IX. — RÉCLAM.VTIOX PRÉVUE
La chambre de Pierre Jousselin était séparée du cabinet de travail où Valentine avait son lit par une petite pièce d’entrée servant de salle à manger. Après une nuit sans sommeil passée à se demander comment le manuscrit de son père était tombé entre les mains du mari de sa protectrice , la jeune fille , pressée de savoir en quel état se trouvait 1 intéressant malade d’esprit spontanément rendu à la conscience de lui-même, sauta à bas du lit où elle s était jetée tout habillée, et, ouvrant discrètement les portes, marchant sur la pointe des pieds, elle alla jusque auprès du lit de son père, se pencha vers son oreiller, puis se retira avec les mômes précautions : elle venait de s’assurer qu’il reposait paisiblement.
Au moment où elle traversait de nouveau l’antichambre, elle fut arrêtée par le bruit de trois petits coups frappés à
Très-éloigné des grands. centres de production. Moustiers ne pouvait que suivre difficilement le mouvement artistique de Paris; le goût y était peu changeant, et ses fabricants n’eurent guère cà lutter contre les influences extérieures ou à copier les produits des autres faïenceries. Quelques imitations très-rares des décors rouennais y furent faites cependant à une époque encore indéterminée ; ce sont les seuls spécimens sur lesquels on remarque l’emploi du rouge ; encore est-il de beaucoup inférieur à celui dont les manufactures de la vieille cité normande possédaient presque seules le secret.
Parmi les autres fabriques du midi, nous mentionnerons seulement celles de Marseille. Quelques-unes, notamment celles de Savy (placée sous la protection de Monsieur, frère du roi, comte de Provence, plus tard Louis XVIII), de Robert et de la veuve Perrin, produisirent des pièces remarquables presque toutes imitées des
Assiette de Marseille.
la porte qui donnait sur le corridor extérieur. A cette façon de s’annoncer, Valentine reconnut la jeune fleuriste et s’empressa de lui ouvrir.
— Entrez, Berthe, et parlez bas, lui dit-elle.
— Ce n’est pas moi qui vous demande, c’est une dame qui se trompait de porte ; elle a heurté à la mienne, croyant frapper chez vous.
La petite voisine s’effaça pour faire place à la dame annoncée , et rentra aussitôt chez elle.
Valentine se trouva alors en présence de M">® Grandmaison. Celle-ci s’avança brusquement, lança, en passant devant sa protégée , un regard d’indignation, et dit d’une voix où vibrait la colère :
— Je viens vous demander une explication. Mademoiselle.
Avant qu’elle eût parlé, Valentine avait déjà deviné ce qui l’amenait de si loin à pareille heure, et, le cœur affermi par l’excuse qu’elle pouvait opposer aux reproches de la femme du soi-disant inventeur, elle lui dit :
— Veuillez , Madame , passer dans ma chambre ; le bruit de nos voix pourrait réveiller mon père , et il a tant besoin de repos !
Quand la copiste fut seule avec M*"® Grandmaison, cette dernière reprit la parole :
— Vous avez, je le vois, compris le but de ma visite, puisqu’elle ne vous étonne pas : contre mon désir èt ma
Assiette de Moustiers; décor à grotesques.
— Dessins d’Édouard Garnier. —
volonté, vous avez furtivement emporté le manuscrit qui ne devait pas sortir du cabinet de mon mari.
— En effet, Madame ; mais si j’ai pu penser d’abord que je commettais une faute, je n’ai plus maintenant à m’en repentir.
Trompée par 1 attitude calme de Valentine sur le sens de ses paroles, M™ Grandmaison répliqua d’un ton moins sévère ;
Vous dites cela, sans doute, parce que, grâce à votre travail de celte nuit, vous avez réparé la maladresse de Catherine... Elle m’a raconté l’accident : une lampe lenversée sur vos pages de copie; mais ne valait-il pas mieux revenir aujourd’hui chez moi que de nous exposer aux suites terribles que peut avoir votre imprudence?
' Ces suites que vous redoutez, je ne les crains pas moi ! ’
En parlant de la sorte, Valentine pensait à son père;
I autre, uniquement occupée de son mari, continua ;
Vous ignoiez ce qui s est passé longtemps après votre départ, malheureuse enfant! Quand je rentrai, M. Grandmaison dormait encoi’e; il ne tarda pas à se réveiller, et son regard qui vous cherchait prit une expression d’anxiété en ne vous voyant plus assise devant le bu- leausur lequel vous avez l’habitude d’écrire prés de lui.
