UN SOLITAIRE CONTEMPORAIN DE LA THÉRAÏDE
CHEIK SELTM.
La légende chrétienne est remplie de pieux personnages qui ont passé leurs jours dans un exil volontaire, loin des lieux habités; tels le prophète Élie, saint Antoine, saint Hilarion, sainte Marie Égyptienne, et tant d’autres. La plupart de ces solitaires ont poussé l’esprit de mortification jusqu’à martyriser cruellement leur corps; quelques-uns, vivaient entièrement nus, comme on nous peint saint Jérôme; le cardinal Baronius raconte que saint Siméon Stylite est demeuré plus de quatre-vingts ans debout sur une colonne. Les contrées préférées de ces anachorètes furent les montagnes de la Syrie et les déserts de la Thébaïde dans la haute Égypte.
Bien que la retraite au désert puisse trouver une explication suffisante dans les persécutions dont les chrétiens des premiers siècles furent l’objet, et surtout dans le dégoût du monde que devait inspirer aux âmes élevées le spectacle de la société romaine durant la décadence , de pareilles vocations ne laissent pas de nous paraître aujourd’hui étranges. Pourtant, la pratique de la vie érémitique n’a point cessé. Aux lieux mêmes qui virent ces exemples devenus célèbres dans l’hagiographie chrétienne, il y a toujours eu , il existe encore de nos jours des solitaires.
Dans un voyage en Égypte, au commencement de 1859, j’en ai vu quelques-uns, et même le plus fameux de tous : Cheik Selim, dont la renomnqée s’étend du Delta jusqu’aux cataractes. C’est notre rencontre avec ce dernier que je veux raconter.
C’était à une centaine de lieues au delà du Caire, vers Farchout. Nous avions le matin tué un petit crocodile d’un mètre et demi de longueur qui fuyait à travers les oseraies du rivage, et nous étions très-fiers de notre capture. Le soleil touchait déjà l’horizon, lorsque notre dahabieh jeta l’ancre devant une plage sablonneuse.
Bien qu’il se fit tard , la nuit succédant sans transition au jour sous ces latitudes, l’empressement de nos matelots nous porta à ne pas différer la visite que, dansTeur ferveur, ils voulaient faire au saint homme. Depuis midi, ils avaient revêtu leurs plus belles robes et roulé autour de leur tête des turbans d’une entière blancheur; en un mot, ils avaient mis leurs habits, non du dimanche, mais du vendredi; le vendredi étant, comme on sait, le dimanche des musulmans. Chacun d’eux s’était muni d’une offrande.
Au bout de quelques minutes de marche dans les sables.
nous arrivâmes au bord d’une sorte de trou circulaire au fond duquel se tenait accroupi, devant un /eu de roseaux, un homme tout nu. Il se chauffait de fort près, car nous étions en janvier et la soirée était froide.
Les matelots descendirent à la file dans l’enceinte , le reïs ou capitaine en tête, et, s’approchant avec respect, ils baisèrent dévotement les mains de l’homme accroupi, qui causait avec trois ou quatre individus proprement vêtus de grandes robes, et assis sur le premier gradin de cette espèce de 'cirque, dont les talus élevés formaient un abri contre la bise.
De taille athlétique, les cheveux crépus et déjà grisonnants, le corps noir de crasse et de fumée, les jambes excoriées par le feu. Cheik Selim abandonnait ses mains tannées aux hommages des matelots, et répondait à leurs compliments par un salam! plein de dignité. Chacun, en passant, lui remettait son offrande : le re'is donna un grand sac de tabac; les autres, de l’argent, des pièces d’étoffe, ou quelques menus objets. Mais le solitaire voulut une robe ; aussitôt, un jeune matelot se dépouilla de la sienne, une jolie robe blanche, vraiment, agrémentée de broderies. Cheik Selim en fit cadeau à l’un de ceux qui lui tenaient compagnie. Les assiduités de ces fidèles croyants ne nous parurent pas absolument désintéressées ; comme tous les courtisans , les visiteurs habituels de l’ermite devaient vivre à ses dépens, c’est-à-dire aux dépens des pèlerins.
Nous regardions d’en haut cette scène qu’éclairait la blanche flamme des roseaux. Quels motifs avaient pu déterminer l’homme que nous avions devant les yeux à embrasser un pareil genre de vie? On raconte qu’il a été fou, qu’il l’est encore. Son nom de Selim, qui signifie « innocent », vient sans doute de là. Les musulmans professent un grand respect pour la folie, qui leur semble être une marque de sainteté. Un malheureux a perdu la raison :
« C’est que son esprit est au ciel », disent-ils. La plupart des santons célèbres ont été des hommes frappés de démence, et leur renommée a grandi par les extravagances qu’ils ont faites. A l’époque de la guerre de Crimée, un santon qui se tenait à une des portes du Caire passait pour s’en aller chaque nuit, sur un cheval ailé, combattre les Russes. Le vice-roi lui fit présent d’un magnifique cheval. Le santon renvoya le lendemain au palais le pauvre animal éreinté , fourbu , preuve évidente de la rude campagne qu’il lui avait fait faire la nuit précédente contre les Infidèles. La foule cria au miracle.
Cheik Selim était donc simplement un insensé. Involontairement, je comparais ce fakir indécent et malpropre aux simples croyants que nous avions souvent aperçus faisant la prière au bord du fleuve, après les ablutions prescrites, et dont l’attitude m’avait si vivement frappé. Soigneusement vêtus pour l’accomplissement de l’acte religieux, un tapis sous leurs pieds afin d’éviter toute souillure, ils paraissaient abîmés dans la contemplation de la souveraine grandeur, et rien ne pouvait détourner leur attention. Quelle dignité dan» le maintien ! Comme on sentait en eux la force d’une foi profonde ! Et quelle différence avec cet être plus voisin de la brute que de l’homme!...
