CE ÜU’IL POUVAIT ÊTRE
Comment devons-nous nous figurer le fameux cheval de bois à l’aide duquel les Grecs s’emparèrent de Troie? I On connaît la légende dont les principaux traits sont Tournis par Homère, dans l’Odyssée; des poêles grecs dont les œuvres sont aujourd’hui perdues, Stésichore, Arctinus, Leschès et d’autres, en avaient ajouté de nouveaux, et Virgile l’a reprise à son tour dans l’Énéide.
Après dix ans de siège, Troie restait imprenable. Les Grecs, à l’instigation de Minerve, eurent recours à un dernier stratagème. Un cheval de bois de taille gigantesque, aux flancs creux, capable de contenir cent hommes, fut construit par Epeius. Dans l’intérieur se cachèrent Ulysse, Ménélas , le fils d’Achille, Néoptoléme, et l’élite des héros grecs , tandis que l’armée entière faisait voile pour Ténédos, après avoir brûlé ses tentes, et semblant
avoir renoncé au siège. Les Troïens, transportés de joie, sortirent de la ville et s’approchèrent avec étonnement de la machine que leurs ennemis avaient laissée derrière eux. i Ils furent longtemps incertains sur ce qu’ils devaient en j faire, et les héros inquiets entendaient de l’intérieur les avis donnés alentour. Reaucoup de Troïens désiraient consacrer le cheval aux dieux, dans la ville, comme un gage de reconnaissance ; mais les plus circonspects engageaient leurs concitoyens à se défier du présent de l’ennemi. Laocoon, prêtre de Neptune, manifesta son aversion en frappant le cheval de sa lance, et le son qu’il rendit fit connaître que ses flancs étaient creux. Mais les Troi'ens négligèrent cet avertissement. Laocoon, victime de la colère des dieux hostiles à Troie, mourut misérablement avec ses deux fils : ils furent étouffés par deux serpents sortis du sein des flots. Cet effrayant spectacle et les perfides conseils de Sinon , traître que les Grecs avaient à dessein laissé sur le rivage, déterminèrent les Troïens à traîner la fatale machine dans leurs murs. Ils le firent en triomphe et avec une joie tumultueuse. La nuit suivante, tandis qu’ils s’abandonnaient à leurs transports. Sinon alluma le feu qui devait servir de signal aux Grecs à Ténédos, et ouvrit les verroux du cheval de bois, d’où descendirent les guerriers qui y étaient enfermés. La ville, attaquée à la fois au dedans et au dehors, fut entièrement saccagée et détruite; ses héros, son peuple, furent massacrés ou réduits en captivité.
Tel est, résumé en peu de mots, le récit des poètes. Les monuments antiques où est représentée la prise de Troie ne peuvent nous être d’aucune aide, si nous cherchons à nous former une idée précise de la construction d’Epeius. Dans quelques bas-reliefs et sur des pierres gravées, on voit le cheval de bois, grossièrement ou naïvement dessiné , quelquefois fixé sur une planche à roulettes, et tout semblable à un jouet d’enfant. Ces ouvrages sont de bas temps et peu importants pour l’art. 11 y avait à Athènes, sur l’Acropole, un colosse de bronze qu’on appelait le cheval Durkn, ce qui veut dire le cheval de bois : on voyait sortir de ses flancs des héros de l’Attique que l’orgueil athénien se plaisait à compter au nombre des vainqueurs de Tro>ie. Le piédestal existe encore, et porte même une inscription qui fait connaître les noms de Chérédéme qui l’avait consacré, et de Strongylion qui était l’auteur du colosse. Nous ne savons rien de plus sur le cheval Durien ; mais quand bien même il nous aurait été conservé, œuvre conventionnelle plus habilement exécutée, mais d’une manière aussi simple et aussi abrégée que les ouvrages insignifiants qui nous restent, il est probable qu’il ne nous instruirait pas mieux sur ce que pouvait être une œuvre pareille au temps d’Homère.
Laissons de côté la question, si longuement et si souvent discutée , de savoir à quelle époque ont été composés les poèmes qui portent le nom d’Homère. Quelque date qu’on leur assigne, il est constant qu’ils dépeignent une société arrivée à un certain degré de civilisation, d’avancement dans les arts et les industries indispensables pour l’exécution d’une œuvre telle que le cheval de Troie.
Dans l’âge décrit par Homère, il n’y avait encore parmi les Grecs, même parmi ceux de l’Asie Mineure, qui cependant devançaient ceux d’Europe , ni sculpteur habile à imiter les modèles offerts par la nature, ni statuaire en état de fondre et de jeter en moule une grande figure de métal semblable au cheval Durien; mais certainement on eût trouvé déjà des ouvriers capables d’en travailler séparément les diverses parties en les repoussant au marteau, pour les assembler ensuite. Toutefois, peut-on comparer un colosse tel que nous est dépeinte l’œuvre d’Epeius , aux œuvres de petites proportions qui représentent pour nous le
savoir-faire des artistes primitifs? Nous savons d’ailleurs que le cheval était en bois. Les héros d’Homère étaient charpentiers et menuisiers habiles. Imaginons donc une
puissante charpente que pouvaient sans peine fabriquer des hommes qui savaient construire des vaisseaux. 11 n’était pas plus malaisé de dresser une coque sur quatre po-
teaux équarris en forme de jambes, que de la renverser et d y planter des mâts; et les mêmes ouvriers, qui avaient appris des Phéniciens, sans doute, à donner à l’extrémité
de leurs navires une courbe gracieuse imitant le col flexible des oiseaux aquatiques, pouvaient aussi bien façonner, sans beaucoup d’art peut-être, le cou et la tête d’un cheval.
Par-dessus cette construction , rien n’empêche de supposer qu’ils avaient appliqué des plaques de cuivre ou même de bronze, fixées à l’aide de clous de même métal, comme celles qui revêtaient les parois intérieures du trésor de Mycénes. L’art de travailler le bronze était en grand honneur au temps d’Homère, et déjà arrivé à une assez grande perfection : on savait aussi forger, polir et tremper le fer pour en faire des outils et des armes. On étendait l’or en couche légère sur d’autres métaux, aussi bien que sur le bois, la corne ou l’ivoire. Il est donc possible que le harnachement du cheval ait été imité par ce moyen, à moins qu’on ne lui eût passé dans la bouche un mors de bronze, et autour du cou des rênes de cuir découpé et teint, comme chacun apprenait à en faire pour son usage.
Pour qui voudrait pousser jusqu’au bout cette analyse, les poèmes d’Homére et les témoignages conservés par les écrivains postérieurs fourniraient, on le voit, les éléments suffisants d’une étude pleine d’intérêt sur l’industrie de l’âge homérique.