‹ Magasin pittoresque (volume 2)Chapitre 150 sur 712 · SON ÉPITRE A ANDRONIC COMNÈNE · texte numérisé non relu

SON ÉPITRE A ANDRONIC COMNÈNE

Parmi les poètes du douzième siècle qui vivaient à la cour de Byzance, il en est un dont l’on a conservé quel-

ques poésies curieuses en ce qu’elles donnent des détails sur la vie domestique du temps. On remarque entre autres une épître en style familier, comme celles que Marot adressait à François I®r; mais on y trouve beaucoup moins de grâce et d’esprit. Elle est, paraît-il, antérieure à l’année 114-2.

^ Le poète y fait un triste tableau de sa position , afin d’émouvoir la compassion de son puissant bienfaiteur :

« Prenez-moi en pitié, dit-il, si vous ne voulez pas que je succombe. Sans doute, quand je me rappelle vos générosités, je reconnais que vous me donnez beaucoup. Mais dix misérables mesures de blé, que je reçois tous les quatre mois, sont bien loin de me suffire, car, je ne sais comment cela se fait, nous en consommons treize par mois.

»Ne me faut-il pas du bois à brûler, du charbon et quelques vivres une fois la semaine? Ne faut-il pas aux miens des chaussures, à moi des souliers pour mes courses d’hiver, un justaucorps court et épais pour me garantir du froid? Ne demande-t-on pas chez moi du lin, du coton, des peaux fraîches et vieilles^ du savon, du miel, du vinaigre, du sel, etc.?

i> Ne faut-il pas, enfin, à ma femme un vêtement pour les fêtes de Pâques, à ma mère un manteau et des bas? Et si je voulais parler des autres objets, tels que vases, cruches, etc., je n’en finirais pas. Il me faut donner ici, donner là, donner pour la marmite, pour le crible, pour des rats de cave, des allumettes. Puis il faut faire venir le chirurgien, parce qu’il y a toujours quelqu’un à saigner.

«Monsieur, la corde du puits est cassée, qu’on la change; — le tonneau ne tient plus l’eau, qu’on en achète un autre; — notre porte est démontée, que le serrurier l’arrange; — l’enfant s’est blessé, vite que l’on achète de la meilleure huile de camomille, du vinaigre et autres ingrédients, et qu’on fasse un onguent pour la blessure avant que l’inflammation ne s’y mette.

«Vous voyez, mon illustre bienfaiteur, dans combien de dépenses je suis entraîné; tout ce que j’ai, tout ce que je reçois, tout y passe. Établissez le compte de ce que vous me donnez, et si vous trouvez que je n’en fais pas un bon usage, blâmez-moi comme un prodigue et appelez-moi gâcheur d'oignons. N’ajoutez pas foi aux calomnies de quelques envieux qui cherchent à me nuire auprès de vous.

» Ge que je viens d’énumérer doit entrer chaque année dans la maison de tous, que l’on soit riche ou pauvre, serviteur ou maître, religieux ou laïque, vieux ou jeune’ chacun suivant ses moyens et sa position. Ceux qui reçoivent en héritage le bien-être et la prospérité, ceux-là seuls peuvent jouir de tout ce que la terre et la mer produisent de bon. Quant aux autres, pauvres et affamés comme moi, qui n’ont reçu en partage que la misère, ils ont beaucoup de dépenses et peu de revenus. Aussi se trouvent-ils bientôt réduits à la dernière extrémité. Ils finissent par manquer même de vêtements. Ils vont et viennent comme des gens ivres, regardant sans voir, bayant aux étoiles et comme frappés de la foudre.

» Telle est ma situation. Atteint par cette maladie qu’on nomme l’indigence, j’ai vu, malheureux que je suis, j’ai vu tout mon avoir se consumer. Si vous ne m’ouvrez la porte de votre miséricorde, si vous ne venez à mon secours, je finirai par manger mon immeuble, ce qui pour moi sera pire que la mort.

» Mon très-illustre protecteur, ne vous laissez pas abuser, cependant, par mon titre de Ptochoprodrome (pauvre Prodrome); n’allez pas croire que je me nourris d’herbes de montagne. Je ne mange ni sauterelles ni racines. Ce qu’il me faut, c’est un ragoût riche et varié; ce sont des pâtisseries légères et feuilletées et un rognon de mouton bien gras. Songez à toutes mes dépenses; rappelez-vous

MAGASIN PlTl’üilESUUË.

que je tiens le ménage de toute ma maison. Si vous ne venez promptement à mon aide, je succomberai, je mourrai, et alors vous serez privé du poète qui chaque jour vous saluait d’une louange nouvelle. »

Par ce dernier passage, et par une autre pièce plus considérable (mise en lumière par M. E. Miller, de l’Institut), on voit que Théodore Prodrome était un poète famélique de peu de dignité. Il était, à son gré, mal marié; mais on peut croire que sa femme était plus à plaindre que lui : il paraît qu’il se complaisait dans la paresse, était gourmand et quelque peu ivrogne.

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