II avait hâte de savoir si votre copie était ou non terminée. Je compris son désir, et j’ouvris le tiroir où vous serriez tous les soirs votre travail, ainsi que le précieux manuscrit.
— Bien précieux, en effet! interrompit Valentine.
— Je constatai d’abord, poursuivit Grandmaison qu’il manquait un grand nombre de pages, et je ne parvins pas à trouver ce manuscrit, que le regard de M. Grandmaison réclamait avec une impatience croissante; impossible de lui cacher la vérité : il l’avait devinée à mon geste te stupéfaction et à la pâleur de mon visage. Soudain comme si l’énergique puissance de la pensée venait de galvanfser le corps, il se dressa sur son séant, et ses bras tendus vers moi, me redemandèrent, hélas! ce que je né pouvais pas lui donner. Vous comprenez ma douleur mon desespoir, mon- épouvante. Pendant que j’essayais de le calmer, Gatherine, que j’avais appelée à mon aide, m’avoua ce qui s’était passé. La commotion qui avait désenchaîné les membres de mon pauvre paralytique avait aussi cielie sa langue ; ses premiers- mots, quand la servante eut achevé son récit, furent:
— Mon manuscrit !
— Il a dit : Mon manuscrit? demanda Valentine avec un sourire légèrement ironique.
— Tu 1 auras demain, lui répondis-je; vous deviez le renvoyer ce matin; mais depuis quelques heures il souffre trop de 1 attendre , et je viens le chercher En ce moment décisif, la fille de Pierre Jousselin assurant sa VOIX pour lui donner l’accent d’une résolution inébranlable, répliqua :
-Pardonnez-moi, Madame, si je me vois forcée de vous repondre par un refus. Ce manuscrit, que vous croyez avoir le droit de me réclamer, il m’est impossible de vous le rendre.
— Impossible! répéta M”® Grandmaison, sans remarquer que la copiste lui contestait un droit; vous l’avez perdu , malheureuse !
^ — Si ce n était que cela, vous n’auriez pas longtemps a le regretter. La personne qui l’eût ramassé derrière moi saurait à qui le rapporter. Sur la première page du mémoire, votre mari a eu soin d’écrire : « Par Saturnin Grandmaison, place de la Vieille-Estrapade, n° 59. »
Puisqu il n’est pas perdu, qu’en avez-vous fait?
— Il est ici , sous ma garde. j
— Vous êtes folle ou bien audacieuse, Valentine; vous vous avouez effrontément capable de commettre un abus de confiance, un vol !
— Êtes-vous bien sûre. Madame, que ma résistance mente les noms que vous lui donnez? Je respecte en vous 1 épousé complice ou non du mensonge de son mari • mais n insultez pas en moi la fille qui défend contre vous l’œuvre de son père.
A cette accusation de mensonge portée contre M. Grandmaison, sa femme eut un geste d’emportemenf qu’elle réprima devant la fermeté du regard et l’accent irrésistiblement sincère des dernières paroles de Valentine.
Pendant que M-"® Grandmaison, suffoquée par l’émotion, attendait, haletante, que la jeune copiste lui donnât explication de ces mots : « Je défends contre vous l’œuvre de mon père », celle-ci, se reprochant le mal qu’elle venait de causer à la pauvre femme qui fut sa bienfaitrice disait en pleurant : ’
Ah! Madame, il faut que ce que je viens de vous apprendre soit bien vrai , et que ma douleur de vous l’ayoii appris soit bien profonde, puisqu’il m’inspire un vœu impie. Oui, je voudrais, au prix d’un éternel remords, qu il me fût encore possible de nier la découverte qui a rendu la raison à mon père.
Un est plus fou? s’écria M">® Grandmaison.
■ Non , Madame, il ne l’est plus depuis qu’il a vu là, sur cette table , le manuscrit que j’avais emporté hier de chez vous. Il me disait : « G’est à moi, c’est mon bien, c est mon idée. » Et moi qui avais entendu ses cris de joie,' moi qui voyais bien que son égarement avait cessé , je refusais de le croire; je l’ai forcé de me prouver qu’il ne se trompait pas, et la preuve que je lui demandais, il me l’adonnée... Une page manquait au dernier cahier du manuscrit; cette page, que votre mari n’a jamais connue, mon père l’avait conservée, elle est maintenant à sa place ; et, si le doute était possible, elle témoignerait devant la justice en faveur de mon père.
Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura M“® Grandmaison en tombant accablée de douleur sur un siège; mon mari en mourra, et sa dernière parole sera pour me maudire, parce que j’ai eu le malheur de me rappeler que tu existais et de t’introduire chez moi.