Cependant le reïs avait demandé une prière et du beau temps pour le reste de notre voyage. Cheik Selim, tournant alors la tête de notre côté , nous fit inviter à descendre. J’avoue que mon premier mouvement fut de m’en aller; la cérémonie du baise-main se présentait à mon imagination avec force détails repoussants que j’avais eu le temps d’apercevoir ou de deviner ; mais mon compagnon voulut voir de plus prés, et je le suivis, tout en me tenant à une distance prudente.
Nous pensions en être quittes pour quelques piastres turques, lorsque tout à coup le solitaire nous fit demander le poulet qui était à la broche pour notre souper. L’un des matelots , peut-être celui qui avait révélé à Selim ce détail, s’offrit aussitôt pour l’aller chercher à la barque. Pendant que l’assistance entière affectait de s’extasier sur la faculté divinatoire du saint homme, celui-ci souriait béatement, à la pensée de se régaler avec, ses fidèles ; car la loi de Mahomet, sévère contre le vin et la viande de porc, ne défend point le poulet rôti.
Mais nous étions loin de compte. L’air frais de la nuit, l’heure avancée, avaient aiguisé notre appétit, et nous n’inclinions nullement à faire le sacrifice de notre souper.
— Quoi! pour un poulet? dira-t-on.
— Certes! sur le Nil, en face du désert, quand il est neuf heures du soir et qu’on a tué un crocodile le matin, un poulet est chose sérieuse.
Nous refusâmes donc, et même avec une nuance d’impatience hautaine, comme des particuliers pressés de montrer qu’ils ne partagent point la croyance commune. — = A dire vrai, cela n’était ni nécessaire, ni bienséant. Pourquoi froisser ainsi ces braves gens dans leur foi? Quel droit aurions-nous, après cela, de réclamer pour nous une tolérance que nous ne savions pas pratiquer à l’endroit d’autrui? Les hommes sont bien partout les mêmes.
Nos matelots semblaient profondément scandalisés de la réponse. Refuser un poulet à Cheik Selim ! Queîle impiété ! quelle imprudence surtout ! Un saint personnage qui commande aux vents et à l’orage, sait brider les chacals et traverse le Nil sur le dos des crocodiles !...
Nous les laissâmes à leur étonnement, et après avoir fait remettre quelques pièces d’argent au solitaire par le drogman, nous reprîmes le chemin de la barque.
On remit à la voile pendant que nous soupions, la station où nous devions passer la nuit n’étant plus qu’à deux heures de marche. Nous étions encore à table, lorsque nous sentîmes que la barque oscillait assez fortement ; en même temps, un grand bruit s’élevait sur l’avant. Comme nous sortions afin d’en savoir la cause, nous vîmes le drogman aux prises avec l’équipage. Le vent s’était élevé tout à coup ; il secouait la barque dont la grande voile était déjà à moitié déchirée, tandis que les vagues venaient frapper avec violence le long du bord. Les matelots, au lieu de chercher à parer le danger, criaient tous à la fois que c’était une punition du ciel, que Cheik Selim nous envoyait cette tempête pour se venger de nous. Bref, nous nous trouvions en présence d’une véritable révolte, et cela au moment d’un danger qui pouvait devenir sérieux.
Heureusement notre drogman, Antoine Risgala, était un chrétien de Syrie, très-brave de sa personne et qui ne s’étonnait pas facilement. Il alla chercher sa courbache; mon compagnon avait déjà saisi son fusil.
— Restez ici. Messieurs, nous dit Antoine ; j’en viendrai à bout tout seul. Il ne faut pas avoir l’air de les craindre.
Et, sans perdre de temps, il tomba à coups de courbache sur les plus mutins. L’ordre se rétablit comme par enchantement. Le reïs s’était empressé de retourner au gouvernail , et la barque mieux dirigée reprit sa route , tandis qu’on serrait la voile afin de laisser moins de prise à la bourrasque, qui d’ailleurs ne tarda pas à s’apaiser.
— Vous voyez bien, nous disait Antoine d’un air triomphant, en montrant sa courbache, que ceci a encore plus de vertu que les sortilèges de leur vieux fou.
Je regardai la courbache. C’était une longue et épaisse cravache, souple et flexible comme un nerf de bœuf; elle était d’un seul morceau et taillée en plein dans une peau d’hippopotame.
— Savez-vous, lui dis-je, que cela doit laisser de cruelles marques sur le dos de ces pauvres diables?
— Bah! lit le. drogman en haussant les épaules; ces gens-là ont la peau si dure !
Ainsi finit ma première entrevue avec Cheik Selim. Dix années plus tard, je l’ai revu, lors de l’inauguration du canal de Suez. Il était toujours nu et accroupi sur le rivage ; seulement, à force de rester dans cette posture, ses membres s’étaient ankylosés, et l’on était obligé de le porter pour le changer de place. Toutes les misères de la décrépitude l’avaient envahi; la malpropreté autour de lui était absolument repoussante.
Cependant sa réputatien de sainteté n’avait fait que grandir. Il avait des serviteurs pour venir en aide à son impotence ; il avait même un secrétaire, ou plutôt un disciple. •
A la mort de Cheik Selim on lui élèvera, selon l’usage, un tombeau avec une petite coupole, et ce disciple s’en établira le gardien, faisant des miracles et récoltant des aumônes au nom du saint défunt dont il aura pris la survivance et se sera fait un revenu.