateur, je ne suis pas fâché de l’entrevoir en ses régions polaires.
» Ah! mes amis, quel spectacle que celui de cet interminable jour où l’on voit un soleil immense rouler pour ainsi dire sur le sol en faisant incessamment le tour de l’horizon. A midi il se soulève un peu, et s’abaisse légèrement à minuit, mais sans disparaître... Quels effets de lumière! et quel encjiantement sur ces maigres et pauvres et dénudés paysages!... J’aurai dans quelques mois le spectacle contraire : celui d’une nuit éternelle...
» Mais réservons tout cela pour nos causeries du prochain hiver, que je compte passer non plus chez les Lapons, mais au milieu de vous, chers amis.
» Je ne demande pas où tu en es de tes recherches pour me trouver une cabane et un champ ; je suis sûr qu’en ce moment même tout est déjà prêt et que notre vieille amitié t’aura fait faire quelque miracle.
» D’ailleurs, tout me sera bon, pourvu que j’aie au village natal un petit coin avec un toit sur la tête, pas trop éloigné du tien.
» Malheureusement, il est douteux que je puisse partir d’ici avant la fin d’avril.
» Il ne faudrait donc pas m’attendre avant la première quinzaine de juin.
« Ce petit- retard m’afflige et t’affligera ; mais il faut ex- j cnser un voyageur qui, faisant sa dernière promenade, la prolonge de quelques instants. D’ailleurs, il y a ici force majeure.
»01i! oh! oh! quel pays, et combien je vous réjouirai tous quand je vous ferai le portrait de mes hôtes !
» Je dois aujourd’hui vous affirmer seulement que ce sont d’assez innocentes, je veux dire d’assez inoffensives créatures.
» Si je vous racontais comment je suis logé, couché, régalé , vêtu , éclairé , blanchi , vous ririez d’abord aux éclats, et puis vous seriez pris de commisération; rassurez-vous, les vrais voyageurs ont le don précieux d’être toujours un peu du pays qu’ils visitent. Votre ami Valentin est devenu à moitié Lapon. J’ai eu toute ma vie horreur de la fumée, et voici que je m’y habitue à Kautokeino !
» Je ne suis pas venu ici seul, mais je vais y rester seul. Un voyageur hollandais rencontré en Suède m’a accompagné en Laponie; mais il retourne à Stockholm et de là dans son pays; c’est à lui que je confie cette lettre pour qu’il vous l’expédie de Suède.
» Mes instructions , prières et recommandations pour l’arrangement de ma cabane restent telles que tu les as reçues ; je n’y veux rien modifier. D’ailleurs, je laisse cet établissement entièrement à ta discrétion, prenant l’engagement de tout approuver.
» T’ai-je dit que, pour ne pas trop rompre avec mes habitudes de locomotion, je me propose d’avoir cheval et voiture? ah! ah ! il faudra bien que tu te promènes avec moi.
» Fais en sorte, par conséquent, qu’avec la maisonnette il y ait écurie et remise.
» Maintenant , te dirai-je avec quelle impatience et quelle fièvre j’aspire après le moment où je pourrai te revoir; où je pourrai connaître et embrasser ta femme ainsi que tes chers enfants; où je pourrai, enfin, serrer la main cordialement au vieil ami Soufflanbise dont tu me parles si bien et dont je me fais chaque jour un portrait nouveau? Ne serait-ce pas un gros petit bonhomme à visage farouche, avec des yeux pleins de vivacité, de douceur et de tendresse? C’est ainsi souvent qu’est faite la vraie bonté , celle qui se cache et se fait un peu sauvage.
» Enfin , avant dix mois, je pourrai refaire ce portrait d’après nature.
» En attendant ce jour, le plus désiré qu’il y ait eu dans ma vie, je vous embrasse tous du fond du cœur, chers et bien chers amis. — A moins de quelque malencontre dans ce royaume ou plutôt dans cet enfer du froid, comptez sur moi vers le milieu de juin. »
C’étaient de bonnes nouvelles, puisqu’il se portait bien , puisque son voyage s’accomplissait au mieux et que rien n’était changé dans ses résolutions ; mais ce retard d’un mois empêchait que notre joie ne fût complète. Nous n’étions qu’ en décembre, et nous devions attendre encore six mois!...
Tant de choses, en six mois, pouvaient encore survenir ! Mais comment s’était-il fait que sa lettre eût été trois mois à nous parvenir? C’est un point que seul le voyageur hollandais eût pu nous expliquer.
Peut-être des mésaventures étaient survenues à ce voyageur ; et qui pourrait dire que des retards du même genre ne remettraient pas encore le retour de Valentin ?
Nous en eûmes, sur cette lettre, pour huit jours de commentaires.
Soufflanbise était tout heureux de penser que bientôt il serait édifié par Valentin sur la situation générale du monde et sur son excès de population.
Les enfants et leur mère continuaient de rêver aux raretés que rapporterait le voyageur ; et moi j’étais d’avance tout au plaisir de le revoir et de lui raconter, en retour de ses récits de voyage, le détail de tout ce qui s’était passé au pays depuis son départ.
Il serait plaisant qu’un reste-en-place comme moi pût intéresser un court-le-monde tel que lui.
Autrefois, Valentin et moi nous étions d’accord sur tous les sujets importants; continuerait-il d’en être de même?
Tant voyager n’est pas sain à tous les esprits. Mais Valentin , au physique , au moral , semblait destiné aux courses incessantes. Son cerveau, comme tout le reste de son organisme, se délectait dans la translation.
Qu’éprouverait-il en se retrouvant dans la maison de sa mère ?
A quoi s’occuperait-il dans cet ermitage? Ne serait-il pas repris quelque jour du désir de se remettre en route?
Voilà quelles étaient nos pensées à cette heure même où le malheureux Valentin était englouti sons la neige et les glaces dans une nuit éternelle.
La suite à une prochaine livraison.