Sa VOIX se brisa dans un sanglot, et elle cacha son front dans ses mains.
Certes , M™® Grandmaison était une noble femme, incapble de satisfaire un désir ambitieux au prix d’un mensonge : aussi ce n’était pas au faux savant privé de son auréole que s adressaient ses larmes , mais à l’excellent man qui l’avait choisie malgré sa pauvreté. Depuis vingt ans elle avait vécu des illusions entretenues dans son esprit par l’orgueil de Saturnin Grandmaison. Elle avait gardé, comme un devoir, l’espérance de voir rayonner le nom de son mari parmi ceux des princes de la science, et tout à coup , sans préparation , elle apprenait que sa gloire eût été usurpée et que la vanité lui tenait lieu de génie. Une autre femme eût sans doute senti son cœur se révolter, et la haute estime faire place au profond mépris pour cet usurpateur de réputation, ce spoliateur des idées d autrui; elle ne se souvint que du passé qui la liait à 1 homme généreux qui fut le sauveur de son père et qui était lui-même le père de son enfant. La confiante admiration qu elle avait pour le génie n’entraîna pas en tombant la reconnaissance qu’elle devait à l’inépuisable bonté de 1 homme qui avait fait son bonheur. Elle ne comprit qu une chose, c est que la certitude de voir le mensonge dévoilé et son rêve évanoui pourrait tuer M. Grandmaison, et que son devoir, à elle, était de le sauver à tout prix.
MAGASIN P1TT0R‘ESQUE.
iiilie écarta ses mains de son visage où ruisselaient les pleurs, et elle dit à Valentine :
— Souviens- toi que je t’ai aimée toute petite, que mes soins ont calmé le désespoir de ta mère; que je vous ai protégées toutes deux... Je ne te dis, pas cela pour m’en faire un mérite; j’obéissais à l’impulsion de mon cœur; le tien doit t’ordonner de me venir en aide pour conserver les jours de mon mari.
— Je vous l’ai dit. Madame, je n’ai rien oublié de tout ce que je vous dois; je suis prête, pour vous, à faire tous les sacrifices, excepté celui du manuscrit de mon père.
— Non, je comprends, tu ne peux me le rendre à présent que ton père l’a revu; mais, ajouta-t-elle comme frappée d’une inspiration , tu peux me le prêter, ne fût-ce que pour un jour?
Puis, développant son idée à mesure qu’elle la concevait, M“e Grandmaison continua ;
— Si, à ton tour, tu me confies ce manuscrit, mon mari en le revoyant sera complètement rassuré ; puis, sous prétexte de l’adresser à l’Académie, je te le remettrai. Si l’épreuve que le cher malade a subie hier a réellement commencé sa guérison , il me sera facile de lui faire croire que son mémoire a été égaré ou perdu avant d avoir pu être soumis à un examen qu’on peut, m’a-t-on dit, faire attendre plusieurs années... Si, au contraire, mon malheur veut qu’il succombe à une rechute, il mourra tranquille sur l’avenir de l’œuvre à laquelle il voulait attacher son nom, et comptera jusqu’à la fin, pour sa tombe, sur des couronnes que notre respect seul y déposera.
Malgré les chaleureuses instances dont M™® Grandmaison accompagnait la confidence de son projet, Valentine hésitait encore à lui livrer, même seulement pour un jour, le manuscrit de son père.
A bout de prières, la suppliante trouva un mot qui vainquit la résistance de la jeune fille.
— Ce que j’espére de toi, je te le demande au nom de ta mère.
— Attendez-moi, reprit Valentine. Et elle courut vers la chambre de son père. En passant devant la porte de sortie, elle s’étonna de la trouver ouverte. « Je croyais bien 1 avoir fermée » , se dit-elle; puis, sans y réfléchir davantage, elle continua son chemin. Arrivée à quelques pas de l’alcüve, elle s’arrêta saisie d’un tremblement, comme si elle allait commettre un crime; mais le souvenir de sa mère que M™® Grandmaison avait invoqué fortifia son courage ; elle s’approcha du lit et demeura stupéfaie : Pierre Jousselin n’était plus là. Elle souleva l’oreiller, le manuscrit avait disparu...
La fin à la prochaine livraison.
EXCELSIOU !
Triste temps ! sombres nuages !
Élevez vos pensées. Au delà de ces nuages il y a le beau temps éternel, les rayons du soleil radieux. Le monde est inondé de rayons de lumière qui ne sont interceptés que passagèrement par l’ombre de la nuit ou des nuages. De même, le temps des douleurs et des tristesses n’est que passager.